Le Cabinet du Dr. Caligari

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Pour comprendre le présent, il est important de connaître ses racines, et celles du cinéma fantastique sont en grande partie allemandes. Prenez place dans le chapiteau de Caligari, asseyez vous confortablement, et venez assister au plus moderne des vieux tours de magie.

 

Quel film d’épouvante peut se vanter d’avoir exercé autant d’influence que Le Cabinet du Dr. Caligari de Robert Wiene ? Bien peu, en vérité, ce film allemand sorti en 1920 étant l’une des premières racines de ce grand arbre qu’est le cinéma fantastique, et sans doute la plus épaisse, la plus difficile à couper, celle qui relie toutes les branches. Son emprise sur le cinéma semble sans limite, et aura commencé très tôt, l’expressionnisme allemand, un mouvement dont il est l’un des plus connus représentants, ayant énormément inspiré les films de monstres de la Universal, qui a leur tour influenceront des centaines de films, qui en influenceront eux aussi des centaines d’autres. Le Cabinet du Dr. Caligari est l’un des premiers rouages d’une machine infernale, impossible à stopper, et qui lorsqu’elle commence à tourner en rond retourne à ses origines pour s’offrir un bain de jouvence en barbotant dans de vieilles ambiances. Demandez à Tim Burton si son œuvre n’est pas en grande partie tirée du film de Wiene et vous verrez ce qu’il vous répondra. Nier la choser serait de toute manière ridicule tant il est évident que le spectacle muet à marqué son œuvre, que ce soit dans ses personnages aux teints blafards que l’on retrouve dans ses œuvres animées, la silhouette d’Edward aux mains d’argent qui n’est pas sans rappeler celle de Cesare le somnambule que contrôle Caligari, le docteur ayant sans doute servi de modèle physique au Pingouin de Batman, le défi. Et je ne parlerai même pas des portes et fenêtres de travers que l’on retrouve ça et là dans sa filmographie, des traits déformés qui serviront également de paysages aux épisodes des Looney Tunes se déroulant dans des cadres horrifiques. Même Rob Zombie, parmi d’autres, y est allé de son hommage via le clip de « Living Dead Girl », qui reprend le style visuel et la trame du film de Wiene. Et ce n’est là qu’une partie de l’influence qu’aura exercé ce maître étalon du genre sur le style qui nous réunit tous…

 

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Le Cabinet du Dr. Caligari se distingue également par son histoire, racontée à la première personne, ce qui était plutôt rare à l’époque. On découvre en effet Francis (ou Franz selon les versions), assis sur un banc dans un parc, en train de discuter avec un vieil homme, qui se plaint de fantômes dans sa maison. Franz lui répond qu’il a lui aussi une triste histoire à lui raconter, celle qui lui permit de rencontre le terrible Dr. Caligari. Un flashback se met alors en branle, nous présentant le fameux docteur, en fait un sinistre forain qui propose aux passants un spectacle d’hypnotisme, utilisant le somnambule Cesare pour amuser la galerie, mais pas seulement… Il s’en sert également pour commettre des meurtres, Cesare n’étant qu’un pantin pris dans les fils du diabolique médecin. Mais Franz, dont le meilleur ami vient d’être assassiné, commence à suspecter Caligari et Cesare, ses soupçons conduisant sa petite amie Jane à enquêter à son tour, la faisant devenir fort logiquement la cible des deux hommes traqués. Mais comme souvent à l’époque, le monstre est plus pathétique que réellement mauvais et le pauvre Cesare tombera amoureux de sa victime… Sur le seul point scénaristique, ce film muet est déjà intéressant, ne serait-ce que par l’influence qu’il aura sur de nombreux films à sortir durant les vingt années suivantes. Il est effectivement l’un des premiers à utiliser un personnage d’hypnotiseur, une figure qui reviendra de temps à autres dans le cinéma fantastique. Bien évidemment, ses originalités du récit sont souvent mises de coté pour se concentrer sur l’aspect visuel, apte à marquer n’importe qui…

 

