Gore: Dissection d’une Collection

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L’été est là et vous allez probablement partir à la plage un jour ou deux. Certainement pas pour aller barboter dans l’eau, cependant, car en bisseux avertis que vous êtes vous savez fort bien que grands requins blancs revanchards, piranhas vicieux, hommes-poissons aux griffes acérées et autres fantômes de pirates n’attendent que ça pour vous croquer les orteils. Il vous faut donc un livre pour patienter le temps que votre petite famille se noie, et un bon. Du Houellebecq ? Du Levy ? Du Beigbeder ? Non, du Didelot !

 

Pour peu que vous naviguiez dans les eaux enténébrées du bis, vous avez sans doute déjà lu ou entendu le nom de David Didelot. Et pour cause, cela fait un peu plus de vingt ans que ce bisseux pur jus éclaire nos mers de sang de ses lumières, via son phare Vidéotopsie, fanzine qui s’attarde donc depuis deux décennies sur les œuvres dont Les Inrocks ne veulent pas en leurs pages au snobisme avéré. Des trucs à la L’Antéchrist, Le Manoir de la Terreur, Blue Holocaust ou La Revanche des Mortes-Vivantes. Didelot ne plaisante donc pas et ne fait pas semblant d’avoir la série B dans le sang, une passion pour l’horreur qui naquit en lui durant les saintes années 80 lors de quelques nuits rythmées par les cris sortis de quelques lugubres VHS ou des gorges de chanteurs de heavy metal enragé. Mais entre une séance de headbanging à s’en briser la nuque et quelques films dégoulinants, il faut bien lire un peu. Quoi de mieux pour un adolescent aimant les arts sombres qu’une collection portant en lettres de sang le mot « Gore » ? Plus fort que l’appel de Cthulhu est celui du gore, qui aspirera le jeune David dans un tourbillon de sévices imprimés en lettres de sang noir, une descente aux enfers longue de 118 étapes, toutes plus gores et cradingues les unes que les autres. Ou presque… Devenu un véritable fidèle, notre fanzineur ne cessera de tenter de rendre l’hommage qui lui est dû à cette collection qui marqua la littérature populaire du sceau de l’infâme, restant dans les mémoires pour ses couvertures qui n’avaient d’égal que les horreurs contenues dans ces précieux bouquins. Habile, le prêtre Didelot aura réuni quelques fidèles, comme Didier Lefevre de Medusa Fanzine, venus l’aider dans son entreprise de réhabilitation, qui sort aujourd’hui chez Artus Films, meilleur éditeur français à faire dans le DVD, n’ayons pas peur des mots. Il fallait donc à la firme à l’ours un livre à la hauteur de ce tir de départ. C’est chose faite avec Gore: Dissection d’une Collection.

 

