L’Attaque des Crabes Géants

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Roger Corman n’a jamais manqué d’idées, preuve en est cette petite série B de 1957 dans laquelle on retrouve des crabes préhistoriques géants télépathes mangeurs d’âmes qui semblent avoir été envoyés par Dieu pour nous mettre la branlée. Va nous falloir des pots de mayonnaise géants…

 

Années 50, période dorée pour le drive-in, lieu de drague par excellence. Car si maintenant on amène les filles sur lesquelles on a des vues dans une boite de nuit pour danser sur de la merde, à l’époque on partait en voiture voir des « fucking B’Movies » (si on était américains, cela va sans dire) ! Et on en voyait deux, généralement, car ces petites folies en noir et blanc allaient de pair. On se retrouvait donc face à une tribu vaudou en première partie avant de prendre une fusée pour aller se fritter contre des monstres de l’espace dans la deuxième. On pouvait également sauter d’une œuvre gothique avec un scientifique fou à une épopée galactique réalisée par Mario Bava. Ou alors on se prenait une double dose de Craignos Monsters avec L’Attaque des Crabes Géants et Le Vampire de l’Espace, deux réalisations Roger Corman. C’est la première qui nous intéresse aujourd’hui. Pourquoi ? Mais parce qu’il y a des crabes préhistoriques géants télépathes mangeurs d’âmes qui semblent avoir été envoyés par Dieu, pardi! Mais vous ne suivez rien, ma parole! Car comment résister à de pareils monstres ? D’autant que nous savons fort bien qu’ils ne seront pas des plus crédibles, Roger Corman oblige, le pape du cinéma indépendant étant bien connu pour ses effets disons… perfectibles. Pas de dinosaures ou de crocodiles en images de synthèses ratées ici, cependant, mais bel et bien du vieil artisanat. Oubliez vos claviers, ces crabes ont été construits avec des outils, et cela se sent. Car comme de juste lorsque l’on évoque Corman, le budget est bien évidemment assez dérisoire, 70 000 dollars pour le coup, ce qui est un peu mince pour créer des crabes géants télépathes crédibles, si tant est que cela soit possible. Devenue plus ou moins culte, cette escapade dans le royaume des grosses pinces est généralement considérée comme l’une des plus belles réussites commerciales de Corman, qui explique cela par les qualités du film et le titre accrocheur. On misera plutôt sur cette dernière donnée que sur le film en lui-même, en effet…

 

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Et là je lui ai dis « Tu me rends mon parapluie et je te rends ta culotte » et ça a marché, comme quoi c’était pas si compliqué à dénouer comme situation. Vous devez vous dire que le vieux Mordo a grillé un fusible et qu’il raconte n’importe-quoi, qu’on a loupé un chapitre à l’histoire. Et bien tant mieux car c’est très exactement ce que l’on ressent lorsque le film débute, nous montrant une troupe de chercheurs qui débarque sur une île, visiblement pour y retrouver d’autres chercheurs qui y sont passés avant eux. Et tout cela sans la moindre explication au préalable, nous sommes réellement catapultés dans une intrigue qui ne s’est jamais présentée et fonce dans le tas sans vous passer le bonjour. D’ailleurs, on y comprend tellement rien que l’on se tourne vers Dieu en personne puisqu’on a droit à une voix off impériale tandis que défilent des nuages à l’écran, voix qui nous explique que le Seigneur a plus ou moins créé ces vilains crabes pour nous détruire, parce qu’il en a plein le cul de nos gueules. Pas franchement plus clair mais d’un autre coté, quand on en vient à se tourner vers le vieux barbu du-dessus, on sait déjà qu’on est baisés… Selon le scénariste Charles B. Griffith (Death Race 2000, Barbarella), qui s’est donc occupé du script, Corman lui avait expressément demandé de faire un script totalement dénué de scènes sans action. Chaque minute du film se devait de contenir du suspense, ce qui explique le fait que le film débute aussi rapidement, mettant les pieds dans le plat. Ou alors est-ce parce-que nous sommes face à une version raccourcie ? C’est effectivement une version courte qui est proposé par Bach Films, et ce d’une bonne dizaine de minutes, et manque par exemple à l’appel un cataclysme présent en début de première bobine. Mais est-ce que ces manques sont bien graves ? Pas réellement, la version courte semblant déjà par moments fort longue…

 

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Et oui, en dépit d’une intrigue assez simple (des chercheurs et scientifiques contre d’énormes crabes, point) et d’une tendance à aller au plus pressé, L’Attaque des Crabes Géants souffre d’un ventre mou qui le suivra durant presque toute la durée du film et imputable au manque d’implication du spectateur. Car comme aucun des personnages n’a eu droit à une présentation en bonne et due forme (ils ont des noms, c’est déjà pas mal…), on se fout totalement de ce qui peut leur arriver. Ce qui se répercute sur les fameux crabes, dont la force des apparitions est amoindrie par ce lien de cause à effet. C’est d’autant plus dommage que l’on sent que Corman a fait tout son possible pour créer du suspense, jouant avec son décor d’île faussement paradisiaque et ses bruitages qui laissent deviner l’horreur approchante. Mais voilà, tous ces efforts tombent un peu plat puisque le réalisateur/producteur n’a pas daigné donner assez de soin à son intrigue, qui se résume à un empilement d’attaques de monstres. Vous me direz, cela nous permet d’éviter les sempiternelles explications scientifiques qui nous emmerdent dans chaque film des années 50. Si elles sont bien présentes, elles ont le mérite d’être vite expédiées, ce qui est logique compte tenu de la volonté de Corman de rester dans le mouvement. Ceux qui cherchent du monstre, et quoi de plus normal dans un film de monstre ?, seront donc bien heureux de savoir que les crabes sont très présents. Pas forcément à l’image puisqu’il faut patienter un peu avant de les voir en entier, mais on pourra se retenir en grignotant une pince ou l’autre qui passe à l’écran pour frapper un malheureux. Notez tout de même que l’attente en valait la peine…

