Byzantium

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Pas loin de vingt ans après Entretien avec un vampire, l’irlandais Neil Jordan revient à ses amours mordants. Avec Byzantium, le réalisateur du formidable La Compagnie des Loups retrouve ce mélange si particulier de fantastique et de sombre élégance, le tout dans un film où il n’est pas bon de dire la vérité…

 

Neil Jordan serait-il le sauveur de l’espèce vampirique ? Il faut dire que ces nobles bestioles ont été assez maltraitées au cinéma ces dernières années, que ce soit en devenant de tristes adolescents émotifs avec les Twilight, en trimballant leurs canines dans des comédies sans intérêt (Vampire University) ou en se changeant en monstres désincarnés démolis à la chaîne par des héros censés être la classe incarnée (Underworld, Abraham Lincoln, chasseur de vampires). Les enfants de Dracula ont au fil du temps perdu de leur dangerosité, trop fondus dans le moule de la pop-culture qu’ils sont et si l’on peut toujours trouver quelques films qui leurs redonnent leurs lettres de noblesse comme Morse et son remake, le coréen Thirst, le science-fictionnel Daybreakers et le plus sauvage 30 Jours de nuit, ces réussites variées ne sont que quelques gouttes de sang dans la baignoire de dame Bathory, plus habituée à se baigner dans de l’hémoglobine de mauvaise qualité, à la Dracula 2000 et ses suites. Heureusement Jordan revient, lui qui semblait déjà avoir fait le tour avec son Entretien avec un vampire qui du haut de ses deux heures (et deux minutes…) pouvait se vanter d’aborder la plupart des sujets touchant au mythe des suceurs de sang. Adapté d’une pièce de théâtre, Byzantium vient en tout cas laver les nombreux affronts subis par les chauves-souris ces dernières années et avec brio…

 

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Clara et Eleanor Webb sont deux jeunes femmes qui vagabondent de ville en ville, se faisant passer pour deux sœurs, ce qui est d’autant plus facile qu’Eleanor a les traits d’une adolescente alors que Clara est une belle jeune femme n’atteignant pas encore la trentaine. En apparence, du moins, car elles sont en vérité des vampires âgées de 200 ans qui sont poursuivies par une étrange confrérie, les poussant à ne jamais rester trop longtemps au même endroit et vivre cachées, dans le mensonge. Par chance, elles trouvent un hôtel délabré, le Byzantium, où elles peuvent se reposer pour quelques temps, l’occasion pour Clara d’user de ses charmes pour gagner un peu d’argent. Mais cette situation commence à peser sur Eleanor qui ne supporte plus de mentir à tout bout de champ, cherchant désespérément quelqu’un à qui confier son incroyable histoire. Et cette personne, c’est peut-être Frank, un jeune homme atteint de la leucémie et qui tombe amoureux de la fausse adolescente. Une relation qui risque d’attirer des ennuis aux deux jeunes femmes, la confrérie étant plus que jamais sur leurs traces… Si l’on s’en réfère à son seul pitch, Byzantium sonne somme toute assez classique et ce n’est pas dans l’histoire générale que Neil Jordan ira chercher l’originalité mais plutôt dans des petits détails, qu’ils soient visuels ou d’ordre scénaristique. Il décide en tout cas de reprendre une structure proche de celle d’Entretien avec un vampire, avec un récit se déroulant en deux temps, une partie contemporaine et l’autre faite de flashbacks, racontés par Eleanor et Clara, qui se remémorent leur lointain passé, l’époque où elles sont passées de vivantes à mortes. Rien de particulièrement neuf donc pour celui qui a vu la précédente incursion de Jordan chez les vampires. A priori du moins car le réalisateur de The Crying Game va faire glisser son film dans des méandres plus inédites.

