Le Fils de Frankenstein

Category: Films Comments: No comments

Après la fiancée, voilà le fils. C’est que chez les Frankenstein, tout est une affaire de famille, de l’amour à la mort en passant par la conception, forcément monstrueuse.

 

Bonjours amis de la crypte. Comment allez-vous ? Bien ? Parfait car aujourd’hui votre guide va vous ramener en 1939, ce qui, vous en conviendrez, est un putain de voyage. Alors installez-vous bien… On va même faire un petit détour jusqu’en 1936, histoire de vous signaler qu’à l’époque, la Universal commençait à ne plus croire en ses bons vieux monstres. Dracula, la momie, Frankenstein et son monstre, toutes ces pauvres bêtes furent reléguées au placard, tout comme leurs interprètes Boris Karloff et Bela Lugosi, désormais has-been. L’horreur serait-elle déjà passée de mode au profit des drames comme Autant en Emporte le Vent ? Le tenancier d’un cinéma en faillite semble avoir pensé le contraire lui qui, en 1938 et dans un élan d’espoir, programma un double-programme Dracula/Frankenstein. Et ce fut le jackpot, les gens rentrant dans la salle en masse pour pouvoir s’offrir leur chair de poule bien méritée. Forcément, ce succès surprise fit reconsidérer à la Universal sa manière de traiter son bestiaire, celui qui lui a apporté le succès. C’est alors que le studio et ses horreurs entrèrent dans ce que l’on pourrait appeler sa « seconde phase » (la première étant celle des Dracula, Frankenstein, La Momie, L’Homme Invisible et autres titres moins connus comme The Old Dark House ou The Raven). Une seconde vie incarnée par Tower of London, Le Loup-Garou, Le Fantôme de l’Opéra et une tripotée de films avec la momie et des personnes dotées de l’invisibilité. Mais le film qui déclencha cette nouvelle vague de sang en noir et blanc n’est autre que le film qui nous intéresse aujourd’hui, Le Fils de Frankenstein.

 

frankenstein1

 

1939, les pontes de la Universal se la jouent savants fous à leur tour et ramènent eux aussi les cadavres à la vie, à savoir celui du monstre de Frankenstein. Les budgets gonflants peu à peu à Hollywood suite à des films comme Le Magicien d’Oz, ils décident de faire de ce troisième film de la saga made in Mary Shelley un film plus ambitieux. La longueur du film s’étire, passant à 1h30 alors que les deux premiers tournaient autour des 1h10, et le scénario se fait plus ambitieux. L’entreprise part pourtant assez mal si l’on regarde tout cela de l’extérieur: le roman de Mary Shelley a déjà été bien adapté dans les deux premiers films, Frankenstein et La Fiancée de Frankenstein, et il ne reste plus beaucoup de jus à en extraire. L’équipe change aussi, Colin Clive ne reprenant pas le rôle du baron Frankenstein, pas plus que James Whale ne retrouve son siège de réalisateur. Si le manque de Clive ne sera pas trop grave vu que le héros est cette fois son fils, le remplacement de Whale inspire plus d’inquiétudes, le réalisateur ayant fourni deux chef d’œuvre qu’il sera bien difficile de dépasser. Une dure tâche à laquelle s’attache Rowland V. Lee, qui réalisa des adaptations du comte de Monte Cristo et de Fu Manchu et se mis en scène La Tour de Londres avec Karloff, quelques mois après ce Frankenstein. Un homme qui a de l’expérience, malheureusement mise à mal lorsqu’il est question de tourner le film en Technicolor, suite au succès du magicien venu d’Oz. Mais le maquillage du monstre passant mal une fois en couleur, le film retombe dans le noir et blanc classique. Pas mal d’handicaps pour un seul film qui, malgré tout, créera la surprise. Et la crée encore.

