La Traque

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De grands acteurs comme Jean-Pierre Marielle, Jean-Luc Bideau, Michael Lonsdale ou Phillipe Léotard dans un survival franchouillard, c’est possible ? Bien sûr que ça l’est, aussi surprenant que cela puisse paraître ! Et le pire, c’est que c‘est plutôt un bon…

 

Les films à connotation horrifique sont, comme vous le savez tous, des plus rares en France. Une petite communauté qui ne dépasse que de peu la soixantaine de films produits depuis les années 60 et dont la moitié aura été tournée par Jean Rollin. Et dire que dans cette mince poignée deux d’entre eux ont encore trouvé le moyen d’avoir le même nom ! Nous avons donc La Traque version 1975, celui qui va nous intéresser en ce jour gris, et La Traque version 2011, réalisée par Antoine Blossier. Deux œuvres qui, histoire de ne rien arranger et prolonger la confusion, ont tous les deux pour thème la chasse, même si le gibier n’est pas le même. Si le Blossier se concentre sur un animal dangereux, un gros sanglier affamé, le film des années 70 signé Serge Leroy (réalisateur de plusieurs films policier comme L’Indic mais aussi de deux Maigret avec Bruno Cremer, ce qui en fait automatiquement quelqu’un d’appréciable à mes yeux) va plutôt lorgner du coté de l’illustre comte Zaroff et balancer une meute de chasseurs aux trousses d’une pauvre anglaise. Un film un peu oublié aujourd’hui malgré un casting quatre étoiles (Marielle, Lonsdale, Bideau, Léotard et même Mimsy Farmer pour les bisseux, qui dit mieux en France ?) et qui n’a certainement pas été créé dans une optique horrifique. Le genre tel qu’on le connaît aujourd’hui n’existait pas encore vraiment à l’époque et seul Les Chasses du Comte Zaroff pouvait se vanter d’avoir une réelle influence. Mais Leroy regardait sans doute plus en direction du Sam Peckinpah des Chiens de Paille ou du Délivrance de Boorman, auxquels il ressemble beaucoup. Mais, surprise, malgré ses velléités éloignées de celles de la série B lambda et son apparition presque prématurée, puisque les classiques du genre n’étaient toujours pas éclos en 1975, La Traque sera l’un des premiers films à pouvoir être qualifié de « survival moderne ». En 75, pas de La Colline à des Yeux (1977), pas de Survivance (1981), juste La Traque (et dans un genre éloigné, Massacre à la Tronçonneuse). Le film de Leroy est donc historiquement important, et doublement, puisqu’en plus d’être l’un des premiers films de survie, il est aussi l’un des premiers français, et l’un des meilleurs. Pas étonnant que Fabrice du Welz s’en soit souvenu pour son Calvaire

 

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Jeune et jolie anglaise, Hellen Wells (Mimsy Farmer, vue dans du bon bis italien comme Quatre Mouches de velours gris, Frissons d’horreur ou le slasher Body Count) est en vacance en France et fait la connaissance de Philippe Mansart (Jean-Luc Bideau), un notable qui se rend à une partie de chasse avec quelques amis. Il accepte de la déposer dans les bois pour qu’elle s’y ballade pour ensuite aller retrouver sa bande, constituée de quelques bourgeois des campagnes: le pédant et précieux David Sutter (Michael Lonsdale), le timide Chamond (Michel Robin), le taiseux et froid Maurois (Gérard Darrieux), le militaire Nimier (Michel Constantin), Rollin (Paul Crauchet) qui est l’homme à tout faire de Sutter et, enfin, les frères Danville (Jean-Pierre Marielle et Philippe Léotard), deux garagistes. Une belle bande de camarades unis par l’amour de la chasse et qui vont aller régler son compte à un gros sanglier, se séparant pour augmenter leurs chances d’attraper la bête. Le petit groupe constitué des frères Danville et de Chamond tombe sur Hellen, qui se baladait dans des ruines et se recueillait devant une vierge Marie qui va être l’unique témoin de biens vilaines choses. Car les deux frères, plus particulièrement celui interprété par Léotard, trouvent l’anglaise charmante et aimeraient bien se rouler dans le foin avec elle. Une idée qui n’intéresse guère la jeune femme qui refuse leurs avances, qui vont se faire plus violentes et tourner au viol, sous le regard désapprobateur de Chamond, trop couard pour intervenir. Le stress aidant, ce dernier oublie son fusil sur les lieux du drame, forçant Léotard à aller le chercher pour lui. Mais l’arme est désormais dans les mains d’Hellen, qui compte bien faire payer à son agresseur ses ardeurs et lui balance du plomb dans les intestins avant de prendre la fuite. Blessé mais pas mort, Léotard explique la situation à ses amis, qui vont tenter de retrouver la jeune fille pour lui proposer un arrangement: elle ne dit rien pour le viol, ils ne disent rien pour le coup de fusil.