 

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Avec Byzantium, Jordan décide de faire plonger les vampires dans un cadre plus intimiste, celui d’une vie en apparence plus calme, où la difficulté n’est pas tant de fuir la confrérie ou de trouver du sang frais mais tout simplement d’être heureux, une tâche si difficile que l’éternité ne semble pas y suffire. C’est un monde plongé dans la solitude auquel nous sommes conviés, le personnage d’Eleanor passant son temps à coucher sur papier son histoire, encore et encore, réécrite des centaines de fois, pour se contenter de jeter les pages au vent. Son autre activité favorite est la marche, la jeune fille passant beaucoup de temps à arpenter les décors à sa disposition, ce qui fournit au réalisateur l’occasion rêvée pour nous offrir des plans qui ressemblent à de véritables peintures de maîtres. Il faut voir cette ville côtière, ce champ rempli de choux que traversent les vampires ou cette fête foraine, un plan sur trois semblant être un hommage aux splendides paysages à disposition du cinéaste, qu’ils soient urbains ou naturels. Il n’est pas interdit de penser à l’émission d’Arte « Au cœur de la nuit » dans laquelle deux personnalités visitent une ville une fois le soir tombé, pour le plaisir de la ballade, de la découverte, de l’exploration. On retrouve un peu ce sentiment dans Byzantium qui se veut aussi être une magnifique virée, pas nécessairement nocturne puisque Jordan a changé la mythologie des vampires pour les besoins de son film. Terminé la cuisson au soleil ou les difficultés pour se raser, nos démons ne craignant ni le soleil ni les reflets, ils n’utilisent pas plus leurs crocs, préférant un ongle rétractable qui leur sert à égorger leurs victimes. Une manière de distinguer Eleanor de Clara, la morsure classique dans la nuque étant sans doute trop sensuelle pour marquer leurs différences, Eleanor préférant faire cela calmement, avec beaucoup de douceur, tandis que Clara agresse sauvagement ses proies. De même, l’une ne s’attaque qu’aux personnes prêtes à partir, qu’elles soient âgées ou malades, tandis que Clara ne s’en prend qu’aux puissants, aux hommes qui utilisent les femmes.

 

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Il faut d’ailleurs rendre hommage aux deux actrices, car si Jordan fournit une réalisation magnifique et d’une élégance rare, il peut également remercier Gemma Arterton (La disparition d’Alice Creed et quelques blockbusters sans intérêt) et Saoirse Ronan (le génial Lovely Bones de Peter Jackson). La première, d’une infinie beauté, incarne Clara et lui donne une belle palette d’émotion et de caractères, étant à la fois une dangereuse prédatrice et une figure maternelle couvant un peu trop la deuxième, qui comme vous l’aurez compris incarne Eleanor, dont la solitude et la tristesse semble couler de son visage à chaque instant. Un peu gauche malgré ses 200 ans d’existence, elle nous permet d’assister à une jolie histoire d’amour, qui ne sonne jamais ridicule ou trop sucrée, avec Frank, dont l’interprète (Caleb Landry Jones, le mutant hurlant dans X-men First Class) mérite lui aussi de chaleureux compliments. Comme mal assuré sur ses jambes, il semble toujours brinquebalant et son visage, celui d’un jeune homme normal, pas nécessairement une gravure de mode, ne fait que le rendre plus crédible encore. Notons également la participation de Jonny Lee Miller, qui avait déjà touché aux vampires dans le piteux Dracula 2000, plus connu pour ses prestations dans la série Dexter (il y jouait un très bon méchant dans la saison 5) et son rôle dans Trainspotting, qui joue ici un capitaine qui tourmenta les deux héroïnes par le passé, et donc seulement visible lors des flashbacks. Il est lui aussi très convaincant en salaud de première, quittant son habituelle classe pour épouser pleinement ce rôle d’enfoiré aussi sale que violent. Des retours en arrière qui permettent à Jordan de rendre un bel hommage au cinéma gothique via quelques décors qui n’auraient pas dépareillé dans un film de la Hammer. Tiens, puisqu’on en parle, le réalisateur se permet d’ailleurs de diffuser Dracula, prince des ténèbres, le projetant à ses héroïnes, et plus précisément la scène où le moine qui remplaçait plus ou moins Peter Cushing dans cette suite au Cauchemar de Dracula transperce le cœur de l’une des victimes du comte. Un clin d’œil pour signifier les références du réalisateur, certes, mais aussi une manière de présenter Clara comme une victime du vampirisme, devenue elle aussi inhumaine et monstrueuse.

