Entretien avec Loïc Bugnon du Bloody Week-End

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Brique par brique. Voilà comment Loïc Bugnon a monté son festival, le Bloody Week-End, qui est en passe de devenir la Mecque de tous les français (et belges) amoureux du cinéma fantastique. Mais oubliez les bancs des églises qui vous détruisent le cul et le silence de messe car Loïc a tenu à faire de son évènement un microcosme qui ressemble au cinéma qu’il célèbre: coloré, bon enfant et apte à nous faire rêver. C’est donc à trois jours  festifs qu’il nous convie tous depuis maintenant cinq ans, toujours avec le sourire, pour nous rappeler qu’au fond, nous faisons tous partie de la même famille. Si c’est parfois en trainant des pieds que nous nous rendons chez Tata Gertrude à la nouvelle année, c’est en pressant le pas que nous nous dirigeons vers Audincourt, notre petite réunion de famille à nous. Pour un week-end, Loïc devient donc notre cousin, notre oncle, notre grand-père (bon il a encore de la marge de ce coté), bref: notre frère. Et comme le vieux Mordo est particulièrement frustré de ne pas avoir pu prendre part aux festivités, il a (et donc j’ai) décidé de se rattraper en allant à la rencontre du chef d’orchestre. En résulte une entrevue avec un gars en or qui donne tout ce qu’il a pour vivre sa passion à fond et nous permettre d’en faire de même.

 

 

Tout d’abord, comment vas-tu ?

Ca va super bien, on commence à redescendre un peu sur terre. Là je suis en train d’envoyer les prix aux réalisateurs primés, les petites formalités de fin de festival on va dire, mais après on va s’accorder un petit mois de vacances.

 

Tu peux bien car j’imagine que l’on sort rincé d’un festival pareil…

Oui mais c’était moins dur que les années précédentes. On apprend, on avance, on travaille en amont, ce qui rend les choses un peu plus faciles.

 

Tu es d’ailleurs très efficace quand il s’agit de l’organisation, surtout sur Facebook où on ne peut pas rater le Bloody Week-End. Tout le monde en parle.

Sans Facebook, le festival n’existerait tout simplement pas. Tout a commencé sur ce réseau social, avec un petit jeu, un quizz où les participants devaient trouver le nom d’un film. J’ai été surpris par le nombre de gens qui voulaient y jouer. A un moment je me suis aperçu qu’il y avait même Alain Schlockoff de l’Écran Fantastique ! Et puis par la suite d’autres noms du milieu fantastique qui voulaient jouer. J’ai très rapidement eu l’envie de réunir tout ce petit monde lors d’un week-end. Et c’est de cette idée qu’est né le Bloody Week-End.

 

Remontons un peu aux bases, à savoir les débuts de ta passion. Comment l’amour du cinéma fantastique est né chez toi ?

Je suis tombé dans la marmite à l’âge de huit ans en visionnant le film de William Friedkin, L’Exorciste, diffusé en deuxième partie de soirée sur France 3. On en avait beaucoup parlé à l’école avant et quand est venue la diffusion, je me suis caché derrière le canapé et j’ai regardé les quarante premières minutes. Bon au début il ne se passe pas grand-chose, voire même plus ou moins rien du tout (rires), mais ça m’a interpellé et j’ai voulu voir la suite. J’y suis parvenu quelques mois plus tard et puis après tout s’est enchainé: il y a eu les fanzines, les séries télé, l’époque de la VHS. D’ailleurs je regardais quasiment une VHS par jour! Mais le vrai déclic ce fut vraiment L’Exorciste, qui m’a donné envie d’en savoir plus, pourquoi il était « interdit ». C’est comme les sorties René Château, « les films que vous ne verrez jamais à la télévision », ça fait monter l’intérêt! Et quand t’es gamin et qu’on t’interdit un truc, t’as forcément envie de le voir… Je me souviens encore des jaquettes de films … A présent, je collectionne les figurines mais à l’époque c’était les VHS, j’en avais partout: Face à la mort, Cannibal Holocaust, Zombie,… J’avais même parfois peur de retourner les cassettes par rapport aux photos derrière! Mais ça m’a permis d’entretenir cette passion autour de ce cinéma, qui m’a beaucoup aidé par ailleurs. J’étais quelqu’un de très timide et c’est grâce à lui que je suis sorti de ma bulle. On dit souvent que le cinéma d’horreur envoie les gens dans quelque-chose de noir mais moi ça m’en a fait sortir, ça m’a vraiment permis de m’ouvrir aux autres. D’ailleurs j’essaie d’éduquer mes enfants à cette culture là, mon petit dernier a fait sa première Zombiewalk et il n’en est pas ressorti traumatisé!