 

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Que dire de ces fameux crabes si ce n’est qu’ils sont forts drôles ? Visuellement déjà! Dotés d’yeux mi-clos qui leur donne des airs de paresseux encore endormis, il est bien difficile de les prendre aux sérieux, surtout lorsqu’ils bougent. On devine effectivement fort bien les assistants qui portent les bêtes hors de l’écran tant elles semblent flotter, n’utilisant leurs pattes que lors d’un ou deux plans. Je dis « les bêtes » mais je devrais parler au singulier car s’il y en a deux dans le film, il est évident que la Team Corman n’en a construit qu’une, les bestioles n’étant jamais ensembles dans le même plan. Et le rire reprend lorsqu’elles se mettent à parler par télépathie, car oui ça cause ces trucs-là et ça dit de bien belles choses. Ainsi lorsqu’un personnage arrache l’une des pinces d’une des bêtes, elle réapparait le lendemain avec une nouvelle flambant neuve en disant « Vous m’avez arraché une pince, hier. Ce n’était pas très gentil. Heureusement, une autre a repoussé à sa place ». Si c’est déjà bien croustillant ainsi, imaginez encore la chose avec une version française qui colle au crabe une voix de mondain distingué et vous aurez la totale. Humour volontaire ou non ? Difficile à dire car si Corman se vante d’avoir compris avec ce film que l’horreur et la comédie se marient à merveille, il ne faut pas oublier que le producteur n’est pas toujours très honnête dans ses déclarations. On peut donc imaginer qu’il nous parle d’humour volontaire pour essayer de masquer ces petites bévues, d’autant que le reste du film est d’un sérieux absolu.

 

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Il faut donc voir le film au second degré pour l’apprécier ? Plutôt, même si ce n’est pas obligatoire puisque L’Attaque des Crabes Géants a des qualités qui ne prêtent pas à la moquerie. Comme une réalisation qui se trouve parfois inspirée, notamment lorsque Corman filme les rochers baignant dans la mer, sous-entendant que des pinces pourraient bien en sortir… Ou ces très jolies scènes aquatiques, qui sont l’œuvre du scénariste et non de Corman, qui sans être digne des scènes sous-marines de L’Enfer des Zombies se trouvent être très agréables. Mais il faut bien avouer que le reste navigue plutôt dans le moyen, qui prête parfois à sourire, ennuie à l’occasion et ne passionne que fort peu. La motivation pour voir ce film sera donc liée au plaisir de voir des crabes géants, plaisir diffèrent de celui éprouvé lorsque c’est Ray Harryhausen qui s’occupe de ces créatures, bien entendu. Pas bien meilleur est le DVD édité par Bach Films qui, outre un amusant menu très coloré, ne se sera pas foulé outre mesure puisque l’on retrouve une interview de Corman parue dans le magazine Les Années Laser et qui est donc écrite (elle défile à l’écran…) et une VF qui fait disparaître la bande-son du film lorsque les personnages parlent! Mais vous devrez vous en contenter si vous décidez d’avoir ce Monster Movie dans votre collection de DVD…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Roger Corman
  • Scénarisation: Charles B. Griffith
  • Titre original: Attack of the Crab Monsters
  • Production: Roger Corman
  • Pays: USA
  • Acteurs: Richard Garland, Pamela Duncan, Russel Johnson
  • Année: 1957

6 comments to L’Attaque des Crabes Géants

  • Roggy  says:

    Bravo pour ta chronique très drôle (en même temps le film s’y prête !) pour cette nanardise des années 50. Sinon, à mon avis, il ne devait y avoir que ton cousin américain qui matait réellement les deux films dans les drive-in. Les autres avaient certainement d’autres occupations 🙂

  • Princécranoir  says:

    Ah c’est mon petit chouchou celui-là. Ben sûr, on est loin des grands élans déclamatoires des œuvres poesques, ni dans la furia d’un polar qui crache des mitraillettes, on plonge dans le fantastique décomplexé quitte à sentir un peu le crustacé défraichi. Cette idée de télépathie n’est pas si mauvais et, même si tu l’évoque très bien dans ton texte, il faut insister sur le rythme de ce film que j’ai personnellement trouvé assez enlevé. Corman ne montre pas une coquille vide ou resucée, il tente quelque chose de Lovecraftien et annonce quelque part la chasse aux Aliens de James Cameron (qui fut d’ailleurs à bonne école). J’ai de toute façon une faiblesse pour les trucages bricolés avec des bouts de ficelle à toute l’esbroufe numérique qui n’en finit plus de chercher à nous épater.

  • Princécranoir  says:

    Dinocroc, quel grand moment de marécages ! J’imagine que ses suites sont trempées dans le même bain.

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