Entretien avec David Didelot sur Gore: Dissection d’une Collection

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S’il a peu de chances de se retrouver coincé au milieu de centaines de livres jamais effleurés sur l’une des étagères de PPDA, l’ouvrage Gore: Dissection d’une Collection n’en reste pas moins l’événement littéraire de l’été pour tous les amoureux de culture sanguinaire. Toxic Crypt se met donc à la page et délaisse pour un temps son slime verdâtre et sa morve de mutant démoniaque pour épouser le ton rougeâtre des livres de sang qu’affectionne tant David Didelot, principal auteur de cet édifice tout à la gloire d’une littérature populaire et téméraire. Je ne pouvais donc pas ne pas lui donner la parole après la chronique du livre et avant de passer le micro à l’éditeur Artus Films et quelques contributeurs du livre (interviews à venir, stay tuned)! En avant pour une entrevue naturelle avec un personnage qui ne l’est pas moins, sympathique en diable, et au cours de laquelle on parle des Gore, bien sûr, mais aussi de cinéma bis, de heavy metal, de nostalgie et de Simenon! Allez David, passes-moi ton scalpel, car aujourd’hui, c’est toi qui es « vidéotopsié » !

 

 

 

Comme tu l’expliques dans le livre, rendre hommage à la Collection Gore est quelque-chose qui te trotte dans la tête depuis plusieurs années, qui te tenait à cœur. Quel fut l’élément déclencheur faisant que l’on peut désormais tenir l’ouvrage entre les mains ?

Alors il y a deux éléments déclencheurs en fait: l’un très en amont et l’autre plus en aval. Celui très en amont c’est la correspondance que j’ai entretenue avec Daniel Riche, le créateur de la Collection Gore, son fondateur, au milieu des années 90. Je l’avais contacté via le Fleuve Noir, il m’avait répondu et on avait entretenu une belle correspondance, et l’idée d’un ouvrage était née à ce moment-là. Ensuite il y a eu un long moment où j’ai laissé tomber l’affaire, et ça ne s’est donc pas fait. Et puis l’élément déclencheur plus en aval, et plus « pratique », c’est la proposition d’Artus Films d’éditer tout ce que j’avais fait et ce que j’allais faire sur la Collection Gore.

 

C’est donc eux qui sont venus à toi.

Oui c’est ça. Thierry Lopez, l’un des responsables d’Artus Films, lisait Vidéotopsie et avait donc déjà connaissance des articles que j’avais écrits dans mon fanzine à propos de la Collection Gore. Et il m’a carrément proposé d’éditer un ouvrage sur cette collection car lui-même est un fan des Gore, et de la littérature populaire en général, donc ça l’intéressait. Et puis il voulait un peu diversifier, je pense, faire autre chose en plus des DVD qu’ils éditent. Donc ça s’est fait comme ça oui, c’est lui qui m’a proposé.

 

Comme tu viens de le dire, tu as écrit sur la Collection Gore à plusieurs reprises dans ton fanzine, Vidéotopsie. Est-ce que tu as dû changer ta manière de procéder pour le livre où est-ce que la transition de format s’est faite naturellement au niveau de l’écriture ?

Et bien comme tu peux t’en douter, l’écriture pour un fanzine et l’écriture pour un livre n’est pas forcément la même. Dans un fanzine, on va dire que tu peux te permettre plus de libertés au niveau du ton. C’est destiné à un lectorat très particulier, très petit, qui connaît les codes. Dans un livre, et même si c’est un livre pour « une niche », tu dois faire un peu plus attention à ton style mine de rien, au ton que tu utilises surtout. Donc oui, j’ai un peu édulcoré certains passages. J’ai mis la pédale douce sur l’humour qui ne serait pas forcément accepté ou compris, et adopté un ton peut-être plus neutre, en tout cas dans mes chroniques, mes présentations d’auteurs ou mes articles connexes. Donc oui, il y a eu un petit changement de ton, c’est indéniable.

 

 

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Tu es un peu moins référentiel que tu  peux l’être sur ton fanzine.

Exactement! Les lecteurs éventuels n’ont pas forcément tous les codes, cinématographiques notamment. Je voulais que le livre s’adresse aussi à ceux qui découvrent la collection, que ça serve de guide à ceux qui n’ont pas envie de lire les 120 livres. Donc je devais faire attention à ce lectorat-là, oui. Mais le changement s’est fait assez facilement, j’ai assez peu corrigé ou transformé la manière dont j’écrivais.