 

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En t’écoutant, et lorsque l’on sait que tu es un grand collectionneur, on sent bien que tu es un vrai passionné. Est-ce que tu as voulu montrer aux gens qu’il y a toute une culture autour du cinéma horrifique, que cela ne se résume pas aux films? Car la plupart des festivals sont majoritairement axés sur les films.

Oui, la popularité du festival c’est qu’il ne ressemble pas tellement aux autres. Les autres sont tous assez similaires, à part le BIFFF qui est vraiment à part. Je souhaitais vraiment retrouver une ambiance, où le but n’est pas de voir ou revoir des films mais vraiment de montrer tout ce qui gravite autour de ce cinéma. Les graphistes, les dessinateurs, les auteurs, la littérature, les courts-métrages. Pour moi, il est d’ailleurs important d’en montrer car je suis un amoureux des courts-métrages. Tous les grands réalisateurs sont passés par le court-métrage, c’est la base de tout. Et puis, c’est un format court, c’est facile à diffuser, à organiser,… Ce qui me tient le plus à cœur, c’est de montrer les talents cachés, qu’il s’agisse de jeunes réalisateurs ou de dessinateurs… Tout cela dans une belle ambiance, comme une réunion familiale, on est tous là pour la même passion.

 

Étant l’organisateur, le chef d’orchestre, tu es bien entendu au four et au moulin. Est-ce que tu peux profiter un peu de ton propre festival quand même?

Non, malheureusement non. Cette année, j’ai pu présenter deux quizz-vidéos et j’ai pu assister à la projection de Cannibal Holocaust avec Ruggero Deodato. Mais sinon non, j’étais à droite, à gauche. On court, on court, on ne fait que ça, on est un peu comme des petites fourmis et du coup on ne voit pas grand-chose. J’ai la chance de pouvoir m’occuper de toute la sélection des courts-métrages, cela me permet de tous les voir en amont et je peux donc être avec le public à ce moment-là. Mais il y a plein de conférences et d’activités que je loupe… Je dois également être auprès des invités, c’est un peu mon fil rouge lors de chaque édition, ce qui me laisse moins de temps pour le reste. Ça me fait toujours mal au cœur de ne pas pouvoir discuter plus de dix minutes avec les gens. Malheureusement, trois jours ça passe super vite…

 

Tu participes tout de même aux activités puisque l’on te voit régulièrement déambuler déguisé en Michael Myers. Peu d’organisateurs feraient ce genre de choses, la plupart resteraient en coulisses.

Et bien c’est vrai que je suis un fan, plus qu’un fan même, du Halloween de Carpenter. C’est vrai que les festivals où il n’y a que des films à voir, tu passes du bon temps mais cela manque un peu d’interactivité pour moi. Nous, on essaye vraiment de proposer autre chose, avec les invités qui se promènent au milieu des festivaliers, qui peuvent aller boire un verre au bar du festival,… On privilégie vraiment un esprit festif et familial. Et en plus les invités adorent vraiment ça, Ruggero Deodato m’a avoué n’avoir jamais vécu ça dans un autre festival.

 

bwe1Photo prise par Sébastien Petit (merci à lui pour son autorisation!)

 

Ça les change des festivals américains où ils sont derrières une table à signer des autographes à la chaîne…

Oui ou comme en Allemagne. Quand je vais à une convention allemande, ça me fait mal au cœur de voir ces invités tous alignés, derrière leur table, avec leurs agents derrière. T’essaies d’aller leur parler mais tu ne peux même pas… . Je ne veux pas comparer le Bloody Week-end à Woodstock, mais dans l’ambiance il y a un peu de ça. On essaie d’être le Woodstock du cinéma d’horreur en France: on ne se prend pas la tête, on fait la fête et on essaie de faire de belles rencontres.

 

De plus en plus de fans parlent du festival, ce qui t’amène forcément plus de monde chaque année. Est-ce que tu prévois de déménager pour trouver un lieu plus grand, d’agrandir ou est-ce que, au contraire, tu préfères garder cet aspect humain ?

