Madhouse

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Quel fantasticophile amoureux du gothique des sixties n’a jamais rêvé de voir Vincent Price et Peter Cushing interagir dans un film ? Car s’ils ont déjà partagé l’affiche ensemble, c’était généralement sans se croiser, s’évitant copieusement. Ce qui ne pouvait décemment pas durer! S’ils s’allieront en 1983 pour Le Manoir de la Peur, les deux légendes faisaient déjà frissonner à deux dès 1974 et ce Madhouse.

 

A la base de tout se trouve une nouvelle nommée Devilday contant les mésaventures d’un acteur de films d’horreur obèse et prédateur sexuel qui tue sa femme. Sorti en 1969, il ne faudra pas attendre bien longtemps pour qu’une adaptation naisse puisque le bouquin touchera les écrans cinq années plus tard, sous le titre de Madhouse. Il n’est cependant pas ici question de respecter à la lettre les écrits d’Angus Hall, qui vont devoir se plier en quatre pour pouvoir rentrer dans le moule du cinéma gothique. Pourrait-il en être autrement d’un film produit par American International Pictures, connue pour les adaptations de Poe orchestrées par Roger Corman avec Vincent Price, et la Amicus, grande rivale de la Hammer dans la catégorie des distributeurs de gothisme anglais. Voir ces deux firmes s’allier fait d’autant plus plaisir que l’on sait pertinemment à quoi s’attendre, un sentiment renforcé par la présence de leurs stars respectives. Le fabuleux, faramineux, toujours incroyablement juste Peter Cushing d’un coté, le grandiose, le légendaire, le colossal Vincent Price de l’autre. Mais n’allez pas penser que Madhouse n’a aucune surprise à vous apporter car vous risqueriez bien d’en tomber de vos sièges, mes amis. Au vu des parcours de toutes ces belles personnes, vous êtes en droit d’attendre de l’horreur gothique, et vous l’aurez, mais vous n’aurez pas que ça, la maison des fous ayant encore quelques tours bien planqués dans son chapeau ensanglanté.

 

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Vincent Price joue ici un véritable alter-ego, incarnant un certain Paul Toombes, star du cinéma horrifique popularisé par la série des « Dr Death », docteur qui abrège les souffrances de ses patients plus qu’il ne les guérit. Tombé amoureux d’une certaine Helen, Toombes organise une petite fête pour annoncer à tous son mariage avec la belle blonde. Mais la cérémonie ne se passe pas comme prévu puisque le peu aimable producteur Oliver Quayle (Robert Quarry, connu pour son rôle du comte vampire Yorga dans les films Count Yorga) vient narguer Toombes en lui apprenant que sa future fiancée joua dans des films coquins dans sa jeunesse. Une nouvelle qui rend furieuse notre star de l’horreur, qui renvoie sa fiancée dans sa loge… où elle se fait décapiter par un mystérieux tueur ! Tous les soupçons se posent bien évidemment sur Toombes qui commence lui-même à douter de sa personne. Est-ce que le Dr Death ne serait pas en train de prendre le pas sur sa personnalité ? Quelques années passent et après un reposant séjour dans un asile, Toombes est fin prêt à reprendre du service et accepte même, à contrecœur, de reprendre le rôle du sinistre médecin pour Quayle, qui met sur pied une série télévisée mettant en scène ce personnage culte. Une idée qui n’enchante guère Toombes, qui n’accepte que pour rendre service à son ami scénariste Herbert Flay (Peter Cushing), ancien acteur qui a rédigé les scripts de tous les films « Dr Death ». Mais voilà, reprendre le maquillage du tueur affecte son interprète, qui commence à prendre peur, d’autant que les cadavres s’entassent tout autour de lui et de cette nouvelle production. Toombes serait bel et bien fou ou quelqu’un se fait-il passer pour lui pour commettre ces horribles meurtres?

