Hellraiser: Le Pacte

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Souffrance, plaisir, quelle est la différence ? Où est la frontière ? Pour Clive Barker, elle n’existe pas, les deux opposés se mêlant en un maelstrom de hurlements et de gémissements qui mènent à la jouissance suprême: la mort.

 

Chaque auteur à ses thèmes, ses obsessions, ses mots qui tournent en boucle dans leur boite crânienne et donne le ton à leurs écrits. Chez Stephen King, ce sont les institutions, l’enfance, l’alcool, l’écriture elle-même. Chez Clive Barker, c’est le cul. Et pas celui qui fait du bien, non, celui qui fait mal, qui rend coupable, qui fait mal. Jetez un œil à ses fameux Livres de Sang pour vous en convaincre, ces excellents recueils de nouvelles transpirant la sueur d’excitation à chaque page, aussi horrifiques qu’érotiques. On y croise des cinglés qui tètent une truie, un homme enflammé qui viole ceux qu’il croise et même une femme qui transperce ses amants avec sa poitrine meurtrière. Autant dire que l’anglais à un univers bien à lui, une patte qu’on imagine difficilement réussir le passage au grand-écran sans subir quelques coupes au passage, les producteurs, frileux par nature, n’appréciant guère ce mélange malsain entre sperme et sang, enlevant toute substance des scénarios écrits par Barker pour Transmutations ou Rawhead Rex. Vexé, le romancier se promet de ne plus laisser ses parchemins morbides dans des mains salies par l’argent, jurant devant le grand Léviathan que la suite de sa carrière se fera sans compromis. Et son destin, il le prend en main dès 1987 avec Hellraiser, à l’époque appelé Le Pacte en France, un long-métrage qu’il réalise et qui est une adaptation d’un de ses romans, pas encore sorti à l’époque. Un petit film qui ne couta qu’un millions de dollars, tourné à Londres dans un lieu quasi-unique, mais qui changera le cours de sa vie… Et du monde de l’horreur en ajoutant un personnage culte à son bestiaire.

 

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Toute personne ayant grandie dans les années 90 aura vu au moins une fois le visage de Pinhead, cette tête d’épingle blafarde qui tient un Rubik’s Cube sur les pochettes du classique des années 80 et qui eut droit à huit suites. Et tout collectionneur de goodies horrifiques qui se respecte a probablement une figurine de Pinhead ou de l’un de ses nombreux amis Cénobites sur ses armoires, entre autres tueurs populaires ! Bon, j’avoue, je n’en ai aucune provenant de la galaxie Hellraiser, mais je ne me respecte pas, c’est bien connu. Mais c’est quoi, les Cénobites, au juste ? Des gars plein d’humour, genre des gothiques sadomasos de l’enfer, qui aiment tester les derniers sévices à la mode, surtout sur les autres. D’ailleurs, avant d’opter pour Hellraiser en guise de titre, Barker songeait à nommer son œuvre la plus connue de la manière suivante: Sadomasochists Beyond The Grave. Un titre plus amusant qu’effrayant, qui renvoie plutôt aux séries B des années 50 qui pullulaient sur les drive-in à l’époque. Autant dire que commercialement parlant, ils ont bien fait de se raviser… D’autant que le film n’a rien de bien drôle, le second degré n’y ayant clairement pas droit de cité. L’humour, Franck Cotton s’en fout aussi, le bellâtre préférant s’envoyer en l’air avec toutes les filles qu’il croise. Un amoureux du sexe qui n’en a jamais assez et qui veut tout tenter, repousser les limites du plaisir. Ces limites, il va les outrepasser en achetant le Cube, un mystérieux objet qui permet d’invoquer les Cénobites, des démons qui ne laissent pas le choix: celui qui joue avec le Cube doit les suivre en Enfer et va subir leurs raffinements, qui mêlent jouissance et torture. Franck se retrouve donc attaché à des chaines crochues comme un tas de viande et est découpé en morceaux…

 