Non non, je trouve que le site actuel est vraiment superbe, c’est accessible, il y a de la verdure, on est vraiment bien situés. Et si on a besoin d’agrandir et bien il y a de la place, il y a des salles à coté qui ne sont pas encore utilisées. On a vraiment de la surface et puis à la campagne c’est cool, festif. On m’a déjà demandé de venir sur Paris mais je pense qu’on se noierait un peu dans la capitale et que c’est mieux d’être en province. Et puis c’est bien pour les parisiens, ça leur fait un petit week-end en Franche-Comté!

 

On sait que le cinéma d’horreur n’a pas toujours une très bonne image chez nous… Est-ce que tu t’es frotté à quelques récalcitrants lorsque tu as monté le Bloody Week-end ou les autorités ont été séduites rapidement ?

C’est un peu le coté négatif de la chose : les soutiens restent encore minimes. On a les idées, mais pas encore les reins pour les réaliser. Ca fait d’ailleurs un peu mal au cœur mais on y arrivera…. On se bat vraiment au quotidien. Heureusement, Le Sénateur Maire d’Audincourt nous soutient, il est vraiment super et il a un véritable intérêt pour le cinéma fantastique! Nous sommes fiers de démontrer qu’avec peu de moyens financiers, on peut quand même faire de belles choses, même si j’espère vivement avoir un peu plus de reconnaissance des institutions, et débloquer des fonds….C’est un festival très populaire dans l’esprit, ça va de cinq à quatre-vingt-cinq ans, encore mieux que Tintin! On se développe vraiment bien, ça va très très vite, mais je tiens vraiment à garder nos bases, c’est-à-dire celles d’un festival humain.

 

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Je crois d’ailleurs que tu fais des soirées pédagogiques, des conférences, où tu passes de ville en ville pour parler un peu du cinéma fantastique.

Oui, comme le festival est un événement annuel, nous avons décidé de faire cela en plus. Nous avons créé une association et nous avons débuté ces conférences pour essayer de nous faire connaitre. Nous sommes donc trois ou quatre lors de ces évènements, on se déplace dans les cinémas, les médiathèques … On organise aussi un « cinéclub », on tente de faire une activité une fois par mois mais ce n’est pas toujours évident de s’organiser. Difficile de tout concilier. L’important est d’être visible, de faire découvrir aux plus jeunes le cinéma fantastique, de leur enlever le mot « gore » de la tête. Il est trop utilisé à mon goût, et provoque souvent l’amalgame avec le Bloody Week-End. On dit que c’est un « festival gore » mais c’est loin de se résumer à ça, il y a beaucoup d’autres choses à côté…

 

Tu organises énormément d’activités différentes, comme les reconstitutions de scènes de films ou encore cette année la fausse scène de crime. Cela doit demander une logistique assez énorme. Quelle est l’activité qui aura été la plus cauchemardesque à organiser depuis toutes ces années ?

Et bien en fait, cette activité cauchemardesque on la reconduit l’année prochaine ! (rires) J’avais d’ailleurs dis à ma compagne que je ne voulais plus la faire parce que c’est vraiment épuisant. C’est en fait quelque-chose qu’on avait fait en amont du festival et que l’on refera donc l’année prochaine, à savoir la sortie au musée Giger, en Suisse. Giger qui est décédé il y a très peu de temps, ce qui m’a énormément touché d’ailleurs… Donc on va recommencer cette sortie au musée l’année prochaine. Mais bon, c’est tout de même à deux heures de route du festival, ce qui demande au moins deux bus, toute une logistique pour ne pas perdre du monde, donc fatalement ce n’est pas évident à mettre en place et c’est assez épuisant. Mais pour le Bloody Week-end en lui-même, non il n’y a jamais eu de problème. On se prépare vraiment bien, on prévoit tout en amont et on ne fait rien à l’arrache. Toutes les animations et activités sont déjà préparées, travaillées à l’avance et le jour fatidique tout se déroule sans accroc. Le plus gros ennemi finalement c’est le manque de temps, on doit toujours essayer d’éviter les retards, on lutte contre le temps… Soixante-douze heures ? Ça passe vite… Parfois je me dis que je devrais peut-être ajouter un jour de plus car le plus difficile c’est de devoir faire une croix sur certaines activités que l’on n’a finalement pas le temps de faire…

 

Tu as déjà rencontré beaucoup de personnalités depuis toutes ces éditions. Est-ce qu’il y en a certaines qui t’ont particulièrement marqué par leur gentillesse ?

