La Maison de Frankenstein

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Le vampire est affalé sur le canapé un verre de sang à la main, le savant fou répare la télévision en déviant la foudre pour qu’elle s’abbat dessus, le bossu reste dans son coin en jalousant le loup-garou, qui emballe la plus belle fille de la soirée… Pas de doute, c’est la fête à La Maison de Frankenstein!

 

 

Les temps changent et l’intérêt du public s’émousse… Le loup-garou en solo dans une aventure qui lui est totalement dédiée ? Insuffisant. Cette bonne vieille créature de Frankenstein qui se réveille pour la énième fois ? Pas la peine, le public est déjà lassé, le coup lui ayant tout de même été fait à quatre reprises… Il était donc temps d’innover, ce qui n’est pas forcément évident dans des carcans aussi étriqués que ces sagas qui ont leurs univers et leurs codes à respecter. On ne peut pas soudainement envoyer le loup-garou sur Mars pour qu’il y boxe des petits hommes verts ou faire tomber le monstre de Frankenstein dans les méandres de l’enfer pour l’y faire combattre des démons. Mais on peut par contre organiser un match entre les deux, ce qui sera fait en 1943, le combat des titans orchestré par la Universal dans Frankenstein meets the Wolfman opposant le poilu Lon Chaney Jr. au colossal Béla Lugosi. Un match au sommet qui sera interrompu par l’explosion d’un barrage, les torrents emportant les deux stars monstrueuses, désormais portées disparues… Mais il était hors de question pour la Universal de laisser sombrer deux de ses personnages les plus populaires! Mais que faire désormais puisque la cartouche du crossover vient d’être grillée ? Et pourquoi ne pas convier d’autres monstres à la fête… Une idée séduisante qui semble être le coup commercial du siècle. Sort donc en 1944 un La Maison de Frankenstein qui sera le premier long-métrage à réunir plus de deux figures emblématiques de l’horreur. Le studio ne s’arrêtera pas en si bon chemin, enchainant dès l’année suivante sur House of Dracula (chacun son tour!), puis par la suite sur un Abbott et Costello Meet Frankenstein, alias Deux Nigauds contre Frankenstein, qui malgré son titre invite d’autres créatures aux festivités. Vous connaissez la suite, le crossover se généralisera, certains comme l’ami Paul Naschy en faisant même leur fond de commerce, balançant sur un ring tout monstre qui leur passe à l’esprit. Mais laissons les espagnols des seventies de coté pour rester en 44…

 

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Le but de la Universal est donc de réunir un maximum de monstres dans la même heure, histoire de rameuter autant que spectateurs que possible. Nous voilà donc en face de la créature de Frankenstein, de Dracula, du loup-garou, d’un savant fou et d’un bossu, soit un joli aperçu du bestiaire fantastique. Cela aurait d’ailleurs pu aller plus loin puisqu’il était à la base question de bazarder dans le récit la momie, l’homme invisible et les monstres de The Mad Ghoul et Captive Wild Woman. Avouons que cela aurait fait un peu beaucoup et que l’on imagine mal quel script déjanté pourrait parvenir à réunir des monstres aussi différents en une heure, d’autant que House of Frankenstein semble déjà avoir quelques difficultés avec la galerie monstrueuse qu’elle possède. Non pas que ce soit le bordel intégral, disons juste que les ficelles sont ici des câbles épais comme des bites d’éléphants et que le film jongle avec tant de coïncidences que le destin doit en vomir son petit-déj’ durant les soixante-cinq minutes que dure ce carrefour aux monstres. Mais voyons tout cela ensemble, si vous le voulez bien. Tout débute par une nuit aussi pluvieuse qu’orageuse, parce que c’est comme ça que ça se passe dans un film d’horreur. C’est jamais l’été dans la maison de Frankenstein, qui ne doit même pas savoir ce que ça fait de se ramasser un coup de soleil sur le blair. C’est donc par cette nuit de cauchemar que le sinistre docteur Niemann (joué par Boris Karloff) et son assistant bossu (J. Carrol Naish, bien meilleur ici que dans le pourri The Monster Maker) s’amusent à récapituler leurs plans. Niemann, enfermé parce qu’il avait une vision toute personnelle de la médecine, aimerait effectivement poser ses mains sales sur les notes du célèbre Frankenstein pour pouvoir améliorer ses propres recherches, comme échanger les cerveaux entre un homme et un chien. Je ne suis pas docteur mais je ne suis pas persuadé qu’une cervelle humaine puisse rentrer dans la boîte crânienne d’un chien. Mais ça se tente. Reste que le sort est de leur coté puisqu’un éclair s’abat sur le mur de la prison et l’éclate, permettant aux deux prisonniers de se tirer dans les bois, où ils tombent nez-à-nez avec la roulotte d’un forain qui passe de villes en villes pour exhiber le squelette de Dracula. Deuxième coup du sort, donc! C’est en tout cas une chance inespérée pour nos deux fuyards, qui pourront se faire passer pour des hommes de cirque et éviteront donc bien des désagréments. Les voilà donc avec le cadavre de Dracula, qui pourrait bien se réveiller si l’on retirait le pieu enfoncé dans ses côtes. Ce que Niemann finit par faire…