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Le temps passe et le frère de Franck, Larry (Andrew Robinson, alias « Scorpio » dans le premier Dirty Harry), décide d’emménager dans la maison familiale avec sa femme Julia, histoire de quitter l’air pollué de la ville et se dégager les narines dans un coin plus tranquille. Mais une fois sur place, Julia retrouve des photos des performances sexuelles de Franck, ce qui lui rappelle de doux souvenirs d’infidélité partagé avec son beau-frère de qui elle est toujours éperdument amoureuse… Tandis qu’elle rêvasse, le pauvre Larry s’écorche profondément la main, pissant le sang sur le parquet, ce qui permet à Franck de revenir dans notre monde. Mais dans un état lamentable puisque n’étant plus qu’une silhouette de chair et de pus, l’hédoniste charismatique demande à Julia de lui amener des hommes dont il pourra se repaître en vue de se reconstituer un corps plus présentable. Envoutée, elle accepte et ramène donc les maris infidèles les uns après les autres et les assomme d’un coup de marteau avant de les servir à son goinfre d’amant d’outre-tombe. Et cela marche, le bonhomme retrouvant des couleurs qui lui permettront enfin de s’enfuir discrètement de la maison. Car le temps presse, Franck ayant une grande peur que les Cénobites le retrouvent… Pressé, il commence sérieusement à songer à tuer son frère Larry et la fille de celui-ci, Kristy (que l’on retrouvera par ailleurs dans les épisodes 2, 3 et 6, faisant d’elle une habituée de la saga).

 

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Il y a des films qui vous rendent un peu malades, non pas parce qu’ils sont particulièrement gores (même si Hellraiser l’est pas mal tout de même) mais par l’ambiance poisseuse qu’ils développent. Le premier film en tant que réalisateur de Clive Barker est de ceux-là. Poussiéreux car se déroulant une bonne partie du temps dans un grenier, sombre (on a l’impression qu’il n’y a pas l’électricité chez les Cotton), putréfié (cadavres de rats et asticots dans tous les coins),… Nous ne sommes pas dans un slasher relax à la Vendredi 13, c’est une certitude, et Barker ne compte pas non plus tomber dans le carcan d’une structure classique, avec protagonistes et antagonistes clairement définis. Certes, Larry et Kristy sont clairement les bonnes personnes du film, les gentils, alors que Julia, Franck et les Cénobites sont les méchants, mais qui est le vrai héros du film, celui par qui l’histoire sera racontée ? Le créateur du Candyman hésite, mettant en avant le couple diabolique dans un premier temps, soulignant les remords d’une Julia qui glisse peu à peu en enfer, tirée par l’infernal Franck qui lui fait croire à un paradis illusoire. Les badguys sont donc sur le devant de la scène et bouffent la première moitié du film, tout en laissant un peu de place à Kristy, qui commence à trouver sa belle-mère bizarre et se pose de plus en plus de questions avant de comprendre ce qu’il se trame avec le fameux Cube…

 

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Et les Cénobites dans tout ça ? Car, quand même, sur la pochette on voit Pinhead (incarné par Doug Bradley, qui avait déjà bossé avec Barker sur un court-métrage), donc on peut légitimement penser qu’il va venir jouer du crochet et exhiber ses jolis clous. Des clous, justement ! Les Cénobites n’apparaissent que dans la dernière partie du film, droits comme des I, pour venir réclamer Franck et attaquer Kristy, qui n’en demandait pas tant. Heureusement, leur manque de place à l’écran est compensé par leur charisme, aidé par des maquillages bien foutus et qui ont certainement bouffé une bonne partie du budget. Ce qui se ressent dans la photographie, qui vieillit assez mal et a un petit coté un peu télévisuel, sans doute suite au budget assez mince qui a probablement été réparti dans les maquillages de Franck et des quatre Cénobites. Sans oublier un monstre étrange, une sorte de vert à queue de scorpion qui utilise les murs pour se déplacer. Il trahit d’ailleurs un peu l’époque de sa conception, tout comme les quelques effets visuels assez flashy, Power Ranger style. De quoi rebuter un peu les jeunes spectateurs qui n’ont pas été habitués à ces couleurs fluo qui nous rappellent les boules à facettes du disco. Un défaut qui aurait pu se changer en charme avec le temps si le film n’avait pas été sérieux car, en l’occurrence, il y a un décalage de créé entre l’effroi voulu par Barker et ces couleurs chatoyantes qui émanent du Cube… Mais ce n’est pas grand-chose face à deux soucis nettement plus gênants…

 