 

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Madhouse, qui fut un temps prévu sous le titre The Revenge of Dr. Death ou The Return of Dr. Death (titres abandonnés pour éviter que le public prenne le film pour une suite), sortit donc en 1974 et cela se voit puisque sa première partie fait furieusement partie à… du Columbo ! Personnages riches et guindés, petite soirée huppée, meurtre qui laisse plusieurs choix possibles quant au coupable,… La seule différence c’est qu’ici on n’apprendra l’identité de l’immonde assassin qu’à la fin et non pas dès le départ, Madhouse étant un whodunit. Une réalisation Jim Clark, futur réalisateur de Marathon Man et du Bondien Le Monde ne suffit pas, l’anglais nous proposant un film qui s’inscrit pleinement dans son époque au niveau visuel. Difficile de ne pas remarquer la patine typiquement seventies ici mise en place, la photographie étant assez grisâtre, le soleil semblant définitivement absent de cette décennie généralement montrée comme un dimanche qui se remet doucement d’une longue et cruelle averse. Humide, sombre, brumeux, Madhouse l’est assurément et s’éloigne donc des couleurs flamboyantes qui dirigeaient le fantastique dans les années 60. Mais il n’est pas question pour AIP et la Amicus de laisser tomber tout leur attirail gothique pour autant, car si le film est indéniablement moderne, notamment dans la mise en abime qu’il propose en situant son action dans des studios spécialisés dans l’horreur, il n’oublie pas non plus de ressortir ce qui fit le succès des classiques de la décennie précédente. On retrouve donc un vieux manoir isolé ou une cave sombre qui sert de tanière à une femme vivant avec ses araignées, d’évidents clins d’œil envers un passé qui n’était pas si lointain. Madhouse prend par ailleurs les formes d’une synthèse du cinéma d’épouvante des années 60 à 80, puisque outre ses stars des sixties ou son gothique de la même époque et son ambiance clairement implantée dans les seventies, on retrouve un coté slasheresque qui n’explosera véritablement que dans les eighties. Car il y a du corps trucidé dans le film de Clark, et en bonne quantité puisque l’on dénombre tout de même six ou sept victimes, ce qui est une bonne moyenne en ces années 70 où le bodycount était généralement minime (le premier Halloween ou Black Christmas font moins de victimes, par exemple). On peut également noter un léger coté giallesque puisque les plans sur des gants de cuir tenant une lame meurtrière ne sont pas rares ici. Le film est donc transgenre, ce qui lui donne un intérêt certain et une petite originalité pour l’époque, qui avait tendance à être ou moderne, ou old-school, mais ne mélangeait que rarement les deux types.

 

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Le script donne bien évidemment la part belle à Vincent Price, Peter Cushing étant finalement comme le reste du casting: un second rôle, de luxe dans son cas. C’est donc celui qui fut Roderick Usher qui brille ici, le film tout entier étant pour ainsi dire un hommage à sa personne et sa carrière. Ce qui sert bien AIP, qui se permet dès lors de placer des extraits de la plupart des films de Corman avec Price en star (ils y sont quasiment tous, de La Chute de la Maison Usher à Le Corbeau), les faisant passer pour les films « Mr Death », quand bien même l’on voit bien que les films en question n’ont absolument rien en commun si ce n’est l’acteur. Notons que ces roublards d’AIP nous signifient dans le générique d’ouverture que ces messieurs Basil Rathbone et Boris Karloff font partie de la distribution. C’est bien évidemment faux, les deux mythes n’apparaissant à l’écran que via quelques extraits de la filmographie passée de Vincent Price, qui est donc à l’honneur durant 80 minutes. L’acteur est bien entendu très bon, comme toujours, et nous dessine un personnage plus pathétique que jamais, le pauvre ne sachant visiblement plus où il en est, voyant les femmes qui l’entourent tomber comme des mouches sans trop savoir si c’est de sa faute ou non. Le film gagne bien évidemment beaucoup grâce à sa seule présence, Price étant crédible même le matin avant le café, dans son pyjama et ses pantoufles, ce qui est le cas dans Madhouse. Peter Cushing a moins à faire ici, apparaissant régulièrement mais de manière assez furtive à chaque fois. Inutile de préciser qu’il est lui aussi très bon, l’anglais étant du même niveau que Price, du genre à n’avoir aucune mauvaise interprétation à son palmarès. Les voir dans le même cadre est un plaisir immense, les deux interagissant parfaitement, Cushing acceptant visiblement que la star du jour est Price. Celui qui fut le meilleur Van Helsing n’est de toute façon pas du genre à rechigner à jouer les seconds rôles et s’effacer un temps comme l’a prouvé les nombreux films où il ne faisait que passer.

