La Tombe de Ligeia

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L’amour peut traverser les âges et même braver la mort, à condition d’avoir une volonté suffisante et se refuser aux douces ailes des anges qui nous attendent aux portes du paradis… Le décidément tragique Vincent Price va s’en rendre compte, lui qui tente de refaire sa vie mais va surtout devoir composer avec la mort…

 

Poe et Roger Corman, c’est une longue histoire qui dura tout de même huit films, dont ce La Tombe de Ligeia est le dernier enfant de cette délicieuse liaison. Le huitième, et le septième pour Vincent Price, qui confirmera avec ces films une pensée déjà naissante dans les années 50: il est le roi de l’horreur. Mais si le réalisateur Corman est très satisfait de son œuvre, qui marche fort bien puisque déclinée à huit reprises, l’acteur Price est-il aussi heureux de l’entreprise ? Pas vraiment, car si son cachet va de 50 000 à 80 000 dollars selon les films et que cela le satisfait (les budgets de ces adaptations de Poe tournaient généralement entre 200 000 et 250 000 dollars), il est plus sceptique sur la qualité de l’ensemble. C’est qu’en grand amateur de littérature, et notamment de l’écrivain au corbeau, l’acteur n’est pas toujours réjoui des libertés prises avec les textes d’origine… Mais comment faire autrement lorsque les nouvelles en questions ne dépassent pas la trentaine de pages ? Corman et ses scénaristes savent pertinemment qu’il sera difficile de faire des adaptations fidèles qui dépasseraient les quarante minutes et sont donc forcés de modifier les récits, d’ajouter des intrigues parallèles, voire de mélanger certains contes macabres entre eux. Et histoire d’éviter les jets de pierre des amateurs de l’écrivain, ils précisent bien que ce ne sont pas des portages purs et simples mais des histoires inspirées, qui cherchent avant tout à retrouver l’esprit des manuscrits. Reste que si Price s’en est accommodé lors des six films pour lesquels il a prêté son talent (tous sauf L’Enterré Vivant, l’acteur étant indisponible à l’époque et remplacé par Ray Milland), il se décide à l’ouvrir pour le dernier, suggérant à Corman qu’il serait nettement plus intéressant de tourner dans des décors naturels, dans ce cas-ci une abbaye en ruine en Angleterre. Des complications pour le réalisateur, habitué au studio et qui ne peut pas aménager les lieux comme il l’entend puisque le bâtiment est classé, mais un pari qui finit par payer, La Tombe de Ligeia se distinguant de ses grands frères grâce à ses décors extérieurs (rares dans cette série d’intérieurs), mais pas seulement…

 

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Verden Fell (Vincent Price) est un homme détruit: sa femme Ligeia, qu’il aimait plus que tout, est décédée et rien ne peut lui redonner le sourire. Sauf peut-être la jeune Rowena (Elizabeth Shepherd), qui a le malheur de tomber à cheval sur son domaine et doit donc recevoir les premiers soins par Verden lui-même, médecin de son état. Si de prime abord l’homme parait des plus froid et repoussant (toujours habillé de noir, morose, obligé de porter d’étranges lunettes pour ne pas opposer une trop grande luminosité à ses yeux affaiblis), cette apparence sombre ne décourage pas Rowena, qui se verrait bien épouser le triste sire. Et son insistance finit par payer, le veuf tombant amoureux et retrouvant des couleurs, épousant la dame dans les plus brefs délais. Et si tout se passe bien lors des premiers jours, le bonheur ne tarde pas à s’ombrager. Verden se fait de plus en plus rare et est même introuvable durant la nuit, la pauvre Rowena commence à se sentir oppressée, attaquée par le chat noir qui appartenait à Ligeia, la morte lui apparaissant même lors de rêves éprouvants… La Tombe de Ligeia se base donc sur Ligeia, une nouvelle d’une trentaine de pages et plutôt difficilement adaptable puisque la moitié de ces écrits est principalement une ode à la morte, un poème pour cette fameuse Ligeia dont nous finirons par connaître les moindres détails de son anatomie et de sa gestuelle. Les choses dites sérieuses commençaient dans la deuxième partie, la pauvre Rowena tombant malade et se métamorphosant peu à peu en Ligeia, sous les yeux de son précédent époux, aussi apeuré que passionné. Une œuvre ambiguë et inadaptable sans tailler dans le lard du poème et ajouter du gras dans l’horreur, qui ne se résume en vérité qu’à une courte nuit lors de laquelle il ne se passe finalement pas grand-chose. Une nouvelle cérébrale donc, qui se déroule principalement dans la tête de son narrateur, qui se remémore son amour perdu. Allez faire peur avec ça…

 

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Pourtant, cette version Corman, sortie en 1965, est souvent considérée comme la plus fidèle des adaptations de la série, ce qui est plutôt surprenant. Certes, le principe de la nouvelle est conservé, on retrouve également les décorations décrites par Poe (des sarcophages) et l’esprit perdure. Mais La Tombe de Ligeia ne me semble pas forcément plus conservateur qu’un La Chute de la Maison Usher par exemple, qui se permettait effectivement un changement dans les rôles (le visiteur des Usher passait d’ami de Roderick à petit-ami de sa sœur) et se permettait l’ajout d’une mythologie autour de la famille Usher, mais la trame restait sensiblement la même. Pour ce huitième film, cela me parait moins évident et c’est bien normal puisqu’il était impossible de faire un film de 75 minutes en respectant le matériau d’origine. Corman et ses scénaristes piochent donc un peu partout, amenant dans l’intrigue un vilain matou noir hérité du Chat Noir et une intrigue sur la cire qui va forcément rappeler L’Homme au Masque de Cire dans lequel Price faisait déjà des merveilles, plus de dix ans auparavant. Mais finalement, qu’importe la fidélité ou l’allégeance à l’œuvre de Poe tant que le film est bon et que le scénario permet d’assister à des scènes d’un gothique flamboyant, ce pour quoi l’on vient à cette série, qui excelle dans le domaine. Et de ce coté, rien à redire, La Tombe de Ligeia se plaçant parmi les meilleurs films de la série et surtout comme l’un des plus mémorables, se différenciant des autres au détour de quelques petites originalités…