 

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Voilà donc notre croqueur de nuque qui se rétablit, réapparaissant, non pas sous les traits de Béla Lugosi mais bien ceux de John Carradine, père de David. Mais voilà, dans cet opus Dracula est un peu, beaucoup, carrément, une fiotte et se retrouve sous la coupe de Niemann, le scientifique cinglé manipulant le monstre puisque possédant son cercueil, dans lequel notre chauve-souris doit rentrer à chaque aube. Niemann va dès lors utiliser le vampire comme arme de vengeance, forçant son nouveau compagnon à assassiner tous ceux qui l’avaient emprisonné quinze ans plus tôt. Mais lorsque les choses se gâtent et que la police ramène son cul dans les parages, Niemann et son bossu préfèrent abandonner Dracula comme une merde, le pauvre homme se retrouvant face à son ennemi juré, à savoir un soleil qui va lui redonner son air le plus squelettique. Pas émus pour un sou, nos deux compères continuent notre route pour se retrouver devant une bande de gitans qui font la fête. Et comme tout bon bossu qui se respecte, Daniel tombe amoureux de la belle bohémienne, quand bien-même elle danse à trente mètres de là et qu’on ne voit pas grand-chose d’elle de là où il est. Il décide en tout cas de la sauver du chef de la troupe, qui la tabasse et lui prend son argent, collant une rouste au mal élevé pour ensuite amener la demoiselle avec lui, histoire d’avoir son Esmeralda à lui. Le duo désormais changé en trio arrive malgré tout au château de Frankenstein, pour y découvrir la créature de ce dernier pétrifiée dans la glace et accompagnée de Larry Talbot, le loup-garou! Décidément, que de rencontres! Bien évidemment, Niemann va dégeler tout ça, le forçant à faire face aux plaintes de l’homme poilu qui aurait bien joué les Hibernatus pour quelques temps. C’est que le loup-garou, toujours joué par Lon Chaney Jr., est très malheureux de sa condition. Il faut dire que se transformer en gros streum énervé, ça coute cher en vêtements au bout d’un moment et en plus on culpabilise pour tous les gens que l’on tue. La créature de Frankenstein, elle, ne se pose pas autant de questions et reste plongée dans son sommeil. Vous savez comment ça marche ces trucs-là, il manque une pile et plus rien ne fonctionne…

 

