L’Impasse aux Violences

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Burke et Hare, superstars ! Car si quelques galopins comme Ed Gein ou ce farceur de Jack l’éventreur restent sans doute les tueurs les plus populaires et reproduits du septième art, les deux malotrus d’Edimbourg ne sont pas en reste. Et ce sont sans doute les seuls de leur profession à avoir élevé le meurtre au rang d’entreprise!

 

Il y a une vie avant la Hammer et celle de John Gilling était déjà bien remplie. Si l’homme est entré dans la légende grâce à sa participation aux films de la firme au marteau, sa carrière de scénariste-réalisateur était déjà bien lancée avant ça puisqu’il débuta au milieu des années 40. Parmi ses premiers scripts on trouve un certain The Greed of William Hart, une adaptation des meurtres perpétrés par Burke et Hare, deux sinistres anglais qui tuaient femmes, enfants et vieillards pour aller revendre les corps à des docteurs peu scrupuleux qui allaient par la suite étudier ces dépouilles malheureuses. Un fait réel qui fut déjà adapté par Robert Wise dans le très bon Le Récupérateur de Cadavres, dans lequel Boris Karloff resplendissait, et qui ne sera pas la dernière version du récit puisque le mythe restera bien vivace, revenant à la vie de manière régulière, à peu près tous les dix ans et avec plus ou moins de bonheur. L’Impasse aux Violences (The Flesh and the Fiends en VO) fait partie des versions appréciées, de celles qui sont citées le plus volontiers quand il s’agit d’en recommander une. Il faut dire qu’en ayant déjà écrit une première fois sur le sujet, Gilling avait déjà fait son brouillon, sa répétition, et aura donc eu tout le loisir de se perfectionner pour y revenir en 1959, année de création de cette impasse lugubre, qui sortira sur les écrans en 1960 et sera doté d’une belle distribution. Pour sa déjà vingt-quatrième réalisation (!!!) Gilling aura effectivement le privilège de diriger un nom déjà bien apprécié du cinéma fantastique, à savoir le génialissime Peter Cushing, et un deuxième qui allait surtout exploser vingt ans plus tard, un certain Donald Pleasance qui ne se doutait pas encore qu’il allait combattre un tueur diabolique durant une bonne partie des années 80. Mais cette fois, il ne va pas chasser un assassin, il va plutôt assassiner pour s’en mettre plein les poches.

 

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Edimbourg, XIXème siècle, le docteur Knox (Peter Cushing) est un professeur passionné par son métier et qui met un point d’honneur à faire avancer la médecine et l’enseigner à de nouveaux élèves qui pourront à leur tour faire progresser la science et reculer les maladies. Mais la recherche est bien difficile, le bon docteur ne disposant que de peu de cadavres à autopsier et analyser, les autorités ne lui refilant que ceux des prisonniers. Bien peu, trop peu même, pour pouvoir faire tous les tests qu’il a en tête, ce qui le force à recourir aux services de quelques fripouilles qui vont lui déterrer d’éternels endormis, généralement peu frais, la mort pouvant remonter à plusieurs mois. Plus malins, mais aussi plus vicieux, que leurs concurrents, Burke (George Rose) et Hare (Donald Pleasance) ont la brillante idée d’éviter les cimetières et se servir à la source, en tuant les faibles (femmes soûles, vieillards, enfants) pour aller les déposer sur la table de Knox qui les payera plus grassement pour la jeunesse de ces corps. Mais les soupçons sur les sinistres agissements des deux vauriens commencent à remonter jusqu’au bistouri de Knox, qui est déjà mal vu par ses confrères, qui n’aiment guère la supériorité qu’il affiche en leur présence. Le Récupérateur de Cadavres évitait soigneusement les faits historiques en prenant place après l’affaire et en suivant le parcours d’un médecin proche de Knox et d’un brigand qui aurait pu être le cousin de Burke et Hare. Aussi bon puisse être le film, on n’y apprenait donc pas grand-chose sur la véritable histoire si ce n’est au détour d’un ou deux dialogues, mais soyez rassurés, vous allez pouvoir réviser avec le film de Gilling qui est plutôt fidèle à ce fait-divers.

 

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Tourné en noir et blanc, L’Impasse aux Violences est sans doute l’un des meilleurs films de Gilling, qui s’il nous offrira quelques bons Hammer (La Femme Reptile, L’Invasion des Morts-Vivants), se prendra également les pieds dans le tapis à certaines reprises (le pas terrible du tout Dans les Griffes de la Momie). Il semble avoir trouvé dans Burke et Hare un sujet en or, qui le motive à proposer une réalisation plutôt simple, dans la norme de l’époque, mais en tout cas très efficace et sans défaut particulier. La grosse qualité est toute fois à chercher du coté du scénario, qui crée une mécanique implacable malgré une petite tendance à s’éparpiller un peu en prenant le temps de développer une amourette entre un médecin peu doué et une prostituée, des passages par ailleurs touchants et assez justes mais qui nous font dévier de l’intrigue principale. Mais cette intrigue parallèle finit par rejoindre la première dans le sang et la fureur et souligne à quel point Burke et Hare peuvent être cruels et le docteur Knox insensible. Gilling échafaude une histoire très dure, souvent touchante et à la cruauté certaine. Le seul petit défaut pourrait être ramené à un personnage parfaitement inutile, à savoir la nièce de Knox, qui n’apporte rien au récit et semble surtout servir de passerelle vers la présentation des personnages et leurs relations, ce genre de personnages que les héros n’ont pas vu depuis longtemps et auquel ils racontent tout, permettant une présentation dialoguée bien pratique pour le spectateur. Pas un travail de fainéant, le truc est utilisé par de nombreux scénaristes, mais on peut déplorer que la nièce en question n’apporte plus rien au récit par la suite. Reste que ce petit défaut, assez mineur par ailleurs, est le seul que l’on puisse vraiment pointer d’un doigt inquisiteur, le reste étant impeccable.

