Blood, Boobs and Beast

Category: Documentaires Comments: No comments

bloodboobsteaser

Ce n’est pas parce qu’on filme un grand réalisateur que l’on obtient un grand documentaire, tout comme s’intéresser à un petit réalisateur indépendant peut donner un excellent documentaire. La preuve avec Blood, Boobs and Beast qui se penche sur le cas de Don Dohler, plus habitué aux tournages dans son jardin que dans les grands studios.

 

Le cinéma de genre indépendant le plus fauché aura toujours su s’attirer les faveurs de quelques cinéphiles déviants aux goûts inversés par rapport à ceux du public lambda. Alors que les trois-quarts du globe aiment leur cinéma avec de grands et bons acteurs, des effets spéciaux à la pointe du moderne et des sujets relativement sérieux, le quart restant (même si c’est laisser beaucoup de place aux bisseux que nous sommes) préfèrent les acteurs anonymes et mauvais comme des cochons, des effets ratés misant plus sur le ketchup que sur un clavier d’ordinateur et bien évidemment un postulat de base aussi simple que possible. Genre un alien débarque sur Terre et dézingue tout le monde. Ou une espèce d’esprit qui réanime un corps et va piquer l’énergie vitale des vivants. Ou encore une famille qui se trouve être composée de tueurs en série cannibales. Soit les films Night Beast, Fiend ou Blood Massacre. Du sommaire, voire de l’arriéré, du fauché, aussi mal interprété que réalisé, mais qui ne ment jamais sur la marchandise. Des œuvres de Don Dohler, réalisateur resté peu connu dans nos contrées, décédé en 2006 et qui, même aux USA, ne pouvait miser sur une fanbase aussi conséquente que celles de Troma ou Full Moon. La faute à des budgets autrement plus modestes, quand bien même certains de ses films peuvent concurrencer ceux du catalogue Troma. D’ailleurs, Nightbeast s’y retrouvera, tout comme Blood, Boobs and Beast, documentaire de John Paul Kinhart, qui a d’autres enquêtes filmées à son actif. Mais en 2007, c’est sur les traces d’un réalisateur Z que se lance Kinhart, qui non content de dresser un beau portrait de Dohler va également en dresser un, plus dur, du cinéma fauché.

 

blood1

 

Bien évidemment, c’est Dohler qui est mis en avant, Blood, Boobs and Beast revenant autant sur son parcours professionnel (ses débuts dans le fanzinat, ses bandes-dessinées, puis bien évidemment ses films) que sur sa vie privée, plutôt chahutée. Il sera par ailleurs bien difficile de ne pas apprécier l’homme après la vision du docu, Don étant un homme plus qu’aimable, que la vie n’aura pas épargné. Sa première femme mourra du cancer, ce détestable crabe s’attaquant également à sa sœur ainée pour finir par le rattraper à son tour. Et entre tout ça, il aura été un père et un grand-père aimant qui s’occupait également de son autre sœur ainée, déficiente mentale. Quoique l’on puisse penser de l’artiste, il faut reconnaître que l’être humain est un type plus que bien qui attendrit immédiatement. Humble, timide, la tête baissée comme pour éviter les regards, Dohler n’est pas du genre à marcher comme un cowboy lors des conventions. On nous rappelle ainsi que s’il est devenu réalisateur, c’est un peu par accident, ses petits-courts métrage le faisant s’intéresser aux effets-spéciaux de ses films favoris, ce qui le poussera à créer un fanzine expliquant la confection de ceux-ci. Succès éditorial, sa revue lui mettra en tête qu’il pourrait peut-être faire un film, qui sera suivi d’un deuxième, puis d’un troisième et ainsi de suite. Quasiment des accidents, à l’entendre, le hasard le ramenant plus facilement derrière la caméra que l’envie qui, si elle était présente dans les années 80, semblait bien avoir disparu lors des dernières années de sa vie. Fatigué, Dohler semblait en avoir assez de se plier aux règles du cinéma indépendant, quand bien même il était secondé par un certain Joe Ripple, ex-flic devenu réalisateur de séries Z et bras droit de Don. Un mec bien également, véritable double de Dohler puisqu’il n’est pas plus talentueux que lui et, finalement, pas plus heureux de sa situation.