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Et le moins que l’on puisse dire, c’est que David Didelot et son équipe n’ont pas fait les choses à moitié. Car là où certains auraient survolé le monticule de romans crasseux à être sorti des fours gras et suintants de la collection Gore pour se contenter d’une étude sociologique sur les répercussions qu’ont pu avoir ces romans de gare sur leur public et la critique, nos goreux ici édités font dans l’inventaire. Ainsi, chaque roman sera résumé et décortiqué, chroniqué et analysé par l’une des vingt-deux plumes maudites qui se sont réunies pour cette noble cause. Et ce sans brosser les ouvrages dans le sens du poil, certains se retrouvant particulièrement démontés dans Gore: Dissection d’une Collection, qui garde une véritable objectivité sur la qualité de chacun des titres. Sont donc démembrés et passés à la loupe le style, la structure scénaristique, la gore attitude et les liens cinématographiques reliant tel ou tel Gore à un éventuel pendant pelliculé. Et ce pour chacun des 118 livres, ce qui vous laisse déjà imaginer la quantité de travail qui aura été abattue (le mot est adapté en parlant des Gore!) par cette troupe de malfaiteurs. Et si vous pensez qu’ils s’arrêteraient là, vous vous trompez. Car comme tout bon tueur ou monstre de série B, ces scribes lugubres vous sautent à la gorge juste avant le défilement du générique pour vous injecter une nouvelle dose d’épouvante crasseuse dans les veines. Car les Gore, cela ne suffisait pas, il fallait aussi à Didelot, dans un souci d’exhaustivité, de nombreuses pages sur les ancètres et enfants de la collection. Seront donc passés en revue les collections Maniac (deuxième aventure cradingue de Daniel Riche, créateur de la collec’ Gore), Trash et autres enfants déformés crachant sur leurs lecteurs des hectolitres de bile et de sang. Seront également exhumés les romans qui étaient censés paraître dans la première collection mais qui n’en auront malheureusement pas eu le temps, les Gore cessant de vivre au début des années 90. Très cinématographiques (certains livres sont des adaptations de films comme La Nuit des Morts-Vivants ou 2000 Maniacs tandis que d’autres deviendront des longs-métrages comme le visqueux Slugs), ces petites bibles des tortures permettront également à l’auteur de se fendre d’un article sur les liens unissant la collection Gore au cinéma horrifique. Et, n’oubliant décidément rien, Didelot s’attardera également sur les fameux Dugévoy et Topor, principaux artistes derrière les couvertures, aussi généreuses en outrages que les livres qu’elles enveloppent.

 

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En guise de coup de grâce, Didelot nous colle dans le bide de nombreux entretiens avec les fameux éditeurs ou écrivains derrière ces boucheries de papier. C’est bien simple, seuls les morts, les américains et anglais ou quelques introuvables manquent à l’appel. Et encore! David Didelot peut effectivement redonner parole à Daniel Riche, malheureusement décédé en 2005, via une interview datant de 1995. Autant le dire tout de suite, il serait bien difficile de faire plus complet que cette véritable bible de près de 400 pages, qui ne laisse aucun élément de coté. Ce qui lui permet de satisfaire tout le monde et de s’adresser à tous: ceux qui, comme moi, ne connaissaient rien ou pas grand-chose de la fameuse collection, et qui du coup seront plus que renseignés sur cette aventure viscérale (dans tous les sens du terme!), et enfin ceux qui ont connu cette époque dorée et qui pourront enfin ouvrir les portes des coulisses pour apprendre les secrets de fabrications cachés derrière ces horribles romans. Sans langue de bois, par ailleurs, chaque interviewé dévoilant sans trop se faire désirer ses pensées les plus profondes sur ces ouvrages, certains allant même jusqu’à avouer qu’ils ne les portent pas plus que cela dans leurs cœurs, ne les voyant que comme des petits pornos qui leur permirent de faire leurs armes, voire de simples récréations. Honnête, Gore: Dissection d’une Collection l’est donc assurément, ne tentant par ailleurs jamais d’intellectualiser les pages ici disséquées. Hors de question de faire passer ces œuvres pour ce qu’elles ne sont pas, chaque intervenant ayant bien conscience de l’aspect série B un poil désuète et purement divertissante de la collection. Un Gore se lit visiblement comme on regarde un bon vieux bis rital des eighties: pour s’amuser, sans s’attendre à plus que ce l’on veut bien nous proposer, à savoir un spectacle pas forcément finaud (même si un peu d’intelligence peut se cacher derrière une œuvre ou l’autre) mais qui nous sert toujours notre plat de tripes fumantes. Que demander de plus ?