Ça s’est toujours super bien passé avec tout le monde donc c’est difficile d’en sortir un plus qu’un autre. Mais si je dois donner un gros coup de cœur, je dirais Caroline Munro, l’année passée, avec qui j’ai passé un super week-end, plein d’intensité. Ruggero Deodato aussi, il m’a confié n’avoir jamais passé un week-end comme ça… De vraies félicitations auxquelles je ne m’attendais pas. Ca fait vraiment chaud au cœur, surtout quand tu vois que tous les invités ont accepté l’invitation et se sont prêtés au jeu.

 

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Est-ce qu’il y a des rêves, des projets que tu n’as pas encore pu concrétiser avec le Bloody et que tu espères réaliser dans les prochaines années ?

Oui, il y a plein de choses au niveau de l’animation! J’ai vraiment envie de faire un festival très interactif et de proposer des animations qu’on ne trouvera nulle part ailleurs. Ce que j’ai vraiment envie de faire, si on a plus de subventions, c’est organiser une partie de chasse zombie. Vu le site, le terrain que l’on a, j’adorerais faire un truc à la Walking Dead, avec des arbitres et tout, ou à la Dead Island. Un truc complètement barré qui se passerait le soir, une fois que le festival aurait fermé ses portes. C’est un truc que j’ai en tête et je sais que je le ferai un jour. Les idées ne manquent pas… Comme cette année la reconstitution d’une scène de crime, où je jouais Michael Myers. Cela a permis à Bérangère (Ndlr: Bérangère Soustre de Condat Rabourdin, auteur de plusieurs livres sur les tueurs en série, profiler française, est à mes trousses depuis une dizaine d’années) de faire autre-chose que les conférences qu’elle fait d’habitude, en montrant vraiment son travail, la manière dont se déroule l’analyse d’une scène de crime.

 

Le Bloody s’est terminé il y a deux semaines maintenant. Tu es bien évidemment en période de repos mais as-tu déjà, à ce stade-ci, des idées pour la prochaine édition ou c’est quelque-chose qui arrivera plus tard dans l’année ?

Et bien là, j’ai déjà pratiquement ma liste d’invités de prête, j’ai aussi l’affiche, on a pris de l’avance par rapport à l’année dernière! Elle est vraiment magnifique! Il y a aussi un hommage que j’aimerais faire à un cinéaste du monde horrifique et à l’un de ses films, et je pense qu’il y aura des surprises par rapport à cet univers là. Donc voilà un peu mes projets mais bon, c’est sous réserve…! (rires)

 

Enfin, comme de coutume, je te laisse le mot de la fin, s’il y a un message que tu veux faire passer ou une chose à dire, c’est ici!

J’ai un petit message pour les belges, oui! J’aime beaucoup la Belgique, ma femme y a fait ses études, moi j’ai toujours voulu y vivre et je veux remercier tous les belges qui viennent au festival, qu’ils soient parmi les exposants ou le public. Ca fait chaud au cœur de les voir, de voir leur passion. Le cinéma fantastique belge n’est pas très présent mais il y a des gens talentueux en Belgique, comme Vincent Lanoo. Nous avions diffusé son film Vampires, que le public français avait vraiment bien accueilli, c’est un très bon film. Donc je remercie tous les belges et j’espère qu’ils seront encore plus nombreux l’année prochaine! Enfin, pour conclure, je dirai: je ne retomberai jamais en enfance, j’y suis toujours resté. Et merci Toxic Crypt.

 

Un énorme merci à Loïc Bugnon pour le temps qu’il a accepté de me consacrer et pour son extrême gentillesse. Merci également à Sébastien Petit qui a bien voulu me prêter l’une de ses photos pour cet article.

 

Entretien téléphonique réalisé le mercredi 11 juin

7 comments to Entretien avec Loïc Bugnon du Bloody Week-End

  • david david  says:

    excelllente interview qui résume bien l’envie de préserver cette ambiance unique et la passion qui anime Loic 🙂

  • Roggy  says:

    Belle interview d’un passionné. J’espère qu’un jour j’aurai la chance de participer au Bloody week-end.

  • Dirty Max 666  says:

    Oui, excellente interview ! Ça donne envie d’aller faire la fête au Bloody Week-end. On ne peut qu’être admiratif devant toute la passion qui anime Loïc Bugnon.

  • Roggy  says:

    Pourquoi pas ou même dans d’autres festivals comme à BIFFF si je peux y retourner.

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