 

Même si on sent bien que tu as grandi avec ces livres, on trouve tout de même une vraie objectivité à leur propos. Est-ce qu’il était difficile de trouver le bon équilibre entre nostalgie et objectivité ?

Oui! Ce n’est pas évident ! En tant qu’organisateur de l’ouvrage, ou personne principale s’occupant du projet si tu préfères, je me suis permis de chroniquer les romans qui m’avaient vraiment plu. Bon, je dois avouer que, de manière un peu lâche (rires), j’ai laissé certains romans qui m’avaient moins plu à d’autres contributeurs. Pour ma part, j’ai donc réglé le problème de cette manière-là. Mais oui, ce n’était pas facile de trouver un équilibre. L’écueil à éviter absolument selon moi, car je déteste ça, c’est l’espèce de cynisme que l’on trouve un peu partout aujourd’hui et qui concerne ce genre de bouquins, ou même le cinéma bis parfois. Moi, je n’ai pas envie de tomber là-dedans, balancer le mot « nanar » quarante fois ça ne m’intéresse pas. Mais ce n’est pas évident de trouver le bon équilibre, parce que dans la Collection Gore tu as des bouquins qui sont meilleurs que d’autres, évidemment. Sur cent-vingt livres il est normal que tu trouves des choses ratées et d’autres qui sont meilleures. Mais mine de rien, pour des bouquins qui sortaient au rythme assez effréné de deux par mois, je trouve que, globalement, la balance est plutôt positive. Maintenant, c’est vrai que ce n’est pas simple, d’autant qu’après les Gore,j’ai lu ou vu d’autres choses et effectivement, l’impression première est parfois à corriger. Tu t’aperçois de certaines lacunes, de certains défauts, de certaines facilités d’écriture que tu n’avais pas vus lors de ta première lecture dans ton adolescence. Mais j’ai tout de même essayé de me replonger dans l’ambiance, de me remettre dans l’époque, de recontextualiser. Et ce n’est pas facile…

 

N’avais-tu pas peur, avant de te replonger dans ces livres, de te dire qu’ils avaient peut-être vieillis et que tu ne portais plus le même regard sur eux ? Car c’était un risque…

Oui, c’est un peu ce que je t’expliquais avant. Pour certains bouquins, en les relisant ou en lisant les chroniques des autres contributeurs, je me suis aperçu que ma première impression était largement et objectivement erronée. Mais j’ai vraiment essayé de faire marcher la machine à remonter dans le temps, de me replacer dans le cadre temporel adéquat, celui des années quatre-vingt. Et effectivement, tu as certains bouquins qui ont moins bien vieilli que d’autres, dans lesquels tu retrouves des tics d’écriture qui sont aujourd’hui un peu passés de mode, ça s’est sûr ! Comme je te le disais, on a vu et lu d’autres choses. Mais comme je te le disais aussi, j’ai toujours essayé de me remettre dans le contexte, parce que je pense qu’analyser quelque chose sans contextualiser, c’est passer à côté de l’objet, ce n’est pas opérant. J’ai tenté de m’adresser à cette génération de gens qui ont à peu près mon âge et qui ont connu ça. Et ça, c’était un vrai objectif, une vraie règle d’écriture sur le ton à adopter. Ne jamais être trop cynique, ne pas tomber dans l’ironie facile, ne pas juger les choses à l’aune des critères du présent, mais toujours essayer de les replacer dans leur contexte. C’est la même chose pour le cinéma bis, d’ailleurs. C’est une attitude que j’essaie d’adopter dans mon fanzine quand je parle de cinéma.

 

 

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D’ailleurs on parle des défauts de ces livres, mais dans le cinéma bis, les défauts peuvent devenir des qualités.

Je pense que l’une des grandes qualités du cinéma bis, globalement (car c’est très vaste, évidemment), c’est d’être un cinéma qui obéit à des codes quasiment obligés, ceux du cinéma de genre, avec des règles correspondant aux attentes des spectateurs, mais qui arrive malgré tout à être en décalage par rapport à ces codes. Et ça pour moi, c’est une vraie gageure. Toujours être en décalage, toujours proposer quelque chose d’original malgré les formats imposés, ce qui donne d’ailleurs des trucs complètement dingues. Des écarts par rapport à la norme, aux codes attendus, et moi c’est ça que je trouve fascinant dans ce cinéma-là. Et puis ses défauts, ce sont souvent ses excès. Et qu’est-ce qui plaît au spectateur de ce cinéma ? C’est souvent l’excès ! Ces choses que l’on ne verra pas dans un cinéma plus « mainstream », dans un cinéma plus classique, tu vois ? Donc oui, bien sûr, ces défauts peuvent parfois être des qualités.