 

frankenstein2

 

Son of Frankenstein démarre avec l’arrivée du fiston, Wolf Frankenstein, dans sa ville natale, flanqué de sa femme et de son fils. De retour au bercail, là où vivait son défunt père, il se rend très vite compte qu’il n’est pas le bienvenu, les villageois ne lui adressant pas la parole, sauf lorsqu’il s’agit de se montrer hostile. Le seul à l’accueillir est l’inspecteur Krogh, qui perdit son bras dans son enfance, arraché par le monstre créé par Frankenstein senior. Un père encombrant, Wolf vivant dans l’ombre de ce grand scientifique, surtout considéré comme une plaie qui répandit la mort sur le village en créant son cadavérique colosse. Passionné par les travaux de papa, Wolf décide tout de même d’aller visiter le laboratoire, ou ce qu’il en reste, ce qui lui permet de rencontrer Ygor, un bossu qui a survécu à une pendaison qui déforma sa nuque, et qui se présente comme l’assistant du défunt baron. L’étrange personnage lui apprend alors que le monstre est bien vivant et qu’il sommeille dans la crypte sous le laboratoire, inconscient, n’attendant qu’un médecin talentueux pour le ramener à la vie. Une tâche que se verrait bien accomplir Wolf, qui rêve de restaurer l’aura de son père. Il est loin d’imaginer les conséquences de ses actes, Ygor disposant d’une habilité hors du commun lorsqu’il s’agit de manipuler le monstre, se servant de lui pour éliminer ceux qui l’ont pendu quelques années plus tôt. Une vague de meurtre qui attire les soupçons de l’inspecteur Krogh sur le château…

 

frankenstein3

 

Un scénario nettement plus ambitieux que ce à quoi les films de l’époque nous ont habitués, doté qui plus est d’un casting quatre étoiles. Basil Rathbone, Bela Lugosi, Boris Karloff. Soit les plus importants acteurs d’épouvante de l’époque réunis, le premier étant connu pour ses nombreuses interprétations de Sherlock Holmes. Quant aux deux autres, ils auront habités bien des cauchemars, que ce soit dans la peau de Dracula ou du fou de Murders in Rue Morgue pour Lugosi, Frankenstein ou La Momie pour Karloff. Un trio d’enfer, en somme. Mais de manière assez surprenante, c’est le seul personnage à revenir des premiers films, le monstre (Karloff, donc), qui est le plus en retrait. Devenu la poupée d’Ygor, qui se sert de lui pour commettre des meurtres qu’il ne peut perpétrer lui-même, il n’est qu’une énorme masse, passant la majorité du film à dormir pour se contenter de grogner de temps à autres. Doté de la parole dans La Fiancée de Frankenstein, il régresse clairement dans Le Fils…, ne montrant d’humanité que lorsqu’il voit son reflet dans un miroir ou quand il tombe sur la bande-dessinée du fils de Wolf. Karloff n’a donc pas grand-chose à faire et ne peut montrer ses talents dans ces conditions, il regretta d’ailleurs d’avoir repris le rôle. Il ne commit pas la même erreur, laissant le soin à d’autres d’incarner la bête par la suite, et s’il reviendra dans des films basés sur Frankenstein, ce sera dans d’autres rôles ou pour des parodies. Quant à Wolf, joué par Rathbone (le rôle était à l’origine prévu pour Peter Lorre), il est bien entendu au centre de tout. C’est sa passion, qui devient une affolante obsession, qui lance le film. Un homme écrasé par son héritage, qui compte bien laver son nom et celui de ses ancêtres, qui ne remarque même pas qu’il est en train de reproduire les mêmes erreurs que son pauvre père. Tragédie en vue.

 

frankenstein4

 