 

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Non content d’être intéressant sur le fond, le livre qui nous intéresse ici est également magnifique sur la forme. Car même si vous n’aimez pas lire (je vous ferai tout de même remarquer que c’est ce que vous êtes en train de faire, mais bon, je dis ça je dis rien…), Gore: Dissection d’une Collection se trouve être un recueil d’images particulièrement séduisant. Ou repoussant, c’est selon où vous vous placez sur l’échiquier du gore. Chaque couverture est ici reproduite, que ce soit pour les Gore ou ses cousins dégénérés (notons également des articles de presses et autres dédicaces, présentes en annexes), ce qui donne au livre un arrière-goût de vidéoclub. Comment ne pas s’imaginer au rayon horreur d’une vieille boutique mal éclairée en voyant ces couvertures, qui représentent, au hasard, une femme démembrée se vidant de ses boyaux, une moto avec un tronc humain en guise de bouclier, des monstres dévorant des infortunés, un homme avec un ptérodactyle en guise de main (!!!), une demoiselle tranchée en deux par une scie circulaire dorée, un père bien avisé servant du cerveau à son agité bambin,… Et les noms des romans sont à l’avenant, à base de La Tronçonneuse de l’Horreur, La Marée Purulente, Fureur Cannibale, La Nuit des Vers Voraces, Skin Killer, Blood Sex, Greffes Profondes ou encore Camping Sauvage. Soit un florilège de titres potentiels de vidéos Scherzo ou René Château ! Inutile de préciser que le nostalgique se sentira revenir trente années en arrière, un voyage qui ne lui déplaira sans doute pas. L’occasion de pleurer sur la morne condition du gore dans nos contrées en 2014, la plupart des intervenants regrettant l’improbabilité d’une telle collection de nos jours, ou tout du moins avec une telle visibilité. La France, un pays au sang trop froid ? On le penserait bien si nous n’avions pas la sensation, peut-être fausse, que les auteurs français de la collection étaient largement plus trash que leurs homologues américains. Amusant également de constater que les frenchies versaient plus volontiers dans une horreur tangible, faite de psychopathes et de serial-killers, là où les américains lorgnaient peut-être plus vers des thématiques de série B (insectes carnivores, animaux énervés, monstres dégueulasses). Une différence sans doute imputable aux conditions d’écritures, les américains et anglais espérant sans doute une adaptation ciné à la ligne d’arrivée (leurs romans n’étaient pas écrits spécifiquement pour la collection Gore) alors que les français savaient fort bien que leurs récits s’arrêteraient à cette collection pour laquelle ils étaient d’ailleurs écrits. Un coté « no future » transpire donc de ces récits francophones, ce qui nous rappelle que, jadis, la France pouvait être punk. David Didelot nous propose donc bien plus que l’excellente bible de la collection Gore mais également le témoignage d’une époque qui semble malheureusement révolue. Des défauts ? Fort peu, tout juste un prix peut-être un peu haut (39€, ce n’est pas forcément évident à notre époque, mais l’ouvrage est beau et complet et les vaut amplement) et quelques petites fautes ou mots manquants qui ne sont même pas flagrants. Et quand on vient à causer de quelques petits oublis pour trouver quelque-chose de négatif à dire, c’est que l’on n’a décidément rien de bien méchant à dire. Alors si vous avez décidé de vous trempez les pieds dans le sable fin et que vous avez besoin de lecture, ne cherchez plus, David Didelot et Artus ont ce qu’il vous faut. En plus, personne ne viendra emmerder un type qui tient pareil bouquin en main. Décidément, ce livre est bien pratique!

Rigs Mordo

 

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  • Auteur: David Didelot, divers
  • Editeur: Artus Films
  • Pays: France
  • Année: 2014
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6 comments to Gore: Dissection d’une Collection

  • Dirty Max 666  says:

    Beau boulot, Rigs ! Si Artus se met maintenant à sortir des bouquins, on va bientôt finir sur la paille ! Déjà que leur catalogue dvd nous fait tous les mois de l’œil…En tout cas, ton article donne envie de nous replonger dans cette littérature qui nous manque tant aujourd’hui.

  • Christophe Bertrand  says:

    Je l’ai et vous pouvez le prendre les yeux fermés !!!!
    Une véritable bible écrite par un maitre du genre !!!
    Un indispensable 🙂

  • David Didelot  says:

    Merci à toi, Rigs, pour cette chronique ultra complète et super agréable à lire !

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