 

Tu as toute une brigade d’auteurs à tes cotés. Comment as-tu fait pour réunir autant de monde autour de cette collection ?

Alors ça c’était aussi un vœu que j’avais fait, un objectif que je m’étais fixé : essayer de réunir des gens qui étaient amateurs de la collection, qui l’avaient bien connue, qui en étaient encore lecteurs, qui n’avaient pas vraiment changé d’avis sur elle malgré le temps qui a passé. C’étaient donc des gens que je connaissais, via mon fanzine souvent, soit parce qu’ils étaient lecteurs soit parce que nous avions entretenu une correspondance via les réseaux sociaux, ou épistolaire. Je leur ai donc proposé de participer. J’ai aussi trouvé de nouvelles personnes, de nouveaux contacts, via les réseaux sociaux toujours, et j’ai demandé si certains étaient intéressés à l’idée d’écrire, même une ou deux chroniques. J’ai eu pas mal de réponses et j’ai réussi à réunir toute une cohorte de gens intéressés par la chose. Bon après, je ne t’explique pas au niveau organisation… Il faut que tout soit d’aplomb, qu’il n’y ait pas de doublons par exemple !

 

Ce n’est pas difficile de garder une certaine unité quand on écrit comme ça, à quarante mains ?

Pour moi ce n’est pas un problème. Ce que je voulais, et je l’explique au début du livre, c’est une variété de tons, de styles, de points de vue et de grilles de lecture. Je tenais à ça. Pas à un manque d’unité, évidemment, mais à une forme de variété, de diversité. Car bon, sur quatre-cents pages, si on lit toujours le même bonhomme chroniquant les cent-vingt livres, ça peut vite devenir monotone, même si c’est bien écrit. La seule contrainte pour éviter que le livre ne soit désuni, c’était une contrainte de cadre, une contrainte purement formelle (ne pas dépasser tant de signes), et un certain soin apporté à l’écriture. Mais après, les gens étaient totalement libres de leurs opinions, de leurs points de vue.

 

 

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C’est d’ailleurs l’une des forces du livre, on rebondit toujours un peu d’un point de vue à un autre.

Oui voilà! Je sais par exemple que certains contributeurs sont plus sévères que d’autres. Mais si c’est argumenté et bien expliqué, si ce n’est pas une critique bête et frontale, moi ça m’intéresse! Ça, je le voulais vraiment, oui.

 

On le voit dans le livre : les auteurs de ces romans étaient parfois très secrets. J’imagine que tu as dû jouer les détectives pour en retrouver certains. Tu ne les as d’ailleurs pas tous retrouvés, deux ou trois restent très mystérieux…

Alors oui, comme tu dis, un travail de détective. En fait, j’ai cherché, j’ai fouiné, je suis parti de mes propres connaissances mais aussi des renseignements que m’avait fournis Daniel Riche à l’époque où je m’entretenais avec lui. Je lui avais posé pas mal de questions sur les auteurs et les pseudonymes, et il m’avait gentiment répondu. J’avais donc des infos de première main puisque lui évidemment savait tout, en tout cas pour la première moitié de la collection. Ensuite, je me suis adressé aux auteurs eux-mêmes pour demander confirmation et j’ai d’ailleurs parfois été… pas démenti, mais corrigé, notamment concernant des livres écrits à quatre mains pour lesquels je n’étais pas tout à fait sûr. Et puis pour ceux que je n’ai pas réussi à contacter, eh bien j’ai coupé et recoupé des informations, j’ai demandé des renseignements à plusieurs personnes susceptibles de savoir. Mais effectivement, chez les Français il y a deux auteurs qui m’ont résisté, Stephan Anderson et Reg Sardanti. Ca, ce sont des pseudos, c’est sûr. Leurs livres n’ont pas été traduits. Donc ce sont des manuscrits français, je le sais de source sûre ! Par contre, la personne qui connaît l’identité de ces écrivains n’a pas voulu me dire qui ils étaient, parce qu’elle a voulu respecter le désir de confidentialité des auteurs. Je sais juste une chose : ce sont très probablement des gens inconnus, ce ne sont pas des grands écrivains ou des écrivains multicartes avec une bibliographie longue comme le bras. Ce sont très certainement des anonymes dont les manuscrits ont été repérés et acceptés par le Fleuve Noir. Malheureusement, je ne sais pas qui c’est, ça m’a résisté. Ça m’embête mais bon, c’est comme ça…

 

Ça donne un petit coté mystérieux à la collection, dans un sens !