 

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Les acteurs de support ne sont pas mauvais non plus, Robert Quarry jouant fort bien le producteur peu scrupuleux et un peu salopard sur les bords tandis que ces demoiselles apportent l’atout charme (mention spéciale à la bien jolie Natasha Pyne) dont a bien besoin cette œuvre assez sombre. Car s’il y a un ou deux gags légers, Madhouse ne tente pas de détendre l’atmosphère outre mesure et mise sur une ambiance froide et lugubre. L’aspect visuel a déjà été évoqué mais il n’est pas le seul à participer à la noirceur de l’ensemble, le script en rajoutant une belle couche. Car il ne semble y avoir que deux alternatives pour les personnages: soit ils deviennent fous (à l’instar de Price ou de la femme de Cushing), soit ce sont de fieffés pourris, ce qui donne par la même occasion une image peu glamour du cinéma. Les acteurs et différents créateurs deviennent complètement fous, comme vampirisés par les personnages néfastes qu’ils doivent incarner, tandis que ceux qui gravitent autour ne sont rien d’autres que des sangsues en quête de gloire ou d’un peu d’argent facile. Ainsi, lorsqu’une jeune actrice qui harcèle et menace le personnage de Price de faire un scandale se fait tuer, ses parents adoptifs prennent le relais pour tenter de soutirer de l’argent à l’acteur, qu’ils pensent coupable. Peu importe la justice ou la police, l’amitié ou la fierté, seuls l’appât du gain ou la célébrité semble faire marcher les différents protagonistes qui traversent le film. Seuls les policiers, réellement neutres, montrent une facette qui, si elle n’est pas spécialement positive, n’est pas négative. Le scénario nous fait donc plonger dans un monde où personne ne s’aime, où l’on s’épouse sans s’apprécier, où l’on travaille ensemble tout en se détestant. Le film a par ailleurs un joli rythme de croisière, on ne s’ennuie jamais, les meurtres tombant de manière régulière, entre deux crises de paranoïa de Price. Notons que la fin est particulièrement réussie, Madhouse se terminant sur une conclusion particulièrement dérangeante mais qui tient presque de l’orgasme pour les amoureux du cinéma fantastique des années 60. Je ne vous en dis pas plus, mais sachez que c’est génial!

 

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Sans être un incontournable, Madhouse se poste donc de belle manière dans le cinéma de genre des années 70, proposant une belle synthèse de ce qu’il aura été durant près de 30 ans tout en conservant une identité sombre qui n’invite pas à la gaudriole. Il se permet même des meurtres assez violents pour l’époque (rien de comparable avec ce qui se fera dix ans plus tard, bien entendu) et quelques fois assez graphiques (une tête qui se décroche, un corps rongé par des araignées). Ce n’est ni un classique de Price, ni un classique de Cushing, mais la présence des deux dans cette même histoire permet en tout cas d’attirer le spectateur, qui aura d’autres qualités que leur participation à se mettre sous la dent. Pas de bol, le film ne marchera pas des masses, les spectateurs n’ayant visiblement pas été séduits par cette horreur à la croisée des genres. Il faut dire que l’épouvante « traditionnelle » perdait de son influence, AIP comme Amicus disparaissant petit à petit, tout comme la Hammer. Madhouse est d’ailleurs la dernière production AIP à pouvoir compter sur la présence de Price, le studio pensant à l’époque que Robert Quarry prendrait la succession du grand Vincent. Ce qui n’arrivera jamais, le genre ne retrouvant jamais d’icônes du niveau des Price, Cushing, Lee, Karloff ou Lugosi…

Rigs Mordo

 

 

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  • Réalisation: Jim Clark
  • Scénarisation: Ken Levison, Greg Morrison, Robert Quarry
  • Production: AIP, Amicus
  • Pays: Grande-Bretagne, USA
  • Acteurs: Vincent Price, Peter Cushing, Adrienne Corri, Robert Quarry
  • Année: 1974

4 comments to Madhouse

  • Roggy  says:

    Peter Cushing et Vincent font partie de mes acteurs préférés du genre. Pour moi, ce film est juste moyen. Dommage pour la confrontation de ces deux grandes légendes du fantastique.

  • Princécranoir  says:

    Pas vu ce fleuron du gothique tardif. Un peu avant, Michael Reeves et Robert Fuest avait eux aussi tenté d’insuffler un nouvel élan au cinéma fantastique anglais. Je n’ai pas vu Madhouse mais, après la lecture de cet article richement documenté, je serais curieux d’y jeter un œil à l’occasion.

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