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Difficile de passer à coté des décors du Cabinet du Dr. Caligari, Robert Wiene mettant en valeur les magnifiques décors peints qui sont à sa disposition. Son œuvre semble donc se dérouler dans un monde onirique, irréel, aux personnages fantomatiques et aux paysages improbables. Ce coté cartonné donne la sensation d’assister à une pièce de théâtre se déroulant dans un univers parallèle, dans un monde d’une sombre féérie. Le coté théâtral est renforcé par le fait que les acteurs ne semblent que des pièces du décor, allant et venant dans le cadre pour raconter l’histoire sans jamais prendre la vedette, qui revient systématiquement aux paysages, à l’ambiance. Visuellement, c’est un ravissement de tous les instants et le boulot abattu reste impressionnant même à notre époque, car l’on pourrait penser que Wiene se sera contenté de trois ou quatre décors mais on en compte une bonne dizaine. Un film ambitieux pour son temps donc, qui parvient à dépasser sans trop de problèmes ses prédécesseurs et ne sera pas trop ennuyé par ses disciples non plus. Aussi bons puissent être des Le Fantôme de l’Opéra ou Nosferatu pour n’en citer que deux, ils ne parviennent jamais à être aussi captivants que Le Cabinet du Dr. Caligari, tous deux ayant des moments de faiblesse, des passages où l’attention retombe. Pas le film de Robert Wiene, dont le seul réel défaut est ses intertitres, parfois fort longs et il faut bien l’avouer peu utiles. Mais si ce n’est ça, rien à déplorer, non pas que l’histoire soit particulièrement le point fort, mais que voulez-vous reprocher à un film qui affiche de pareils peintures en guise de décors. Rien que pour eux, Le Cabinet du Dr. Caligari reste une œuvre à découvrir, une expérience unique.

 

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Wiene aura également réussi à se distinguer avec une fin originale pour l’époque et qui aura également été l’une des premières à utiliser un effet scénaristique aujourd’hui répandu (et attention, la suite va révéler la fin du film, donc SPOILER ALERT pour tout le paragraphe, que vous pouvez sauter si vous n’avez pas vu le film). Le Cabinet du Dr. Caligari se permet effectivement un twist final puisque nous apprenons que toute l’histoire racontée par Franz n’était qu’un délire de son esprit malade, le jeune homme étant fou et créant un récit imaginé à partir de son quotidien dans un asile. Le directeur devient le sinistre docteur Caligari, le mutique malade qu’il croise chaque jour devient l’assassin Cesare, la jeune femme, folle elle aussi, devient sa fiancée alors qu’elle n’a aucunement l’intention de lui faire cette honneur (elle se prend pour une reine),… Une fin osée, écrite pour satisfaire les producteurs qui désiraient un final un peu moins sombre que celui prévu à l’origine, ce qui est surprenant vu la noirceur de celui-ci, tout de même assez loin d’être un happy end… Peut-être ont-ils jugés qu’il était préférable de dire au public que les horreurs précédentes n’étaient pas réelles ? Il est vrai que le film se permettait quelques scènes assez graphiques, comme des attaques au poignard, visuellement chargées pour l’époque et toujours efficaces, pas loin de cent ans après leur sortie. Reste que ce petit jeu entre délire et réalité est plutôt bien amené, Wiene filmant le prologue et l’épilogue d’une manière classique, froidement, avec des lieux réalistes qui contrastent avec le reste du film, qui retranscrit bien le coté chaotique de l’esprit de Franz, son manque de repères.

 

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On peut se demander ce qu’aurait donné le film si Fritz Lang s’était chargé de sa réalisation, qu’il n’assura pas parce qu’il était déjà occupé sur Les Araignées (ce qui ne l’empêcha pas de conseiller l’équipe sur la marche à suivre), mais on ne peut en tout cas pas regretter l’arrivée de Wiene sur le projet, qui offre là l’un des plus flamboyant exemples de ce que peut donner l’expressionnisme allemand. Rares sont les films d’horreur qui ressemblent à ce point à des œuvres d’art, à nous donner l’impression de nous balader dans un musée, d’admirer des toiles de maître. Tout aussi rares sont les films à avoir réussi le mariage du fond et de la forme de manière si harmonieuse, à avoir marqué leur époque. Si Le Cabinet du Dr. Caligari n’est pas le point de départ du cinéma d’épouvante et horrifique, il en est en tout cas l’un des représentants les plus intéressants et un indispensable, à voir au moins une fois dans sa vie, histoire de cauchemarder éveillé.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Robert Wiene
  • Scénarisation: Carl Mayer et Hans Janowitz
  • Titre original: Das Cabinet des Dr. Caligari
  • Production: Erich Pommer
  • Pays: Allemagne
  • Acteurs: Werner Krauss, Conrad Veidt, Friedrich Feher, Lil Dagover
  • Année: 1920

3 comments to Le Cabinet du Dr. Caligari

  • Roggy  says:

    Tu as bien raison, les racines sont importantes et ce film a certainement influencé pas mal de réalisateurs.

  • Dirty Max 666  says:

    Le film-manifeste de l’expressionnisme allemand, une œuvre aussi cauchemardesque que visionnaire. Et surtout, un film de fou dans tous les sens du terme (j’adore ces décors représentant la psyché malade des personnages). Encore une chronique passionnante et instructive, Rigs (grâce à toi, j’ai appris des choses sur la fin du film).

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