Mais le plus intéressant est finalement Ygor, sorte de diable malicieux se faisant passer pour un sombre idiot, une sorte de Jacquouille la Fripouille en plus malsain. Lentement mais sûrement, il amène Wolf à faire ce qui l’arrange, à savoir réanimer le monstre, ce qui lui permettra de continuer sa vengeance, déjà entamée avant le commencement du film. Incarné par un Lugosi cabotin, Ygor est définitivement LE méchant du film, volant la vedette au monstre classique de la série. Inquiétant, se riant de tout, piquant des colères quand les choses ne vont pas dans son sens, le bossu est paradoxalement assez mystérieux. Il prétend avoir été l’assistant de Frankenstein mais rien ne le prouve. Tout ce que l’on sait, c’est qu’il a été pendu pour avoir dérobé des cadavres. Dans quel but ? On ne le sait pas. Peut-être pour les amener au premier Frankenstein, bien qu’on sache qu’il avait déjà un assistant en la personne de Fritz, vu dans le premier film. Tout ce qu’on sait c’est qu’il est dangereux car armé de la pire des armes: l’intelligence. Pas la même que celle de Frankenstein, qui dispose d’un savoir théorique, scientifique. Celle d’Ygor est basée sur la manipulation, le rapport aux autres, une science sociale. Il n’est dupe de rien, contrairement aux autres. Sauf sans doute l’inspecteur Krogh, un autre excellent personnage, joué par Lionel Atwill, un habitué des films d’épouvante qui reviendra dans de nombreux Frankenstein ou dans House of Dracula. La carrière de cet homme fut entachée par un scandale, l’acteur ayant été accusé d’avoir organisé des orgies chez lui. Ce qui ne l’empêche pas d’être très bon dans Son of Frankenstein, Krogh étant la seule personne à ne pas jeter la faute sur Wolf trop vite, tout en le sachant partiellement responsable des meurtres commis par le monstre. Il enquête, calmement, sachant se montrer courtois et sec lorsqu’il le faut. Un personnage attachant que l’on n’a pas envie de voir mourir, l’homme ayant eu son lot de problèmes, entre son bras arraché et ses ambitions foutues par terre par son handicap.

 

frankenstein5

 

Si Son of… jouit d’acteurs et de personnages biens dans leurs pompes et d’une dramaturgie idéale, il dispose également d’un réalisateur impliqué. Rowland V. Lee n’est sans doute pas aussi doué que James Whale lorsqu’il s’agit de faire monter la pression, mais il sait mettre en valeur de très beaux décors, qui renvoient à l’expressionisme allemand lors des scènes d’intérieur, et au gothique classique de la Universal pour les extérieurs. On sent qu’il a préféré miser sur l’histoire que l’effroi, ici plus présent par l’action que l’ambiance. Le premier film se construisait tout entier sur la création du monstre, prenant le temps de plonger le spectateur dans une aura sombre. Ce troisième film est nettement plus soft de ce coté, moins ténébreux, mais se rattrape sans mal sur la guerre psychologique entre Wolf/Ygor/Khrog. La musique est également plus présente que par le passé, très réussie elle aussi. Au final, si l’on doit trouver un défaut à cet opus des aventures de la famille Frankenstein, ce sera vers les seconds rôles que notre regard se tournera. Si la femme de Wolf ne marquera pas les esprits, son fils Peter subit souvent les critiques, méritées puisque le marmot est assez agaçant. Disney ne semble pas avoir été aussi énervé par la voix du gosse puisqu’elle l’utilisa pour son Bambi. Comme quoi, entre Frankenstein et Bambi, il n’y a qu’un pas… La faible place réservée au monstre peut aussi décevoir quelque-peu, d’autant qu’il affiche moins de classe qu’auparavant. Exit son joli costume noir, il porte désormais une peau de bête du plus bel effet… Alors est-ce que ce dernier opus avec Karloff est aussi bon que les deux premiers ? Difficile à dire tant il ne semble pas jouer dans la même catégorie, misant plus sur son histoire que sur son atmosphère. Mais il est dans tous les cas divertissant et mérite clairement qu’on y jette un œil, le vieux Frankenstein gardant toujours quelques surprises dans son chapeau. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Mel Brooks s’est beaucoup reposé sur l’intrigue du film pour son excellente parodie Frankenstein Junior. Un signe qui ne trompe pas.

Rigs Mordo

 

sonoffrankensteinposter

 

  • Réalisation: Rowland V. Lee
  • Scénarisation: Willis Cooper
  • Titre original: Son of Frankenstein
  • Production: Universal
  • Pays: USA
  • Acteurs: Basil Rathbone, Bela Lugosi, Boris Karloff, Lionel Atwill
  • Année: 1939

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>