Le Monstre de Londres

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Et non, le premier loup-garou de l’histoire du cinéma ne fut pas celui incarné par un bon vieux Lon Chaney Jr. tout en misérabilisme. Car six longues années avant ce poilu des bois sévissait déjà un chien fou lâché par la Universal dans le Londres d‘antan.

 

A vrai dire, Le Monstre de Londres, alias The Werewolf of London, n’est pas le premier monstre à poil long et descendant du loup de l’histoire du septième art puisqu’au moins six films ont été répertoriés avant lui, dont un français et un Laurel et Hardy. Des ouvrages généralement oubliés, quand ils ne sont pas tout simplement perdus ou détruits, laissant donc toute la place à ce lycanthrope anglais (mais provenant d’esprits américains). C’est donc lui qui est généralement perçu comme le premier venu de l’horreur velue même s’il est souvent éclipsé par le plus célèbre Le Loup-Garou avec le fils Chaney, film qui partage la même société de production: la Universal. On parle donc assez peu de notre monstre londonien, qui ne peut compter que sur quelques rares fidèles, qui lui feront offrande d’une statue de cire, de quelques figurines et d’un clin d’œil de john Landis (Le Loup-Garou de Londres, dont le titre d’origine est An American Werewolf in London, est un hommage). Il faut bien avouer que les choses ont rapidement tourné assez mal pour notre animal qui fera un flop au box-office lors de sa sortie en 1935, ce qui explique sans doute pourquoi la Universal mettra quelques paires d’années à retaper dans la fourrure diabolique. Mais est-ce que les producteurs, pères de tous les Universal Monsters, ont réellement de quoi envoyer la bête à la fourrière ? Devrons-nous achever le canidé galeux ? Ce qui expliquerait peut-être pourquoi cette œuvre considérée comme mineur dans la cage aux monstres est toujours inédite chez nous, n’étant visible que par un DVD trouvable pour pas cher et venu d’Angleterre (normal vu le titre, vous me direz) ou le travail de quelques bloggeurs partageurs. Allez, on enfile nos blouses de vétérinaires et on inspecte la bête malade!

 

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Réalisé par le producteur/réalisateur/scénariste Stuart Walker, qui aura tout de même lâché la plume pour l’occasion histoire de la laisser à deux autres scribouillards, Le Monstre de Londres commence par la quête d’un botaniste. A savoir le docteur Glendon, parti dans les montagnes rocailleuses du Tibet pour y dénicher une plante rarissime qui n’éclot que lors des nuits de pleine lune. Mais alors qu’il approche enfin du but, les tibétains qui l’accompagnent prennent la fuite, persuadés qu’ils s’enfoncent un peu trop profondément dans des lieux réputés maudits. Et pour cause: un loup-garou traîne ses poils crasseux dans les parages et va d’ailleurs s’attaquer au pauvre Glendon, qui survit à l’échauffourée mais n’en ressort pas totalement indemne, le fauve l’ayant griffé au bras. Mais qu’importe! Le fana des plantes a tout de même trouvé sa précieuse fleur et il peut donc rentrer la tête haute à Londres. Au grand désarroi de son épouse, qui commence à en avoir assez de voir son cher et tendre s’enfermer dans son labo hi-tech. Mais la vie de Glendon bascule lorsque le docteur Yogami vient à sa rencontre en lui expliquant qu’il y a deux loups-garous dans la région et que la seule manière de leur redonner leurs aspects humains est la fameuse fleure. Mais Glendon ne croit pas aux avertissements de son interlocuteur, sa surprise n’en étant que plus grande lorsqu’il vit une seconde puberté: ses poils poussent, sa voix change et ses bas instincts refont surface. Désormais changé en loup-garou, il est un danger pour ses proches et tout particulièrement son épouse… Soit une histoire relativement classique de lycanthropie, du style déjà-vu plusieurs fois par la suite. Mais nous ne pourrons pas reprocher à ce Werewolf of London de paraître trop classique quant aux thèmes liés aux loups-garous puisqu’il est l’un des premiers représentants du genre, si ce n’est le premier film « classique » du style. On pourra par contre pointer du doigt une forte proximité scénaristique avec ce bon vieux Dr Jekyll et Mr Hyde, d’autant que la cultissime version avec Frederich March était sortie trois ans à peine avant ce film pubescent.

 

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C’est d’ailleurs peut-être ce qui posa problème lors de sa sortie, le public de l’époque n’étant pas forcément comme l’actuel qui se contente fort bien du même plat réchauffé au micro-onde, encore et encore. A l’époque, on ne voyait pas un film d’horreur tous les jours et l’on attendait sans doute plus qu’une vulgaire resucée d’un mythe qui n’en était pas à sa première version (des « Jekyll et Hyde », le public en avait déjà eu cinq ou six en 1935). Mais est-ce que cela nous dérangera, nous, petits hommes de 2014 ? Nettement moins, il faut bien l’avouer, car si le manque d’originalité du titre était un défaut en 1935, cela devient paradoxalement un atout quatre-vingt années plus tard. Car il y a un certain confort à se retrouver devant une œuvre aussi typique de son époque, qui réunit à ce point tous les éléments qui, éparpillés dans des dizaines de films, formaient un tout fantastique. Car outre les loups-garous et une intrigue à la Jekyll et Hyde, on met également un pied dans la catégorie « savant fou » puisque notre protagoniste principal passe pas mal de temps dans son laboratoire, par ailleurs assez amusant. Si vous aimez les gadgets d’un certain kitsch, vous aurez votre dose! Notre botaniste est effectivement équipé d’un écran filmant ses invités (rigolez pas, en 35 c’était de la SF ça!) et d’une drôle de lampe digne d’une arme martienne qui lui permet de recréer les rayons lunaires. Un bel attirail futuriste qui tranche avec le reste de son manoir, principalement composé de magnifiques serres qui renferment plantes carnivores et autres végétaux préhistoriques, comme cette fleur tentaculaire dont la bouche ressemble à un anus (qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse…). Tout cela participe en tout cas à donner un charme visuel certain, le film variant assez régulièrement les décors pour éviter l’ennui. On commence dans les montagnes sombres du Tibet pour bifurquer dans ce fameux laboratoire et ses jardins d’hiver magnifiques, on passe des rues lugubres et enfumées du Londres gothique à une campagne composée de vieilles bâtisses blindées de toiles d’araignées, dans le plus pur style gothique. Que demandez de plus ? Rien et vous serez dans vos petits souliers pour peu que vous soyez sensibles à ce genre de décorum.