 

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Les décors tout d’abord, qui jadis étaient toujours créés en studio et qui pour cette seule et unique fois seront naturels. L’occasion de se balader un peu à l’extérieur, et de jour ! Et oui, contre toute attente, nous voyons enfin la lumière du jour dans un Corman adaptant Poe, la brume étant pour une fois absente du tableau. Le film est donc en apparence moins oppressant que les autres et semble plus léger, plus reposant, plus éclairé. Dans sa première partie, du moins, qui prend le temps de montrer l’attirance naissante entre Verden et Rowena pour mieux la faire voler en éclat dans la deuxième partie, qui voit revenir Ligeia sous sa forme féline. La démone laissait déjà planer son ombre dans la première demi-heure, griffant et tirant la pauvre Rowena dans de dangereux endroits, mais rien qui ne soit aussi sérieux que son accablante présence dans la suite du film. Si les précédents films avaient tous quelques moments de frousse rétro plutôt bien sentis, La Tombe de Ligeia est tout de même celui qui se rapproche le plus de l’effroi pur et dur, celui qui serait le plus susceptible de foutre la frousse (quand bien même ce sera difficile pour le public actuel de sauter au plafond devant un film ancien). Non pas que Corman fasse plus d’efforts que par le passé, il reste d’une belle constance et sa réalisation ne change guère entre le premier film de la série et ce dernier. La différence, c’est que les protagonistes nous sont nettement plus sympathiques que dans les films précédents et l’on se fait forcément plus de mouron pour leur sort. Car, et c’est une première dans la série, Vincent Price a face à lui une demoiselle qui parvient à exister à ses cotés. Elizabeth Shepherd se montre plus adulte et taquine que celles qui l’ont précédée, généralement là pour jouer les prudes de service, plus mature aussi et est en fait la véritable héroïne du film, plus présente que Price qui se contente de quelques apparitions dans la deuxième partie.

 

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Ce qui ne signifie pas que la légende du macabre est à mettre de coté, au contraire, le plus grand des acteurs de l’horreur (ou des acteurs tout court, même) se montrant encore une fois parfait. Il incarne ici un personnage qui pourrait passer comme une synthèse de certains autres de la saga, il y a effectivement un coté Usher en lui (son coté sombre et sa maladie) et il finit par rappeler Medina de La Chambre des Tortures, qui lui aussi finit par penser qu’il est peut-être fou et agit sans en avoir conscience. Il est en tout cas toujours aussi tragique et pathétique et est cette fois très attachant puisque pour une fois on le voit heureux durant quelques brefs instants, ce qui n’en est que plus cruel lorsque l’on connait la suite des événements… Ligeia a quant à elle la bonne idée de ne pas trop se montrer, ses rares apparitions étant toujours très fortes émotionnellement, comme lorsqu’elle apparaît dans le rêve de Rowena, simplement de dos, sans dire mot. Une présence omniprésente mais invisible, qui nous offrira de jolis moments de tension (l’hypnose) et en rajoute une couche dans le macabre, comme si les décors ne suffisaient pas. Ils sont une fois de plus très beaux et plus originaux que la moyenne, la demeure de Verden semblant être un capharnaüm, un mix entre un musée et une brocante poussiéreuse. Mention particulière au décor final, une pièce cachée au milieu de laquelle a été posé un puits de feu du plus bel effet, théâtre parfait pour un dernier acte dramatiquement sombre. Vous aurez compris par vous-mêmes que cet ultime volet de la série clôt l’alliance Poe/Corman de la plus belle des manières et se hisse parmi les indispensables du cinéma gothique. Une œuvre classique mais qui réserve tout de même suffisamment de surprises pour garder éveillé l’intérêt des spectateurs ayant déjà vu les films précédents, La Tombe de Ligeia mangeant à plusieurs râteliers (attaques animalière, fantômes, musée de cire) sans que sa cohérence en soit remise en question. Et un indispensable de plus dans la filmographie de Vincent Price, un !

Rigs Mordo

 

 

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  • Réalisation: Roger Corman
  • Scénarisation: Robert Towne
  • Titre original: The Tomb of Ligeia (USA)
  • Production: Roger Corman, Samuel Z. Arkoff, James H. Nicholson
  • Pays: USA
  • Acteurs: Vincent Price, Elizabeth Shepherd, John Westbrook
  • Année: 1965

4 comments to La Tombe de Ligeia

  • Roggy  says:

    Une adaptation d’Edgar Poe à l’ancienne avec l’indispensable Vincent Price. Ca fait toujours plaisir 🙂

  • Princécranoir  says:

    Bravo une fois encore pour ce compte-rendu très complet sur ce dernier volet gothique facon Corman. Il va sans dire que cette série consacrée à Poe est parmi ce qu’il a tourné de meilleur. Contrairement à toi, je regrette presque ces décors extérieurs, surtout après avoir été ensorcelé par l’atmosphère méphitique du « masque de la mort rouge », entièrement tourné en studio. (ps : ça y est, mon « undying monster » est sorti du bois, désormais visible aussi dans ma grotte !)

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