Voilà, c’est ce que je dis dans le bouquin me semble-t-il, elle conserve encore une petite aura de mystère ! Il y a encore de la résistance, et je crois que ça résistera longtemps, à moins que la personne connaissant les auteurs finisse par me le dire, mais ça m’étonnerait. Effectivement, ça donne un petit côté encore plus fascinant à la collection et c’est très bien ainsi. Mais c’est vrai que pour celui qui a envie de faire le bouquin, pas définitif mais un peu quand même, eh bien c’est un peu rageant quoi ! (rires).

 

 

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Tu n’avais pas peur d’être un peu dépossédé de tes souvenirs ou de tes premières lectures en en apprenant autant sur les coulisses ? Car j’imagine que si tu les relis, ce ne sera plus de la même manière.

Oui, tu n’as pas tort. C’est vrai que c’est un sentiment que j’ai un peu éprouvé. Quand tu lis ça à quinze ou seize ans, que tu es adolescent, ça te parait fou : les couvertures, les récits eux-mêmes… Et tu te demandes forcément ce qui se cache derrière ! « Mais bon sang, qui a écrit ça ? Qui peut imaginer ça ? » C’était très mystérieux, voire un peu inquiétant. Et effectivement, tu t’aperçois en creusant l’affaire et en interrogeant les gens, de l’aspect plus mercantile et plus commercial des choses : la Collection Gore, c’est aussi un projet destiné à profiter de la mode gore de l’époque. Et ça démystifie un peu la chose… Mais bon, nous avons grandi et je pense aussi qu’il y a beaucoup de lecteurs de ma génération qui sont contents d’en savoir un peu plus, d’avoir une espèce de guide, de mode d’emploi, même si la légende doit en pâtir !

 

Comme précisé dans le livre, les romans Gore font partie de ton adolescence. As-tu ressenti une pression particulière à l’entame du livre ? Car je suppose que c’était quelque chose de très important pour toi, une sorte d’accomplissement…

Je te mentirais si je te disais que je ne suis pas un peu fier d’avoir sorti ce livre. C’était un vieil objectif, quelque chose que j’avais en tête depuis longtemps, qui est resté en jachère pendant très longtemps parce que j’avais aussi d’autres chats à fouetter. Par contre, j’ai vraiment un gros gros regret, c’est que Daniel Riche ne puisse voir ce livre. J’aurais aimé pouvoir lui donner, pouvoir lui offrir, pouvoir lui envoyer. Je m’en veux de pas avoir pris le taureau par les cornes avant sa disparition, de ne pas avoir sorti l’ouvrage avant le malheureux événement. Rendez-vous manqué, pour le coup. Mais sinon, personnellement, je suis très heureux, et sans tous les contributeurs qui ont accepté de m’aider et de participer au projet, il n’y aurait pas eu de bouquin. Ou en tout cas pas maintenant : il aurait fallu attendre encore plus longtemps. Donc je tiens vraiment à les remercier ! Parce que sans eux et sans l’éditeur, le projet serait sans doute resté lettre morte encore des années !

 

En lisant ton livre, j’ai eu la sensation, qui est peut-être trompeuse, que les livres écrits par les Français étaient nettement plus malsains et réalistes que ceux écrits par les Américains ou Anglais, qui restaient plutôt dans des thématiques de série B. En Amérique, c’était plutôt des monstres et animaux mutants, en France c’était des pervers et tueurs en série, même s’il y a des exceptions dans les deux cas de figure. Comment expliques-tu cette différence ?

