Les Amants d’Outre-Tombe

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Wooh oh oh oh, ils s’aiment à l’italienneuh! Mais qui donc et comment? Les amants d’outre-tombe, pardi! Car dans le cinéma gothique, amour et mort forniquent, mi amore! Si vous trouviez que les épisodes des Feux de l’Amour manquaient un peu de sel, vous allez être servis…

 

Mario Caiano ne fait pas partie du carré VIP des réalisateurs à avoir un jour œuvré dans le registre du bis italien. La faute sans doute à une filmographie ouverte qui ne repoussait jamais les westerns ou les films d’aventure tandis que le fantastique restait plutôt en retrait sur son CV. Pour ne rien arranger, ses rares incursions dans le genre qui nous réunis tous sont souvent placés sous le signe du bizarre, comme un L’Occhio nel labirinto plutôt abstrait et dans lequel quelques couples se retrouvent perdus dans un château dont ils ne trouvent pas la sortie. De plus, ce qui aurait pu devenir son film le plus populaire se changera finalement en horrible cauchemar. A savoir Nosferatu à Venise. Mais Caiano ne restera pas longtemps sur les barques vénitiennes, ne passant finalement que quelques jours sur le plateau avec son Klaus Kinski vampirique. La faute au colérique acteur, bien connu pour crier des « mongoloïdes » dans tous les sens, et qui usera par ailleurs plusieurs réalisateurs sur ses aventures italiennes. Désormais âgé de 81 ans, Caiano avoue bien volontiers que s’il fut un amoureux de l’épouvante, genre découvert via les écrits d’Edgar Allan Poe durant la guerre, il ne se relancerait plus aujourd’hui dans pareille entreprise. Mais soyez rassurés, si son intérêt pour le morbide s’est émoussé avec le temps, le super Mario aura tout de même eu le temps de nous offrir l’un des plus beaux avatars du cinéma gothique transalpin. Si à ces trois derniers mots votre cerveau vous répond « Riccardo Freda, Mario Bava, Antonio Margheriti », il va falloir ajouter une ligne à votre liste pour y inclure Caiano, qui frappe fort avec ses Amants d’Outre-Tombe.

 

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Tout commence avec un orgue qui nous enfonce dans nos sièges avec sa mélodie macabre, annonciatrice d’évènements funestes, sentiment renforcé par les images d’êtres cadavériques et infernaux qui commencent à apparaître à l’écran. Mais, brutalement, changement d’ambiance! La noirceur profonde nous quittons, passant à la blancheur laborantine, ce qui nous permet de faire connaissance avec le docteur Stephen Arrowsmith, incarné par le suisse Paul Muller qui tâta déjà du gothique italien auparavant (on le trouve dans Les Vampires de Freda) et qui se retrouvera dans plusieurs Jess Franco (comme Venus in Furs ou Les Nuits de Dracula). Le docteur Stephen est par ailleurs un homme assez chanceux, car en plus d’être plus malin que la moyenne, il est également l’époux de la belle Muriel, jouée par une Barbara Steele qu’on ne présente plus. Mais Muriel commence à en avoir assez de ne croiser son époux qu’une fois par semaine, le scientifique étant plus concentré sur ses recherches que sur sa vie privée. Histoire de tromper l’ennui, et son mari par la même occasion, Muriel entreprend une relation avec son jardinier. Mais Stephen n’est pas le dernier des crétins et se doute bien que sa femme n’est pas aussi fidèle qu’elle veut bien le dire, sentiments renforcés par Solange, la vieille servante du couple (la jolie Helga Liné, qui se fait tuer dans le giallo Folie Meurtrière et croise Peter Cushing et Christopher Lee dans Terreur dans le Shangaï Express). C’est avec le concours de cette dernière que Stephen prend les deux amants la main dans le sac, ou plutôt dans la culotte dans ce cas-ci. Plutôt mécontent, notre rat de laboratoire décide de laisser éclater tout son sadisme et débute un infernal jeu de torture, jouant autant du tisonnier brûlant que des coups de fouet. Mais alors qu’il est en pleine séance sadienne, son épouse Muriel lui révèle qu’elle a modifié son testament il y a peu et que toute sa fortune ira à sa sœur, Jenny (qui est également incarnée par Barbara Steele, qui devient blonde pour la cause). Mais Stephen a de la suite dans les idées et décide d’électrocuter Muriel et son jardinier, David, pensant qu’il lui suffira d’épouser Jenny, mentalement fragile, pour garder toute la fortune en poche.

