La Lame Infernale

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Moteur ! Coupez ! Deux mots que le tueur de La Lame Infernale apprécie tout particulièrement mais pas dans le sens que vous imaginez. C’est qu’en jouant du hachoir de boucher tout en ayant le cul vissé sur sa moto, cet excité du guidon fout un beau bordel dans une Italie des années 70 déjà peu joyeuse…

 

Massimo Dallamano fait partie de ces réalisateurs de gialli qui ne sont pas considérés comme des valeurs sûres du genre comme peuvent l’être Dario Argento, Mario Bava, Lucio Fulci, Sergio Martino ou encore Aldo Lado. Parce que ses films sont moins bons ? Non, tout simplement parce qu’ils sont moins nombreux. Car si Dallamano travaillait dans le cinéma depuis les années 40 comme directeur de la photographie, ce n’est qu’à la fin des années soixante qu’il va prendre la caméra en main et se lancer dans la réalisation, sortant principalement des polars. Ses seules œuvres vraiment différentes du reste de sa filmographie sont le plutôt dramatique Vénus en fourrure, basé sur le même roman qui permit à Jess Franco et Roman Polanski de faire leurs adaptations cinématographiques, et un Emilie, l’enfant des ténèbres qui verse plus volontiers dans le fantastique et fait partie des tentatives italienne de surfer sur le succès de L’Exorciste. Mais le reste de son œuvre sera principalement orienté thriller, dans le genre du poliziottescho (des polars plutôt brutaux qui prenaient place dans la réalité politique italienne des années 70, un genre très populaire à l’époque) qu’il mélangera à deux occasions avec le giallo. Le premier film à naître de cette idylle stylistique est Mais qu’avez-vous fait à Solange ?, un giallo très rude, et le second sera ce La Lame Infernale. Il y en aurait eu un troisième, qui aurait bouclé une trilogie basées sur des écolières courant de grands dangers, si Massimo Dallamano n’était pas décédé en 1976, le scénario qu’il écrivit avant sa mort naissant finalement via le travail du réalisateur de télévision Alberto Negrin, le film se nommant Enigma Rosso. C’est donc cette participation relativement limitée, quantitativement parlant, qui ne permet pas à Dallamano d’être aussi reconnu que ses paires, ce qui est d’autant plus dommage que qualitativement parlant, il n’y a rien à redire…

 

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Sans surprise, c’est durant les années 70 que débute La Lame Infernale, avec un meurtre maquillé en suicide. Une adolescente de 15 ans est effectivement retrouvée pendue, dans une pièce fermée de l’intérieur. Ce qui laisse supposer que la jeune demoiselle a tout simplement mis fin à ses jours d’elle-même… Mais l’enquête va bien vite révéler qu’elle a en fait été aidée et que bien des mystères entourent sa mort, la police va même devoir composer avec un motard qui se ballade un hachoir à la main et tente de faire disparaître toutes les preuves. Les morts et les blessés s’empilent au fur et à mesure tandis que la vérité commence à éclater: la gamine travaillait pour un réseau de prostitution qui pourrait bien impliquer ministres et autres autorités supérieures… Parmi les réalisateurs du cinéma de genre à avoir ouvertement critiqué leur patrie, Dallamano fait définitivement partie des têtes de listes, de ceux assis au premier rang, un paquet de tomates en main. On s’en est déjà rendu compte avec Mais qu’avez-vous fait à Solange ? qui critiquait le non-droit à l’avortement, à l’époque en vigueur en Italie, le titre du film étant finalement une accusation dirigée vers les décideurs italiens. C’est que le pays était à l’époque des plus tourmentés, les coups d’état et les attentats se multipliant tandis que les puissants fricotaient avec la mafia. Des années de plomb, comme on les appelle, un terme qui va s’appliquer au cinéma de Dallamano, non seulement parce que le plomb va effectivement traverser quelques corps mais aussi parce qu’il y a une atmosphère véritablement plombante dans ses films, un pessimisme palpable, une impuissance face aux marionnettistes qui tirent les ficelles.

 