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Le premier, c’est les dialogues, assez mal écrits pour la plupart car beaucoup trop communs. Les personnages s’échangent des banalités, dans des phrases assez courtes, qui laissent penser que Barker n’a peut-être pas pensé au rythme que ces échanges doivent insuffler au film. Les causeries semblent donc échappées d’un roman et manquent de naturel, tout comme les acteurs qui les récitent assez étrangement, en faisant une pause de quelques secondes entre chaque phrase. Des discours assez saccadés, donc, qui ne permettent pas vraiment de s’attacher à ceux qui les prononcent… Le deuxième problème est encore plus gênant… Car on peut encore penser que le premier ajoute à la bizarrerie de l’ensemble et fait partie des plans de Barker. Par contre, il n’a certainement pas voulu une version française de mauvaise qualité, perpétrée par des acteurs peu concernés, à commencer par un Patrick Poivey qui ne met aucun cœur à l’ouvrage dans la voix de Larry. C’est déjà pas évident de faire abstraction du fait qu’on a la voix de Bruce Willis dans le corps d’un autre, s’il ne fait rien pour arranger les choses… Vous allez me dire « mais t’es un con Mordo, mets la version anglaise sur ton DVD et basta, on n’en parle plus ». C’est bien là où je souhaite en venir: le DVD, édité par Europacorp, ne contient que la VF. Et oui, aucune VO à l’horizon malgré ce qui est annoncé sur Amazon, ce qui est tout de même assez scandaleux puisqu’on parle tout de même de la boite de Luc Besson, pas d’un petit éditeur sans le sou qui doit faire des économies à droites et à gauche. Il existe une version éditée par TF1 qui contient la version anglaise mais elle est devenue plus rare et, en neuf, elle vous en coutera une bonne trentaine d’euros…

 

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En dépit de son statut d’œuvre culte, Hellraiser n’est donc pas sans défaut. On sent que Barker n’est pas toujours très à l’aise derrière sa caméra et le manque de moyens se fait sentir. Difficile aussi de s’attacher aux persos, assez peu charismatiques à l’exception d’un Franck assez relax malgré les Cénobites qu’il a au cul. Mais si l’on se rend compte de ces failles, elles ne nous touchent pas vraiment, trop contents qu’on est d’assister à un film aussi unique. Car Barker crée très vite une mythologie passionnante, complète et très ambiguë. Difficile de dire si les Cénobites sont vraiment mauvais, ils nous laissent plutôt l’impression de faire ce que leur existence leur impose. Et après tout, s’ils promettent la souffrance, ils assurent également que le plaisir sera au rendez-vous. Hellraiser est un film véritablement unique, que ses suites auront bien du mal à photocopier, à l’exception du second opus assez fidèle dans l’atmosphère et les scènes cradingues. Et à ce niveau, entre les rats coupés en deux au canif, la jolie mais dégueulasse transformation de Franck (qui rappelle un peu The Thing de Carpenter d’ailleurs) et l’explosion d’un personnage écartelé par des crochets, il y a de quoi faire. Et un peu comme si nous avions ouvert le Cube, nous sommes révulsés mais réjouis en même temps. Salauds de Cénobites, ils nous ont bien eus !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Clive Barker
  • Scénarisation: Clive Barker
  • Production: Cinemarque Entertainment BV, Film Futures et Rivdel Films
  • Pays: Grande-Bretagne
  • Acteurs: Sean Chapman, Andrew Robinson, Ashley Laurence, Clare Higgins, Doug Bradley
  • Année: 1987

6 comments to Hellraiser: Le Pacte

  • Roggy  says:

    Œuvre culte (la boîte, les cénobite) qui tient bien la route malgré le temps (même si je comprends tes réticences) et qui met en avant toutes les obsessions de Clive Barker.

  • Roggy  says:

    Et c’est à tout ton honneur de ne pas être trop partisan, surtout que ces films on quand même un peu vieillis…

  • Dirty Max 666  says:

    Excellent, Rigs. Tu as su relever avec brio les forces et les faiblesses du classique de Barker.

  • Jean-Pascal Mattei  says:

    Barker fit mieux – et plus impudique – avec « Le Maître des illusions »…
    http://lemiroirdesfantomes.blogspot.fr/2014/07/le-maitre-des-illusions-le-cur-des.html?view=magazine

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