 

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Et son plan se déroule comme prévu, le félon épousant Jenny sans tarder, ce qui ne plait guère à la gouvernante Solange, qui est la maîtresse de Stephen et qui a mystérieusement rajeunit depuis la mort de Muriel. Leur but est simple: rendre Jenny folle pour justifier son internement dans un asile, ce qui permettra à son nouvel amoureux de devenir son tuteur et donc de tenir la banque au Monopoly. Mais voilà, rien ne se passe comme prévu, d’une part parce que le docteur Dereck (Marino Masé, revu dans le Contamination de Luigi Cozzi) qui était censé enfoncer le clou et se rendre compte de la folie de la pauvre Jenny commence à tomber amoureux d’elle et se pose des questions sur les agissements de Stephen, d’une autre parce qu’il semblerait que le fantôme de Muriel hante les lieux. Bien évidemment, dit comme ça, le tout peut sembler aussi compliqué à suivre qu’une série romantique pour personnes âgées, avec son lot de trahisons, d’amours interdits, d’amants dans tous les sens. Bref, un bon gros triangle amoureux gothique. Mais vu que c’est souvent le cas dans le cinoche sombre de l’époque (La Sorcière Sanglante était probablement plus compliqué) et que nous sommes habitués, cela ne nous choque plus. De plus, Caiano se trouve être un bon narrateur et le récit coule de source comme une coulée de sang s’échappant d’une nuque mordue. Récit qui sort par ailleurs de l’esprit du réalisateur, car s’il avait un ami scénariste pour l’aider, le déroulement de l’histoire sort de son coeur. Il se réfère en tout cas aux classiques du genre, nous renvoyant dans un univers que n’aurait pas renié Poe, mélange de scientifiques brillants et de cryptes ancestrales. Du sans surprises ? Pas du tout puisque Les Amants d’Outre-Tombe se permet de verser dans un sadisme rare pour les productions de l’époque. Le réalisateur s’attarde effectivement sur les sévices endurés par Muriel et son jardinier, qui souffrent durant de nombreuses minutes. Du Torture-Porn ? Pas loin! Car Caiano, ici dissimulé sous le pseudo d’Allan Grünewald, n’hésite pas à tomber dans le sanglant au détour d’un plan ou d’un autre, comme lorsque l’on découvre un visage en putréfaction. C’est qu’on ne voyait pas ça tous les jours à l’époque!

 

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Toujours au niveau thématique, il faut également souligner une petite percée dans le style « savant fou » puisque notre brave Stephen à tendance à envoyer la science dans des zones sombres. Car le mystère du rajeunissement de Solange est simple à résoudre: le docteur a pris le sang de Muriel pour le réinjecter dans le corps de sa servante, qui a donc repris des couleurs. Belle manière de lier modernisme scientifique avec des thèmes typiquement gothiques, tout comme cela permet à Caiano de varier les décors, qui passent des couloirs sombres du château et de la crypte poussiéreuse aux installations cliniques de Stephen. Bien évidemment, tout cela n’est qu’un à-côté, le gros de l’histoire étant consacré à cette malheureuse et naïve Jenny qui se retrouve au centre d’une machination et est en prime emmerdée par le fantôme de sa sœur. L’occasion pour Barbara Steele de nous rappeler à quel point elle est à l’aise quand il s’agit de passer des ténèbres à la lumière. Elle dont on ne sait jamais vraiment si elle est un ange ou un démon incarne donc tour à tour une virginale Jenny qui semble perdue dans un monde de loups et une hautaine Muriel aux cheveux d’ébène. Et comme l’esprit de la deuxième s’empare par moment du corps de la première, la sinistre Barbara doit donc changer de comportement en un claquement de doigt. Et comme elle l’avait déjà montré dans La Sorcière Sanglante et Le Masque du Démon, cela ne lui pose aucun problème! Mais pour une fois, elle ne parvient pas totalement à éclipser ses partenaires, dont un Paul Muller rayonnant en salopard intégral à l’hypocrisie totale. Petit sourire en coin, l’œil mauvais, il ballade son corps aristocratique d’un bout à l’autre du château, donnant le rythme à ce conte macabre. Il est d’ailleurs le véritable héros, celui qui est au centre de tout et qui est, il faut bien le dire, le plus intéressant à suivre. Non pas que la pauvre Jenny soit inintéressante, elle est même fort touchante, mais il est bien naturel de lui préférer sa diabolique sœur et son rire venu des enfers…

 