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Mais Niemann a un plan et propose à Talbot une entraide: le loup lui trouve les notes de Frankenstein et le savant fou transfèrera le cerveau de Talbot dans un autre corps, lui assurant donc des nuits plus tranquilles (du moins en théorie, car rien ne prouve que la malédiction ne va pas se transmettre, mais bon…). Mais Talbot est inquiet car il sait qu’il est une véritable bombe à retardement et que la pleine lune approche à grands pas… Dans le même temps, Daniel le bossu commence à s’inquiéter de voir que sa bohémienne tombe amoureuse du loup-garou… Autant dire que tous ces braves gens se dirigent peu à peu vers un drame monstrueux, chacun d’eux finissant par avoir quelques griefs vers l’un des autres. C’est un peu comme de la télé-réalité mais avec des monstres, des vieux laboratoires, des ruines et des toiles d’araignées à la place des fauteuils roses fluo et des candidats décérébrés (inutiles pour un gars comme Niemann, donc). Mais on garde les amourettes qui tournent mal et l’art du mensonge, bien entendu! D’ailleurs, à ce petit jeu le vieux Niemann est un joueur de qualité puisqu’il arnaque tout le monde, promettant aux uns les cerveaux des autres et vice-versa. On ne sait d’ailleurs pas trop où il veut en venir avec ce petit jeu de la chaise musicale mais on lui pardonnera bien volontiers ces approximations compte tenu du fort bon méchant qu’il représente. Car c’est le plus humain du lot qui se trouve être le plus mauvais, les autres ayant tous une certaine noblesse. Le bossu est bien gentil au fond et agit par détresse, le loup-garou préfèrerait mourir que de tuer à nouveau et la créature de Frankenstein n’est jamais qu’une masse de viande avariée qui ne sait pas trop où elle est et récolte toujours les emmerdes des autres. Niemann, lui, manipule tout le monde et les envoie tous vers une mort certaine sans même qu’ils s’en aperçoivent, le docteur pouvant rejoindre sans peine les Igor et autres docteur Pretorius de la saga des Frankenstein, d’autres beaux salauds manipulateurs. Reste que la palme de l’insupportable revient sans hésitations à notre bohémienne, irritante au possible. Il faut voir sa réaction face à ce pauvre Daniel qui, tout penaud, vient lui annoncer que Talbot est un dangereux loup-garou, une annonce faite pour la protéger plus que par jalousie. Et pour toute réponse le pauvre homme déformé recevra d’hystériques insultes, à base de « je te déteste, je te déteste, tu es horrible et jaloux !!! ». Plutôt rude, surtout venant d’une idiote qui est moins gênée par la monstruosité de Talbot, tout simplement parce qu’il est plus séduisant. Autant dire que l’on souhaite bien fort que le loup-garou lui fasse passer son romantisme superficiel à coups de griffes bien placées…

 

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Et les autres monstres dans tout ça ? A vrai dire, ils n’ont finalement pas tant de temps de présence à l’écran que cela. Certes, on voit régulièrement le bossu et Talbot, mais ce dernier n’est loup-garou que pour quelques minutes, vers la fin. Le monstre de Frankenstein n’est pas mieux servi puisqu’il ne se lève de sa table d’opération que deux minutes avant le générique de clôture. Malgré ce peu d’action, ils passent tout de même mieux que le pauvre Dracula qui périt carrément après dix minutes de présence, soit vers la vingt-cinquième minute. Pas franchement digne du statut du gaillard, qui se réconfortera avec son House of Dracula quelques mois plus tard, certes. C’est tout de même assez révélateur des problèmes d’un script qui doit tenter de refourguer un siège à tout le monde alors qu’il n’a qu’une petite heure pour le faire. Difficile dans ces conditions de développer les personnages comme il faut… Bien entendu, chacun ayant eu son film par le passé, il est inutile de s’attarder sur leurs origines, bien connues, mais on peut tout de même regretter le manque d’implication donné à chacun. Paradoxalement, le film ne se débrouille pourtant pas trop mal pour raconter son histoire, qui est certes classique à en mourir et sent un peu le pot-pourri, mais qui est malgré tout assez prenante. C’est que ce road-movie monstrueux est assez amusant et divertissant, voire même réjouissant dans sa volonté de concentrer dix années d’épouvante en une petite heure. Nous passons donc par tous les décors qui ont fait la gloire du genre, de la prison lugubre aux bois humides et brumeux, des ruines gelées au laboratoire vieillissant. Un océan de clichés pour le jeune public mais aussi tout un décorum que les amateurs se plaisent à retrouver. Ils seront également heureux de retrouver les passages cultes des précédentes productions Universal, comme une descente dans les ruines qui nous permet de découvrir des sets de grandes qualités ou encore les morts de chaque monstre, qui sont toujours très appropriées. Notons également que l’interprétation est de qualité. Cela va de soi lorsque l’on parle de Karloff, que ce grand homme soit impeccable ne surprenant jamais personne, c’est par contre moins évident pour Lon Chaney Jr.. Par chance, il était encore dans ses bons jours à l’époque et si sa performance n’est pas exceptionnelle, il ne prête pas à la moquerie non plus comme ce sera parfois le cas par la suite. Comme précisé plus haut, J. Carrol Naish est ici plus fréquentable que dans Le Créateur de Monstres, l’acteur étant visiblement plus à l’aise sous la bosse de ce nouveau Quasimodo que dans les frusques d’un docteur maléfique.