 

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Et le loup-garou dans tout ça ? Il est plutôt pas mal et pour cause, c’est Jack Pierce (qui s’était occupé des maquillages pour Frankenstein et La Momie) qui s’en est chargé, ce qui est toujours le gage d’une certaine qualité. Notre ami au pubis poilu (le loup-garou hein, pas Jack Pierce) est en effet assez intéressant, d’une part visuellement parce que Pierce voulait lui offrir le maquillage qui servira pour Le Loup-Garou avant que les producteurs lui demandent de revoir sa copie pour que le monstre garde un visage humain (en prime, l’acteur n’était pas disposé à subir des séances de maquillages trop longues), mais la bête est également intéressante dans son comportement. Car le lycanthrope ne tombe pas ici dans la bestialité totale et garde un semblant de logique, se comportant même comme un serial-killer. Il change de vêtements pour ne pas être confondu, se cache, guète et s’attaque principalement aux femmes, prostituées de préférence. Difficile de ne pas penser à l’autre Jack, éventreur celui-ci, qui semble avoir servi de base à notre monstre et rajoute encore un cliché aimé à la liste! Bien entendu, on n’échappe pas aux séquences de transformation, qui accusent forcément leur âge mais reste sympathiques. Nous sommes de toute façon trop envoutés par l’ambiance brumeuse et sombre pour que la fête soit « gâchée » par des effets un peu vieillots mais qui conservent néanmoins leur amabilité. Mais si l’aura du film se veut volontairement noire, ce Monstre de Londres ne manque pas d’humour. Là encore un peu daté et pas franchement propice aux éclats de rires, mais cela permet de se décontracter un peu et de faire passer une première demi-heure qui prend son temps. Un peu trop peut-être, d’ailleurs, et certains ne manqueront pas de remarquer que le rythme s’accélère lorsque les choses deviennent enfin sérieuses. Sans parler de bâclage, on regrettera tout de même cette tendance, assez fréquentes dans les films de l’époque, à balayer le climax en deux ou trois minutes alors que la mise-en-place s’est embourbée dans de nombreuses explications pas forcément nécessaires.

 

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Autre petit défaut: notre héros n’est pas très sympathique. Certes, il lui était difficile de tomber aussi profondément dans le misérabilisme que Lon Chaney Jr., qui portait la douleur sur son visage. Ici, c’est l’exact inverse, Henry Hull interprétant un Glendon froid et distant. Ce qui ne serait pas un problème s’il le jouait bien, ce qui n’est pas toujours le cas. En témoigne ce concours de grimaces qui le voit s’opposer à son chat et dans lequel l’acteur cabotine un poil trop (je sais, elle était facile). Heureusement, les autres comédiens sont bons et viennent équilibrer un peu l’ensemble, dont une Valérie Hobson habituée des monstres puisqu’elle jouait la femme de Frankenstein dans The Bride of Frankenstein et un Warner Oland très classe, qui fut d’ailleurs l’un des premiers hommes à incarner le sinistre Fu Manchu. Son rôle, celui du Dr Yogami, fut d’ailleurs prévu pour Béla Lugosi à la base. Mais on n’échappe pas à quelques passages un peu gênants, comme lorsque deux protagonistes sont en pleine ascension d’une montagne et se retrouve repoussés par une force invisible. Des gesticulations qui n’aident pas ce Monstre de Londres à être aussi réussi et populaire que les grands films de la Universal. Mais s’il ne se hisse pas au top du top de l’horreur des années 30, le film est des plus respectables, d’autant qu’il est plutôt bien réalisé et offre son lot de jolis plans. Rien d’exceptionnel, certes, encore qu’il ne soit pas interdit de le préférer au classique The Wolfman. Mais en tout cas un solide petit film qui nous donne l’impression d’être confortablement installés au fond de notre lit, dans un univers que nous affectionnons. Et qui cette fois semble nous affectionner également.

Rigs Mordo

 

 

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  • Réalisation: Stuart Walker
  • Scénarisation: John Colton, Robert Harris
  • Titre: The Werewolf of London (USA)
  • Production: Universal
  • Pays: USA
  • Acteurs: Henry Hull, Warner Oland, Valerie Hobson, Lester Matthews
  • Année: 1935

3 comments to Le Monstre de Londres

  • Roggy  says:

    Merci pour cette chronique pour un film que je ne connaissais pas et que j’aimerai bien voir 🙂

  • Princécranoir  says:

    Egaré sur la toile électronique, me voici ravi de découvrir cet article passionnant (et fort désopilant) concernant une des versions les moins connues du mythe lycanthropique. Etrange mélange de science et de superstition qu’ « il n’est pas interdit de préférer au classique The Wolfman » : voilà qui m’intrigue, n’ayant justement pas été spécialement conquis par les histoires à l’eau de rose de la version estampillé Siodmak/Waggner. Un article qui me remet en chasse d’une autre version signée John Brahm dans les années 40, qui fleure bon la Tamise et le fog nébuleux.

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