Vaste sujet, mais je pense que les écrivains anglo-saxons étaient, dans leur écriture, sous l’influence du cinéma fantastique et horrifique américain, souvent de série B. Et du coup, les thématiques dans leurs livres étaient souvent proches de ce cinéma-là : par exemple, tu trouveras chez les Anglais et Américains beaucoup de bouquins ayant pour thèmes l’attaque animale, l’invasion parasitaire, des monstres typiquement anglo-saxons du bestiaire fantastique. A la sauce Gore, évidemment ! Mais ils allaient pas mal puiser là-dedans, oui. Les Français c’est un fantastique et un gore plus réaliste on va dire, plus ancré dans une réalité un peu sombre, un peu noire, grisâtre, presque provinciale parfois. Je pense à François Sarkel ou à Pierre Pelot, par exemple. Ce sont des Gore avec les pieds dans la terre, les mains dans le terroir ! Donc oui, je les trouve plus réalistes et sombres que les Gore américains et anglais, souvent plus ludiques et série B. Mais tu sais, ça peut recouper une certaine différence entre la série B américaine et le cinéma bis européen, tu le ressens aussi dans les livres. Et là encore, je rends grâce à Daniel Riche et à Juliette Raabe (dernière directrice de la Collection Gore), d’avoir publié du gore français, de ne pas avoir hésité. Car ils nous ont fait découvrir des sacrés petits chefs-d’œuvre ! Les Corsélien, les Nécrorian,… Ceci dit, ce n’est pas aussi simple que cela car tu as aussi des écrivains français qui ont été vachement influencés par la littérature et le cinéma américains. Je pense à Gilles Bergal qui a écrit Cauchemar à Staten Island par exemple. D’autres Gore français sont très proches du récit et de la narration « à l’américaine », où l’écriture est très rythmée, très évènementielle. Donc la séparation n’est pas aussi évidente que cela, mais globalement, c’est vrai que les Gore français sont plus malsains, plus réalistes. Plus sociaux, aussi. Et moi, ça me plaît davantage et ça recoupe d’ailleurs mes goûts en matière de cinéma : je suis plus tourné vers le cinéma bis européen par exemple que vers le cinoche américain. D’ailleurs tu remarqueras que les auteurs que j’ai interviewés, ce sont des auteurs français, ce sont ceux qui m’intéressent le plus.

 

 

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Je pensais que tu les avais interviewés parce que c’était plus simple de contacter des Français (rires) !

Oui aussi ! Bien sûr ! (rires) Mais il y a aussi le fait que les auteurs anglo-saxons n’ont pas écrit pour la collection. Du coup, c’était moins intéressant aussi de les questionner alors que les français savaient à quelle collection leurs romans étaient destinés. C’était donc plus intéressant de les interroger… et plus facile aussi, tu as bien raison ! (rires)

 

Pour en revenir au côté plus malsain des Français, peut-être se permettaient-ils d’aller plus loin que les Américains car ils savaient que la ligne d’arrivée c’était la Collection Gore, que le produit fini c’était le livre et sans doute « rien de plus », alors que les Américains pouvaient peut-être espérer des adaptations au cinéma. Je pense à Slugs, par exemple…

Oui, tu n’as pas tort, effectivement. Même s’il faut faire attention : tu parles de Shaun Hutson là, mais dans son roman, ça défouraille méchant quand même ! C’est très très gore, tu le sais, c’est franchement dégueulasse, limite porno-gore parfois ! Mais tu as probablement raison pour les adaptations, même si à un moment donné certains Gore français avaient été envisagés pour une adaptation cinématographique.

 

Oui avec Norbert Moutier !

Notamment! Daniel Riche aurait aimé aussi adapter La Chair sous les Ongles de François Sarkel, l’un des derniers de la collection ! Donc ce n’est jamais blanc ou noir dans cette affaire-là ! Même si effectivement, on peut tout de même tracer une petite ligne de démarcation entre les Gore anglo-saxons et les Gore français.

 

 

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Ce qui m’a frappé en lisant ton ouvrage, c’est qu’il y a une certaine ressemblance entre les Gore français et la vague plus récente de « French Horror ». Je pense à Martyrs ou Frontière(s), par exemple. Est-ce que tu penses que la collection a pu jouer, les influencer ?

Alors là, il faudrait leur demander. C’est une bonne question mais je ne sais pas. Concernant Pascal Laugier, bon je n’ai pas lu toutes ses interviews mais je n’ai jamais entendu parler d’un lien entre les Gore et son cinéma. C’est peut-être plus un bain culturel qu’une influence objective, directe. Ça m’étonnerait quand même… Mais pourquoi pas ! C’est vrai que Martyrs ou Frontière(s) auraient très bien pu être des Gore, dans le ton, dans les motifs abordés. Je pense surtout à Martyrs d’ailleurs, qui n’est pas très loin d’une littérature à la Corsélien, avec ces obsessions quasi religieuses, mystiques, comme dans Bruit crissant du Rasoir sur les Os.

 

D’ailleurs je me suis fait la réflexion que peu de films récents auraient pu faire de bons Gore. Autant dans les années 80 on aurait trouvé facilement des films comme The Deadly Spawn ou Re-Animator qui auraient pu s’inscrire dans la collection, autant maintenant, à part les français…

Oui tu as tout à fait raison, c’est vrai qu’on trouve ça plus chez les Français qu’ailleurs. Aujourd’hui en tout cas. Ceci dit, il faut aussi préciser que, dans un sens, certains films comme Hostel ou toute la vague du Torture-porn ne sont pas très éloignés du ton de certains romans Gore. Ça aurait pu être novellisé et être placé dans la collection. Mais c’est vrai que le côté survival de Frontière(s) ou cette secte dans Martyrs font que le genre en France n’est pas très éloigné de ce qui pouvait s’écrire dans la Collection Gore.