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Sur le strict point scénaristique, Les Amants d’Outre-Tombe ne déborde donc pas d’originalité mais développe des thématiques qui lui sont propres et lui permet donc de se différencier de ses cousins du même genre. Et histoire d’enfoncer le clou Caiano soigne sa mise en scène au maximum. C’est bien simple, son Amanti d’oltretomba est plastiquement magnifique, jouissant de plans parfaitement millimétrés et d’éclairages à tomber. C’est bien simple, le noir et blanc est si beau qu’on pourrait le qualifier de coloré. Ce qui permet de renforcer l’aspect graphique qui ne pouvait pas compter sur les décors, certes beaux mais peut-être un peu trop classique pour totalement emporter l’adhésion. Mais c’est amplement rattrapé avec ces jeux d’ombres à tomber par terre et il faut féliciter l’éditeur Artus Films (what else?) qui nous offre là une version à vous en éclater les pupilles. Et si visuellement c’est de l’art pur et dur, l’aspect sonore n’est pas en reste avec un certain Enio Morricone qui nous fait frémir avec ses orgues tout comme il nous attendrit avec ses envolées de piano. Tout cela forme donc un tout cohérent qui donne encore un peu plus de puissance à quelques images marquantes, comme la découverte de deux cœurs humains transpercés par un poignard ou l’apparition des deux fantômes. Notons d’ailleurs qu’il n’est pas interdit de frissonner ici. Contrairement à ce que nous avons l’habitude de voir avec le cinéma fantomatique moderne qui nous balance un spectre à la gueule toutes les cinq minutes, Caiano prend son temps et bascule de manière progressive dans un fantastique qui se fait de plus en plus charnel. Quelques bruits, battements de cœur ou rires, quelques étrangetés visuelles comme des gouttes de sang qui s’échappent d’une fleur, pour en fin de parcours lâcher les monstres. Effet garanti puisque nous y étions conditionnés durant tout le métrage, qui ne cessait de jouer avec nos nerfs… Et le résultat est au-delà des attentes.

 

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Vous l’aurez compris, pour peu que vous soyez un fan du cinoche gothique italien, Les Amants d’Outre-Tombe vaut clairement le déplacement. Et comme toujours avec l’éditeur à l’ours, la galette qui nous intéresse est à l’épreuve des balles. Images et sons au top, choix des langues (je vous recommande l’italien car la VF est abominable) et bien entendu l’habituel entretien avec Alain Petit, que l’on retrouve toujours avec grand plaisir. Et histoire d’enfoncer le clou, Mario Caiano en personne vient nous parler de sa carrière durant une bonne vingtaine de minutes. Que demandez de plus ? Un livre d’une soixantaine de pages sur le cinéma gothique italien écrit par Alain Petit, peut-être ? Vous l’aurez aussi! Les petits plats ont été mis dans les grands et on a les dents du fond qui baigne. Rien à voir avec les éditions DVD grisâtres et mal branlées que l’on peut trouver au pays de l’Oncle Sam, là où ce joli classique est tombé dans le domaine public, réapparaissant régulièrement sous divers noms, tels Nightmare Castle ou un The Faceless Monter qui tente de faire passer cette bande raffinée pour un vulgaire Monster Movie bien Z. Comme quoi, ça a parfois du bon d’être français ou belge! Merci Artus!

Rigs Mordo

 

 

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  • Réalisation: Mario Caiano
  • Scénario: Mario Caiano, Fabio de Agostini
  • Titre original: Amanti d’oltretomba
  • Production: Mario Caiano
  • Pays: Italie
  • Acteurs: Barbara Steele, Paul Muller, Helga Liné, Marino Masé
  • Année: 1965

5 comments to Les Amants d’Outre-Tombe

  • Dirty Max 666  says:

    Je l’attendais cet article, et – comme d’habitude – il est à la hauteur de mes espérances ! Tu décortiques avec brio (et beaucoup d’humour, j’adore) le chef-d’œuvre de Caiano. Moi qui suis fan du gothique italien (du gothique en général en fait, Hammer en tête), je me suis régalé à te lire. Du coup, j’ai hâte de me replonger dans ce film magnifique (plus que jamais : merci Artus !). Bravo encore pour tout le boulot que tu accomplis au sein de Toxic Crypt, Rigs (news, chroniques, dossiers, entretiens…). Ton site est devenu une référence pour moi et un rendez-vous incontournable du net. Je pense qu’il est important d’encourager tous ceux qui font vivre le cinoche de genre et la culture alternative en France, que ce soit par le biais de sites comme le tien, de festoches (le Bloody week-end de Loïc Bugnon), de réalisateurs qui en veulent (David Marchand) et d’éditions dvd (Artus, The ecstasy of films, Crocofilms…). Bon, je te laisse l’ami, il faut que j’aille me mater la galette d’Une femme dangereuse aka Too Hot to Handle!

  • david david  says:

    merci à toi Dirty max 666 pour le compliment à propos de mon travail !

  • Roggy  says:

    Encore une belle chronique de notre ami Rigs. Exhaustive et bien écrite, elle donne envie de mater ce vieux film italien gothique. Merci de ta remarque à mon sujet, mais c’est vrai que ton site vaut le détour ! Bonne continuation, on attend la suite 🙂

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