 

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A première vue, rien ne distingue particulièrement La Traque d’un autre survival. Nous retrouvons une pauvre jeune fille poursuivie par des sales types dans une forêt et tout laisse à penser que nous sommes là devant un digne ancêtre d’Eden Lake qui ne proposera rien de plus que ce que nous avons pu voir depuis sa sortie. Et sur le strict plan survivalesque (oui, oui, ça se dit, dans la crypte en tout cas) il est vrai que le film de Leroy n’apporte rien de plus au genre, la course-poursuite étant relativement simple: la dame court, les chasseurs poursuivent. Pas de péripéties particulières, le rythme du film étant assez stable à ce niveau et les rebondissements n’abondent pas. Certains pourraient même trouver tout cela bien emmerdant, l’action n’étant de tout évidence pas le point fort du film, qui a tout de même l’avantage de proposer un survival crédible. Les décors sont beaux mais pourraient être ceux de la forêt non loin de chez vous et il y a un coté « ça peut arriver près de chez nous », un goût de faits divers, qui donne de la force à la péloche. Dans une volonté de réalisme, Leroy s’immisce même dans ce repas partagé par les chasseurs avant leur virée forestière, s’asseyant à table avec eux en tentant de capter les discussions des uns et des autres. Une scène chaotique, au montage digne de Jean-Marie Poiré, mais qui a pour but de retranscrire fidèlement l’ambiance que peut-être celle d’une dizaine de potes excités de se retrouver et passer du bon temps. Une scène difficile à suivre, pas forcément très valorisante à première vue si l’on se concentre sur le montage, mais qui a le mérite d’être dans le ton souhaité et nous présente les personnages comme Leroy le désire, à savoir tels de simples hommes, nos voisins de tous les jours.

 

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Car si le coté physique du film n’a rien de sensationnel, sa partie psychologique est quant à elle bien achalandée. Se basant sur un scénario de Georges-André Brunelin, Leroy s’intéresse plus profondément à ses trappeurs qu’à la jeune fille, aux bourreaux plutôt qu’à la victime. C’est là la principale originalité du film et son plus gros apport au genre puisque par tradition c’est la victime qui est suivie, dans une volonté de faire peur au spectateur qui va bien entendu s’identifier à l’infortunée. Mais Leroy ne cherche pas à faire un film d’horreur mais plutôt un drame prenant place au sein d’une bande, scrutant les réactions des uns et des autres. La dynamique de groupe est le sujet réel du film et le script s’amuse à faire un effet domino sur ses protagonistes, qui s’enlisent dans les emmerdes les uns après les autres, chacun étant poussé dans la boue par son voisin. Des types à la base pas mauvais si l’on excepte les Danville, des braves gars qui semblent profiter du bon temps qu’ils ont à passer ensembles, réunis par la passion de la chasse. Mais l’on se rend compte au fil du film que l’amitié n’est que de façade… Bideau couche avec la femme de Lonsdale, qui ne cesse de jouer sur les mots pour souligner ses soupçons, l’ancien ennemi de James Bond étant par ailleurs tenu par les couilles par les frères Danville, qui l’ont aidé à réparer sa voiture lorsqu’il percuta un malheureux cycliste, mort sur le coup. Une chaîne d’influences, le violeur Marielle menaçant de révéler les secrets de Lonsdale s’il ne l’aide pas à faire taire la demoiselle, Lonsdale à son tour promettant de briser la carrière de Bideau en affichant au grand jour les infidélités de ce dernier s’il ne leur file pas un coup de main. Et les autres sont à l’avenant, un premier ne voulant pas perdre son travail offert par Lonsdale qui pourrait en prime révéler son passé de pédophile, un deuxième bien obligé de suivre puisque lui aussi coupable de la mort du cycliste, un troisième préférant voir la jeune fille mourir parce qu’il l’a accidentellement blessée tandis que le quatrième, le seul qui n’a rien à se reprocher, marche avec les autres par simple solidarité, par esprit de groupe.