 

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Mais le plus intéressant dans Byzantium est certainement la réinvention de la mythologie du vampire que crée Jordan. On ne devient plus un suceur de sang en se faisant bêtement mordre, non, c’est bien trop simple. Devenir immortel est désormais un privilège qui n’est accordé qu’à quelques rares élus, qui sont amenés sur une île, plus proche du rocher que d’autre-chose, dans laquelle ils vont devoir rentrer et y souffrir pour trouver la précieuse vie éternelle qu’ils cherchent tant. S’en suit de magnifiques scènes où des cours d’eau deviennent rouge sang, donnant au mythe du vampire un mysticisme bienvenu et terriblement intrigant. C’est également un moyen pour l’auteur de faire passer un message plutôt féministe, cette fameuse confrérie interdisant aux femmes de devenir immortel et encore moins de juger qui peut rejoindre leurs rangs, ce qui poussera Clara à se rebeller contre la gent masculine, qu’elle finira par avoir en horreur. Ironiquement, elle reproduira les erreurs des hommes, devenant aussi cruelle qu’eux en se changeant en mère maquerelle… Neil Jordan ne désire en tout cas pas faire de ses personnages des êtres égocentriques désirant vivre éternellement, car si certains tombent effectivement dans cette case, la plupart décident de croiser la route de ce dieu vampire vivant sur son rocher pour être guéris de leurs souffrances, trois d’entre eux étant malades ou blessés au point de risquer la mort. C’est donc pour quitter une douleur physique qu’ils acceptent leur condition vampirique et acceptent une douleur plus psychologique…

 

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Inutile de vous faire un dessin, Byzantium fait clairement partie des plus belles réussites du cinéma fantastique et se hisse sans trop de problème dans le carré VIP et très select des films les plus intéressants de ces dernières années. Beau, élégant, touchant, humain, parfois effrayant (le final est assez stressant car l’on sent que tout peut arriver, le happy end n’étant pas assuré ici), Jordan signe ici un nouveau chef d’œuvre, sans doute encore meilleur que sa version masculine avec Brad Pitt et Tom Cruise. Quelle tristesse de se rendre compte que le film s’est planté, ne récoltant que des miettes un peu partout. Une œuvre sans doute trop singulière, éloignée des attentes d’une grande partie du public, même amateur de films fantastiques. Dommage pour Jordan et son équipe, qui aura abattu un travail formidable. Nous, qui faisons partie de la confrérie, continueront d’en profiter. Pour l’éternité…

Rigs Mordo

PS: Et si vous avez besoin d’un deuxième avis, je vous envoie chez le Docteur Max, sale mais avisé, qui a lui aussi parlé du film.

 

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  • Réalisation: Neil Jordan
  • Scénarisation: Moira Buffini
  • Production: Sam Englebardt, William D. Johnson, Elizabeth Karlsen, Alan Moloney, Stephen Woolley
  • Pays: Grande-Bretagne, USA
  • Acteurs: Saoirse Ronan, Gemma Arterton, Jonny Lee Miller, Sam Riley
  • Année: 2013

4 comments to Byzantium

  • Dirty Max 666  says:

    Voilà un papier qui me donne une pêche d’enfer ! Quelle critique, mon cher Rigs, tu mériterais une p’tite bise de la part de Gemma et Saoirse ! Tes mots me donnent envie de ressortir le Blu-ray et de me laisser bercer à nouveau par la beauté enivrante de ce « Byzantium ». Un chef-d’œuvre à défendre, une proposition de fantastique comme on en voit plus. J’adore ce film, merci de l’avoir défendu avec autant d’à-propos, de pertinence et d’humour (« Terminé la cuisson au soleil ou les difficultés pour se raser » !). Avec Toxic Crypt, le lecteur est vraiment royal au bar.

  • Roggy  says:

    Totalement en accord avec ton analyse sur ce film qui, à mon sens, renouvelle le mythe vampirique. Des plans magnifiques notamment sur l’île de la transformation. Encore un qui aurait mérité une sortie ciné. Et, je confirme, ton billet est très bon 🙂

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