 

blood3

 

Car on a un peu l’impression que le système indépendant est en train de broyer ces deux hommes lors du documentaire. Passionnés tous les deux (Dohler est un amoureux de la SF et l’on voit Ripple évoquer avec intérêt un prochain film), ils semblent finalement fatigués de ce milieu. Non pas parce que leurs efforts ne donnent rien de très probant ou à cause des problèmes lors des tournages (et ils en ont), mais parce que la série Z, aussi indépendante soit-elle, est régie par une règle, celle des trois B. Pour Blood, Boobs and Beast, soit du sang, des nichons et un monstre. La recette nécessaire au succès d’une bonne œuvre d’exploitation, qui leur assurera des ventes minimum en DVD mais qui finit aussi par les enfermer dans un canevas qui ne leur correspond pas réellement. Surtout à Dohler, car si Ripple semble se contenter de la réalité des choses, le pauvre Don a du mal à réellement apprécier la vulgarité de leurs dernières productions (que Dohler ne réalise pas toujours, laissant plus de place à son équipier). Bien entendu, vu de loin on a la sensation qu’il n’y a pas de grandes différences entre ses premiers et ses derniers films, et c’est formellement le cas. Mais l’esprit n’est plus le même et les fans s’en rendent bien compte, et le disent à voix haute, que le business à rattrapé Dohler, dont les dernières œuvres sont moins naïves. D’amoureux de la SF faisant des films dans son jardin, le réalisateur est passé au stade de vulgaire faiseur filmant des gonzesses dans des poses érotiques dans des nanars vaguement sanglants. Un changement généralement associé à Ripple, sans doute plus apte à verser dans la frivolité que Dohler, plus sincère. Ce dernier avoue d’ailleurs qu’il préfèrerait faire de bons films plutôt que des merdes qui se vendent plus ou moins, suggérant même de laisser tomber une ou deux scènes de cul lors du tournage de Dead Hunt, son dernier film. Avant qu’un Ripple un peu désabusé lui remette les pieds sur Terre et lui rappelle que sans quelques tétons en gros plan ils devront se passer de la majorité des préventes… Et comme il faut bien manger…

 

blood4

 

Si le documentaire se concentre sur Dohler, il donne également une certaine image, peu glamour, du cinéma indépendant, perçu comme une prison. Alors qu’ils sont censés jouir d’une liberté absolue et être seulement limités par leur budget, nos bisseux sont malgré tout prisonniers. C’est d’ailleurs paradoxal: alors que les grosses productions ne peuvent se permettre autant de gore et de nudité, les petites productions sont au contraire obligées de les utiliser si elles veulent exister. Et n’oublions pas les problèmes liés à la vie privée, Dohler n’ayant pas toujours été très présent pour ses enfants, par le passé réduits à des acteurs venus mourir dans ses films. On a donc la sensation que Dohler est passé à coté d’une partie de sa vie, peut-être pas pour rien car il s’est tout de même créé une petite fanbase dans les milieux autorisé, mais il ne donnait en tout cas pas l’impression d’être particulièrement fier de ce qu’il avait fait. On peut même voir qu’il désire désormais rattraper le temps perdu et s’occuper de sa famille. Il n’en aura malheureusement pas vraiment le temps, le cancer revenant frapper à sa porte. Des moments difficiles, l’homme étant clairement diminué et peu positif quant à son avenir…

 

blood2

 

Le documentaire aura en tout cas parfaitement rempli son rôle: on en sait beaucoup plus sur Don Dohler et on ne voit plus le cinéma indépendant du même œil qu’avant (ou en tout cas une certaine frange de ce cinéma). Les films de Dohler ne nous sembleront pas meilleurs, ils sont d’ailleurs assez limités, mais il est indéniable que l’on aura été heureux de passer quelques temps en sa compagnie et qu’il est bien difficile de ne pas apprécier le personnage qui, au final, nous ressemble. Après tout, il aimait les mêmes choses que nous et, si nous nous débrouillions, nous pourrions faire comme lui. Réunir quelques amis, faire quelques effets spéciaux (qui ne sont pas toujours ratés dans ses films, par ailleurs) et s’amuser dans les bois à jouer les aliens et les flics. Reste que c’est un bien bel hommage qui est ici rendu (tout le monde en dit du bien, don J.J. Abrams, qui a fait ses débuts chez Dohler) et que l’on pense bien fort à Don, qui méritait bien ça.

Rigs Mordo

PS: notez que vous pouvez voir le film gratuitement sur la chaine officielle de Troma sur Youtube, qui le met à disposition! Cliquez ici !

 

bloodboobsposter

 

  • Réalisation: John Paul Kinhart
  • Pays: USA
  • Année: 2007

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>