 

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On ne pourra par contre pas être aussi ravis de la présence de John Carradine… Un bon acteur, mais pas forcément en tant que Dracula, l’acteur manquant un peu de magnétisme. S’il est convaincant lorsqu’il se la joue aristo bien sous tout rapport, le vieux John a plus de mal à rester crédible lorsqu’il doit faire les gros yeux à la Lugosi. Inutile de dire qu’il est d’ailleurs bien difficile de passer après le grand Béla, pas forcément un meilleur acteur de Carradine, mais un visage, un exotisme, une présence toute autre. C’est d’ailleurs son absence qui crée le plus de déception ici puisqu’il ne manque de toute évidence que lui à la fête. Mais le brave Béla n’était plus au top de sa forme niveau popularité et était souvent relégué aux rôles de seconde zone ou sous d’épais maquillages, comme dans le film précédent, Frankenstein Meets the Wolfman, où il incarnait la créature de Frankenstein. Il sera en tout cas poussé vers la sortie par Glenn Strange, cascadeur habitué des films de cowboys, qui devait être bien stressé à l’idée d’incarner le colosse vert avec Karloff dans les parages. Mais le bon Boris lui prodigua quelques conseils, ce qui permit à Strange de reprendre le rôle à plusieurs reprises. C’est d’ailleurs lui qui lui donna sa démarche très droite et robotique, souvent utilisée pour parodier le monstre. Notons que la Universal aura également fait appel à d’autres habitués comme Lionel Atwill (Le fils de Frankenstein) ou George Zucco (quasiment toute la série des momies, comme La Main de la Momie), qui viennent passer le coucou. Quoi de plus normal pour ce qui, finalement, se transforme peu à peu en hommage à la décennie passée, celle des années trente. Hommage ou catalogue ? Peu importe au fond, d’autant que dans un cas comme dans l’autre, l’entreprise est réussie, la réalisation confiée à Erle C. Kenton (déjà derrière The Ghost of Frankenstein deux ans auparavant et qui s’occupera aussi de House of Dracula) étant réussie. Pas au point de pouvoir tutoyer les classiques du genre mais quoi de plus normal pour un film qui n’en a de toute façon pas l’ambition ? Car nous sommes ici dans de la série B simple, qui ne s’embarrasse certainement pas de considérations artistiques et se contente de donner au public ce qu’il est venu chercher: des monstres. Alors oui, ceux-ci ne sont pas tous très bien traités, et cette Maison de Frankenstein manque un peu de profondeur. Mais l’un dans l’autre, on n’a jamais le temps de se faire chier et on se laisse prendre à ce petit jeu très enfantin. Mais vous savez quoi ? C’est bon de retomber en enfance.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Erle C. Kenton
  • Scénarisation: Edward T. Lowe Jr.
  • Titre original: House of Frankenstein (USA)
  • Production: Universal
  • Pays: USA
  • Acteurs: Boris Karloff, Lon Chaney Jr., J. Carrol Naish, John Carradine, Glenn Strange
  • Année: 1944

4 comments to La Maison de Frankenstein

  • Princécranoir  says:

    Quel patchowork ! ça ressemble en effet plus à un soap opera qu’à une bande horrifique. Je pense que les scénaristes actuels tireraient au moins 3 saisons d’une pareille histoire. Quelqu’un a-t-il pensé à prévenir la société protectrice des montres ? On se plaint aujourd’hui d’avoir des films de genre complètement nazes (je pense évidemment à « Van Helsing » qui doit beaucoup à ce genre de melting pot pas très subtil, ou à la récente résurrection de Frankenstein que l’on dit calamiteuse). EN tous cas, je constate qu’aucune momie ne vient ici tourner autour du grand Karloff. Coincée sous une pyramide sans doute.

  • Roggy  says:

    Une foire aux monstres qui a l’air sympathique sur le papier mais d’après ton billet, cela ne semble pas bien exploité. Dommage avec le nom des acteurs au générique. A cette époque aussi, les studios cherchaient à faire du fric. Ce n’est donc pas nouveau…

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