 

Tous les intervenants du livre, que ce soit les rédacteurs ou les interviewés, semblent regretter les années 80. Cela parait incroyable de se dire que l’on ne peut plus trouver des livres comme ceux-ci dans les grandes surfaces, alors que n’importe quel Saw ou Hostel est trouvable chez Carrefour…

Tu sais, je pense que les spectateurs et lecteurs en ont tellement lu et vu d’autres depuis… A notre époque, je ne suis pas sûr qu’une collection comme Gore fonctionnerait. Rien qu’avec la vague du Torture-porn, je pense qu’on est quand même allé très très loin visuellement et thématiquement, sur le traitement du corps notamment. Passer après ça… Qu’est-ce qu’on peut offrir de pire, ou de mieux ? Je ne pense pas que de nos jours cela fonctionnerait. Ou alors à une échelle moindre, de manière plus confidentielle. Tu as encore des lecteurs de littérature proprement dégueulasse comme TRASH Editions peut en proposer, mais ce n’est pas à l’échelle de la Collection Gore dans les années 80. Sans compter qu’à notre époque, la Collection Gore aurait sans doute bien des problèmes. Pas avec la censure proprement-dite, mais avec le politiquement correct, la bienpensance, des associations qui emmerderaient le monde pour telle ou telle couverture, pour telle ou telle page, pour telle ou telle atteinte à la dignité humaine… Je pense qu’on aurait des bâtons dans les roues tous les jours… Donc oui, c’est vraiment lié aux années 80, à l’esprit de liberté qui soufflait à ce moment-là. C’est aussi lié à l’explosion des vidéoclubs, des cassettes-vidéos, à la découverte du cinéma gore dans son salon. Le succès de la Collection Gore est très circonstancié, je pense, et d’ailleurs Daniel Riche disait dès 1995 que ce ne serait plus possible. Donc, en 2014, c’est plus une littérature « de niche » qui concerne quelques aficionados, quelques fans. Les années 80 c’étaient vraiment le moment propice. Et je pense qu’il n’y a pas de hasard dans l’histoire des Arts et des genres. Si la collection explose à ce moment-là, si quelqu’un en a l’idée et que ça marche à ce moment-là, c’est qu’il y a des raisons objectives. Au milieu des années 80, tu avais tout ce cinéma gore qui arrivait, et cette collection était le pendant littéraire de toutes ces bandes VHS. Sans compter qu’en littérature, tu peux vraiment laisser libre court à ton imagination, tu peux donc aller encore plus loin qu’au cinéma : c’était du pain béni pour ceux qui ont eu l’idée de cette collection !

 

 

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On ressent depuis quelques années une certaine nostalgie, une envie de revenir aux années 80, voire même avant. Ça se voit avec les éditions DVD d’Artus, The Ecstasy of Film ou Le Chat qui Fume qui mettent en avant des films anciens, ou le fait que de plus en plus de livres concernent la cinéphilie d’antan. Penses-tu que tu aurais pu sortir ton livre il y a dix ans, avant cette vague de nostalgie ?

Je pense que oui, mais tu as raison, ça tombe effectivement plutôt bien aujourd’hui. C’est une histoire générationnelle en fait : Beaucoup de mes amis et moi sommes quarantenaires et bon, c’est con à dire, mais on est à un âge où on commence un peu à regarder ce qui s’est passé avant. On se retourne donc un peu sur notre passé, sur ce qui nous a fondés, c’est l’âge propice pour le faire. D’où peut-être ce revival, cet esprit de nostalgie qui souffle actuellement et qui est très grandement facilité par les réseaux sociaux, par internet. On se découvre finalement une culture commune, on se dit « Ah ben ouais toi t’écoutais ça, tu regardais ça et tu lisais ça ! Ben moi aussi ! ». Il y a une espèce d’esprit communautaire presque générationnel qui souffle sur Facebook, et ça facilite grandement la promotion de ce genre d’ouvrages. Sans compter que, et là c’est personnel, la créativité et l’innovation artistiques de l’époque, littéraires comme cinématographiques, sont peut-être… bon je n’aime pas trop dire ça… peut-être supérieure à ce qui se fait aujourd’hui. La preuve en est qu’Hollywood n’arrête pas de remaker de films des années 70 et 80 ! Ca montre quelque chose, ça veut dire effectivement qu’il y a eu des films fondateurs sur lesquels on a envie de revenir. Ca peut expliquer aussi ce vent de nostalgie et puis bon, je ne veux pas faire mon vieux con, mais force est de constater qu’en matière cinématographique, je n’ai plus le frisson que j’ai pu avoir il y a trente ans.