 

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Car un personnage comme le docteur Knox est bien évidemment très intéressant à suivre, d’une part parce qu’avec Peter Cushing comme interprète on sait qu’il sera bien incarné, d’une autre parce que le médecin est bien écrit et ambigu. Fier de lui, vaniteux, volontiers moqueur, il est souvent présenté comme une personne droite mais sombre, qui ne tolère aucun défaut et se moque pas mal de la provenance des cadavres qui lui sont amenés. Seul le progrès compte. Pour le bien de tous ? Pas nécessairement, comme il finira par le dire lui-même, le bien de l’humanité importe moins que son ambition, sa soif de réussite. Le progrès ne semble être intéressant pour lui que s’il provient de sa petite personne. Mais au fil du film on découvre tout de même une personnalité moins noire que prévue, qui aide beaucoup ses élèves, même ceux qui éprouvent des difficultés, et est très tendre avec sa nièce. Il montrera même quelques remords par rapport au fait d’avoir fermé les yeux sur les agissements des récupérateurs de cadavres. Il est également celui qui apporte le thème du film et pose la question morale de l’affaire: était-il nécessaire d’en arriver là pour faire progresser la médecine ? Le sort d’une dizaine de personne importe-t-il autant que celui d’un millier ? Des questions qui resteront sans réponses, Gilling préférant que le spectateur se fasse sa propre opinion avec une fin qui confronte les deux avis, la médecine répondant favorablement au docteur Knox tandis que le peuple veut sa peau, tout comme ce fut véritablement le cas pour le personnage réel.

 

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On pourrait penser qu’il sera difficile pour Burke et Hare d’exister à coté d’un géant comme Cushing. Mais vu que les personnages sont dans un registre totalement diffèrent, la comparaison n’a jamais lieu et ils donnent au film une belle dualité. A l’organisation méticuleuse de Cushing, Pleasance et Rose préfère le chaos, le hasard et les choix de dernière minute. Tous deux détestables, ils n’en sont pas moins vraiment plaisants à suivre, amenant au film une dose de malsain certaine. Car vicieux, ils viennent de manière sympathique près de leurs victimes, qui les pensent très aimables, et finissent bien entendu par les tuer de manière brutale. Burke (George Rose donc) est un peu l’idiot des deux mais également le plus utile puisque propriétaire d’un immeuble qui lui permet d’attirer ses futurs cadavres, qui ne cherchent qu’un lit chaud et douillet où se reposer, sans savoir ce qui les attend. Burke est les mains, celui qui agit sous le commandement de l’autre, un Hare autrement plus inquiétant. Il est le cerveau et derrière le coté aristocratique rigolo qu’il se donne (il ne cesse de jouer avec sa canne, comme un duc qui se changerait en clown), il cache en fait un être d’une grande cruauté et d’un sadisme certain, n’hésitant pas à danser devant une pauvre femme qui est en train de se faire étouffer par Burke. Pleasance trouve ici l’un de ses meilleurs rôles et écrase son compagnon de route (bien que Rose soit très bien aussi) et ses airs de ne pas y toucher font merveilles lorsque mélangés avec pareil individu. Signalons que l’ensemble du cast est de bonne qualité et que chacun est plutôt bien à sa place et qu’aucune mauvaise interprétation ne vient ternir le tableau. L’Impasse aux Violences est donc très recommandable, principalement si vous aimez le cinéma gothique (car en se déroulant à Edimbourg à la bonne époque, le film obtient forcément une touche gothique, notamment lors de certaines virées nocturnes du plus bel effet) et si les histoires de Burke et Hare vous intéressent. Le film ne souffre en tout cas nullement de l’existence du Récupérateur de Cadavres, les deux développant leur histoire de leur coté, jouant avec la même thématique pour finalement accoucher de deux films bien distincts. C’est en tout cas un bien meilleur placement que le Cadavres à la Pelle fort peu convaincant que John Landis nous a sorti il y a peu…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: John Gilling
  • Scénarisation: John Gilling
  • Titres: The Flesh and the Fiend (Grande-Bretagne)
  • Production: Monty Berman, Robert S. Baker
  • Pays: Grande-Bretagne
  • Acteurs: Peter Cushing, Donald Pleasance, George Rose
  • Année: 1959

 

2 comments to L’Impasse aux Violences

  • Dirty Max 666  says:

    Ah ben là tu me fais plaisir, j’adore ce film que je classe parmi les meilleurs du cinoche britannique, tous genres confondus. Plus qu’une bande d’épouvante ou d’horreur, « L’impasse aux violences » est un fait divers sordide, cruel et poisseux sur la bassesse humaine. Dans le rôle du docteur Knox, Peter Cushing est plus brillant que jamais. Quelle éloquence, quelle classe !

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