 

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Bien loin des monstres hantant les bosquets du cinéma d’horreur et des psychopathes attendant hache à la main les jeunes campeurs, nos chasseurs restent profondément humains. Des hommes mauvais, hautement critiquables et coupables d’actes répugnants, mais des humains quand même, qui doutent, se disputent, évoluent. Marielle n’essaye-t-il pas de proposer un arrangement avec la jeune fille ? Car avant de tomber dans la violence, ils font surtout l’erreur de minimiser leurs actes et c’est avec une outrecuidance crasse qu’ils semblent suggérer que ce que la pauvre Mimsy Farmer vient de subir est oubliable et peut se régler avec un peu d’argent et quelques politesses. Ça débute dans la truculence, limite une mauvaise plaisanterie, ça continue dans la violence puis la tentative de meurtre. Les personnages sont donc plus ambigus que la moyenne, à l’image d’un Léotard aussi doux qu’un agneau, au sourire angélique, qui se change en un prédateur sexuel en un claquement de doigt. Ou un Marielle décontracté, qui vanne tout le monde (du Marielle, quoi) et déverse sa bonne humeur avant de devenir les plus belliqueux de tous. Tous interprètent leurs personnages à la perfection, les rendant crédibles, à commencer par un Jean-Luc Bideau qui rappelle qu’il est décidément trop sous-estimé et mérite d’être connu pour autre chose que son rôle de docteur foldingue dans la triste série H avec le gratin des humoristes pas drôles. Badass lorsqu’il tient un flingue avec son regard décidé, il incarne ici le seul espoir de Mimsy Farmer, le mesuré de la bande qui aimerait voir les choses s’arranger pacifiquement mais qui sait tout aussi bien qu’il peut perdre gros dans l’affaire puisque de tous il est le plus haut placé…

 

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Finalement, La Traque a beau être l’un des premiers films du genre, il en reste aussi l’un des plus atypiques de par son ton plus dramatique. Plus que la survie d’un pourchassé, c’est ici ce qui pousse ses agresseurs à avancer qui est développé, comment un ou deux hommes peuvent en forcer cinq autres à les suivre dans la brutalité. Le film de Leroy n’est donc peut-être pas le survival qui réjouira le plus les amateurs de frissons, quand bien même le récit se termine sur une note particulièrement glaçante et mémorable, mais il est définitivement l’un des plus intéressants, l’un des plus profonds. C’est aussi l’occasion de se rappeler que, décidément, le cinéma français c’était mieux avant. Et mon esprit déviant de vagabonder dans les méandres de pensées tout aussi folles pour en ressortir l’horrible question que voilà: « et si on le refaisait de nos jours, quel serait le casting de La Traque ? Quels acteurs de nos jours remplaceraient Bideau, Marielle, Lonsdale et Léotard ? ». Un frisson d’horreur me déchire l’échine rien que d’y penser…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Serge Leroy
  • Scénarisation: André-Georges Brunelin
  • Production: Eugène Lépicier
  • Pays: France
  • Acteurs: Jean-Luc Bideau, Jean-Pierre Marielle, Michael Lonsdale, Mimsy Farmer
  • Année: 1975

6 comments to La Traque

  • Dirty Max 666  says:

    Au dernières nouvelles, Luc Besson préparerait un remake de La traque avec Mathilde Seigner. Non, t’en va pas Rigs, je déconne ! Plus sérieusement, La traque est un film marquant mais qui reste malheureusement trop méconnu. Pourtant il s’agit là d’un survival nihiliste et cruel, fréquenté par une belle brochette de mastards à la française. Et puis perso, j’aime beaucoup Mimsy Farmer. Elle est si touchante dans Deux hommes dans la ville. Elle est aussi remarquable dans trois gialli d’exception : Quatre mouches de velours gris, Frissons d’horreur et Le parfum de la dame en noir. D’ailleurs, il n’existe toujours pas de dvd français pour ce dernier, c’est une honte ! « Il profumo della signora in nero » est un thriller élégant, envoûtant, étonnant, déstabilisant, à voir d’urgence ! Si tu ne le connais pas Rigs, je te le conseille vivement !

  • david david  says:

    merci pour ce dossier sur La traque dont pour ma part j’ai une copie enregistrée à cinéma de quartier CANAL + et depuis je le revois souvent tellement c’est efficace et puis les acteurs jouent tellement bien les gros beaufs et ordures Marielle et Léotard en tête à cette époque Léotard n’avait pas encore ses tics avec la came,Mimsy Farmer je l’adore mais en même temps je la trouve flippante elle est habitée la fille dans son regard,honteux que ce film ne sorte pas en DVD en France d’ailleurs un dossier Mimsy Farmer serait pas mal vu qu’on ne parle pas assez de cette splendide actrice,je viens de revoir « un corps d’amour » film d’auteur barré trouvé à Rome en 2010 le film date de 1975 il est aussi bon

  • Roggy  says:

    Moi aussi, je l’ai vu grâce au « cinéma de quartier » sur Canal. Et, je l’ai trouvé très bon, dommage qu’il ne passe pas plus à la télé. D’ailleurs, il ressemble beaucoup sur le fond (redenecks franchouillards et très vicieux) au bien barré « Dupont Lajoie » d’Yves Boisset, tourné également en 75. On peut remarquer que dans les 70’s aussi, les français traitaient des mêmes sujets que les ricains.

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