 

Les films nous semblaient beaucoup plus dangereux lorsqu’on était jeunes.

Oui, il y a de ça aussi. Dorénavant, tout est disponible tout de suite par tous les temps, tout le temps. Deux clics et tu as tout à ta portée… A l’époque, aller louer un film c’était tout un cérémonial, tout un protocole hein ! Il fallait que les parents soient d’accord, il fallait avoir vingt balles en poche, il fallait prévenir les copains, il fallait s’organiser, c’était tout un truc qui participait aussi au plaisir. Le plaisir était dans l’attente, dans « l’avant », comme souvent. Et je me souviens qu’à l’époque, quand on voyait un film, on en parlait ensuite durant des jours ! On le décortiquait ! Aujourd’hui, je caricature peut-être un peu, tu as des gamins qui ont leur disque dur bourré de fichiers mais qui n’en ont pas vu le quart… On est plus dans l’avoir que dans l’être dans un sens, plus dans le nombre, dans la quantité, que dans la qualité. Bon, c’est l’opinion d’un gars de quarante-quatre ans hein, je serais ado aujourd’hui je ne te tiendrais pas le même discours. Mais en tout cas, c’est comme ça que je le vis et le bouquin, même si on parle de littérature et non de cinéma (ou très peu), je le voulais aussi comme une plongée dans ces années-là. Littérature gore, cinéma d’horreur : tout cela faisait partie de la même culture. J’allais louer un film du genre Suspiria ou Zombie, puis j’allais acheter un bouquin de la Collection Gore. Tu avais l’image et puis tu avais les mots. C’était et ça reste un ensemble pour moi.

 

Et la musique ? Car je sais que tu es un métalleux. Est-ce que le metal faisait aussi partie de cet ensemble, à l’époque ?

C’est le triptyque ! Carrément ! Je le dis dans l’introduction du livre, où je parle de Mötley Crüe et de W.A.S.P., qui font partie de mes groupes préférés et qui m’ont fondé musicalement ! Bien sûr, le metal faisait partie de l’ensemble ! Et je ne te dis même pas quand on a commencé à écouter du black et du thrash metal (ndlr: David parle sans doute de la première vague de black metal plutôt que des Mayhem, Immortal et consorts), avec Venom et Slayer : c’était des paroles folles quoi! Et le groupe Death ! Bien sûr, le metal c’était la BO des films qu’on regardait et des bouquins qu’on lisait ! L’un n’allait pas sans les autres et d’ailleurs les liens entre le metal et l’horreur sont évidents. Tu regardes le clip de « The Number of the Beast » d’Iron Maiden et tu comprends ! Et puis le nombre de morceaux de metal qui ont constitué la B.O. de certains films… Quand tu vois Phenomena, le sixième Vendredi 13, le troisième Freddy avec Dokken,… Les liens sont ténus et il suffit de voir les t-shirts qu’arborent certains métalleux sur scène pour comprendre. C’est la même culture pour moi. Toujours d’ailleurs, je n’ai pas changé, je tourne toujours avec ça, ce qui fait dire à ma femme que je suis un ado attardé ! (rires)

 

 

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Mettons que la Collection Gore ressuscite et que l’on te propose d’en écrire un, à quoi ressemblerait-il ?

(rires) Ah la question ! Elle est dure celle-là ! Je vais te répondre en deux temps. D’abord, je vais mettre les choses au point en te disant que je ne suis pas un écrivain, je ne me considère pas comme tel. Et d’ailleurs, si ça m’amuse à ce point de parler des œuvres des autres, c’est parce que je pense que je serais incapable d’en faire une moi-même. Moi j’aime commenter, chroniquer, analyser (sans être trop présomptueux), mais par contre, créer et raconter une histoire, un récit qui se tienne sur 150 pages, je pense que c’est très compliqué et que ce n’est pas donné à tout le monde. En outre, j’ai beaucoup de Maîtres en tête, beaucoup de gens qui m’ont influencé et j’aurais trop peur de tomber dans le plagiat, dans la référence ou la citation. Et au final ce serait pas « du David Didelot » mais du succédané d’auteurs que j’aime. J’aurais du mal à me défaire de mes influences et du coup, je pense que ça serait sans intérêt. Donc c’est pour ça que l’idée ne m’est jamais sérieusement venue. Alors ensuite, dans deuxième temps, imaginons qu’une bonne fée se penche sur moi et me donne la capacité de créer : je pense que si j’écrivais un Gore, ce serait un Gore à la française. Jusque là, rien que de très normal ! (rires). Je veux dire par là très noir, très sombre, parce que je ne suis pas d’un naturel optimiste ! Très provincial, presque naturaliste ! Probablement à la Zola, un Gore Zolien, voilà ! (rires) Un Gore naturaliste, horriblement sanglant et désespéré. Je pense que tu connais Didier Lefèvre de Medusa Fanzine : il a fait paraître il y a peu son roman Le Gros, que je conseille en passant. Son livre n’est pas gore à proprement parler, mais j’aimerais m’approcher de ça, de ce ton très sombre, très noir, très ancré dans une France pauvre, avec des gens qui ont perdu leurs repères moraux, des gens écrasés par leur condition sociale. Ça c’est un truc qui me plait et je pense que je serais plus dans ce trip-là que dans un trip purement série B, avec un serial-killer, un monstre venu de l’espace ou l’invasion d’affreuses bébêtes. J’aime aussi tout ça hein, j’adore ça même ! Mais je pense que ma sensibilité me porterait plus vers un Gore « réaliste », les pieds dans la terre comme je te le disais tout à l’heure.

 

Tu serais le Simenon du gore, on va dire !

Je n’osais pas le dire (rires) ! Ce serait un merveilleux objectif, qu’a d’ailleurs atteint Brice Tarvel (alias François Sarkel) qui a écrit dans la Collection Gore et qui est fan de Simenon ! C’est fou ce que tu viens de dire car c’est exactement ça, et tu n’as pas tort de faire la comparaison, certains auteurs Gore l’ont voulu ainsi. Voilà, c’est ça qui me plairait, mais je n’en ai pas la prétention et je ne pense pas en avoir les capacités non plus. Mais si je pouvais, je ferais quelque chose dans ce goût-là. L’horreur intérieure, l’horreur du quotidien. Attention, ça serait graphique aussi, j’aime bien quand ça saigne ! J’admire les romans de Corsélien, avec une horreur qui naît vraiment de l’être humain, de ses profondeurs. Dans la Collection Gore, tu as de vrais petits bijoux, contrairement à ce que l’on pourrait croire. Il y a des chefs-d’œuvre, littérairement parlant j’entends, comme les romans de Corsélien justement.

 

Enfin, il est dit dans le livre que tu prépares déjà un prochain ouvrage, sur tes amours bis. Peux-tu déjà nous en dire plus ?

Alors pour l’instant c’est encore à l’état de projet, c’est encore assez flou, assez vague. Mais effectivement, avec deux camarades (je ne peux pas en dire plus pour l’instant), on aimerait écrire un livre sur nos primes amours bis. Parler de ce qu’on aime dans ce cinéma avec une approche très subjective, très en rapport avec notre vécu et nos expériences personnelles. Pour ma part, je ferai sans doute quelques chapitres disons… un peu polémiques, qui remettront certaines choses en place concernant le cinéma bis, qui a parfois été préempté par une certaine critique. J’ai envie de m’éloigner un peu de la critique habituelle concernant ces films, essayer de proposer une approche différente de ce cinéma-là. C’est encore assez vague, on est trois dessus, on a chacun nos thèmes de prédilection et il se pourrait bien effectivement que ça se transforme en livre. Mais attention, ce n’est pas pour maintenant. Actuellement, je prépare le prochain numéro de mon fanzine qui sortira en fin d’année ou en début d’année prochaine. J’ai aussi collaboré à un livre canadien sur le cinéma érotique mais là, j’ai surtout la tête dans le prochain Vidéotopsie !

 

Entretien téléphonique réalisé le lundi 14 juillet 2014.

 

 

Un ÉNORME merci à David Didelot pour sa disponibilité, sa gentillesse et son aide! N’hésitez pas à visiter le blog dédié à son fanzine Vidéotopsie en cliquant ici!

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4 comments to Entretien avec David Didelot sur Gore: Dissection d’une Collection

  • david david  says:

    super entretien une fois de plus sur ce site
    david est passionnant vraiment !

  • Roggy  says:

    Merci de me faire découvrir cette série de livres que je ne connaissais pas. Belle interview bien menée sur un personnage qui respire la passion. Je vais de ce pas voir son site.

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