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La Lame Infernale enfonce le clou encore plus profondément que le faisait déjà Mais qu’avez-vous fait à Solange ? qui, s’il prenait des airs de critique politique, restait malgré tout très giallesque dans son approche, sans pour autant être un film ordinaire du genre. Le film qui nous intéresse ici, qui était également appelé La police demande de l’aide ou L’âme infernale selon les ressorties, prend encore un peu plus ses distances avec le genre tel que l’avaient créé Bava ou Argento. Pas de lyrisme particulier, d’esthétisation baroque de la violence, mais une douloureuse réalité, qui tape dans le ventre et laisse un arrière-goût désagréable en bouche. D’ailleurs, là où la plupart de ses congénères giallesques sous-entendent régulièrement que la police est un repaire d’incapables (après tout, ce sont souvent des journalistes ou quidam qui règlent les enquêtes dans la plupart des gialli), Dallamano prend le parti de mettre les flics en avant, histoire de souligner qu’ils ne sont pas plus mauvais détectives que d’autres mais qu’ils ont surtout les mains liées par des autorités qui songent plus à se protéger entre elles qu’a la sécurité de la populace, qui va bien évidemment subir les conséquences de leurs fautes. Témoins remis en liberté trop vite, refus de poursuivre certains haut placés qui trempent dans l’affaire,… Dallamano dresse un portrait peu flatteur des différentes institutions italiennes, y compris les médicales, les psychologues étant ici vus comme de dangereux pervers qui utilisent leurs patientes pour laisser libre cours à leurs pulsions sexuelles. On ne peut pas dire que l’Italie des années 70 donne très envie sous l’objectif du réalisateur, qui a bien envie de donner un coup de pied dans la fourmilière. Ici, le propos passe avant tout et l’on sent bien que ses personnages ne seront que des instruments lui servant à développer ses idées, ses opinions. S’ils sont assez charismatiques et plutôt bien interprétés, les protagonistes sont relativement peu développés et l’on ne saura pas grand-chose d’eux, les hommes s’effaçant derrière leurs fonctions. Ce sont des flics, plus des humains. Un métier qui bouffe l’être ?

 

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Idem pour le tueur qui est ici réduit au rôle de simple individu. Ses motivations sont suggérées mais aucun trauma passé ou mésaventure de l’enfance ne viendra atténuer ses pulsions meurtrières. Dallamano n’a aucunement l’intension d’en faire un monstre pathétique comme on peut en voir chez Argento, le motard au hachoir étant un symbole, celui d’une classe qui utilise les enfances italiennes et les jette une fois qu’elle n’en a plus besoin. Ce n’est pas le tueur qui est important, mais ce qu’il représente, ceux qui sont cachés derrière lui. Il n’est que l’outil, la main qui s’abat sur d’innocentes jeunes filles et sur ceux qui les gênent. Pour autant, le réalisateur ne fait pas de ses victimes des saintes. Certes, elles sont utilisées et les vrais salauds sont ces proxénètes/politiciens, mais cela n’empêche pas le réalisateur de montrer ces jeunes filles sous un jour peu flatteur. Elles sont dévoilées comme des petites connes, idiotes, visiblement assez contentes d’elles et peu scrupuleuses pour la plupart. Dallamano tire donc sur tout le monde, y compris sur les parents, trop occupés dans leurs petites vies carriéristes pour remarquer les saloperies que leurs filles font dans leur dos. Les tueries ne sont donc pas le principal argument de La Lame Infernale, qui mise plus sur son coté polar que sur ses poussées de violence. Ce qui ne veut pas dire que ces séquences ne sont pas soignées, au contraire. Le Massimo rend son tueur imposant tout en ne le cachant pas (il n’est clairement pas aussi mystérieux qu’un tueur le serait chez Argento, par exemple) et son sens du découpage permet aux jeux du chat et de la souris de fonctionner du tonnerre, en témoigne la scène du parking, très tendue. Dallamano est un très bon réalisateur et il nous le rappelle lors d’une scène de poursuite envoyant des voitures au cul de la moto du tueur, un passage réaliste, aux plans nerveux (celui où la caméra, tremblotante, est placée sur le moteur de la bécane). Il fournit également de belles séquences calmes, en apparence anodines, comme celle des recherches, voyant des policiers traverser les champs avec leurs chiens. Pas un plan forcément très marquant ou utile, mais c’est en tout cas mon préféré du film.

 

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Il faut également souligner le fait que Dallamano est bien aidé par une photographie qui se plaît à souligner l’aspect réaliste du film et, surtout, une musique aux petits oignons. C’est Stelvio Cipriani (qui s’occupera de la bande-son de Piranha 2) qui s’en charge et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il nous aura offert une mélodie particulièrement entêtante. Il illustre parfaitement la dualité du film, avec une mélodie enfantine et naïve au départ qui se change progressivement pour montrer la gravité de l’âge adulte et ses cotés sombres. Pas étonnant que le couple Cattet/Forzani l’ait repris pour leur Amer… Mais je vois que les amateurs de sang qui gicle à l’écran commencent à s’inquiéter. Qu’ils soient rassurés, Dallamano ne les oublie pas et leur balance au visage quelques scènes aptes à satisfaire leur soif, comme une main tranchée en gros plan, un corps entièrement découpé (une vision assez dégueulasse, il faut bien le dire) ou encore un coup de hachoir dans l’arrière de la tête. Finis, les torticolis ! Et puis, un tueur habillé en motard, ça fait toujours son petit effet, vous en conviendrez. Ca fonctionne tellement bien que le look sera repris dans le slasher américain mais réalisé par l’anglais Ken Hugues Les Yeux de la Terreur. Bon, dire que Hugues a piqué cet accoutrement à La Lame Infernale est peut-être un peu précipité puisque, l’un dans l’autre, ce n’est pas un masque de tueur particulièrement difficile à imaginer par soi-même, et il n’est pas évident que le film de Dallamano soit un jour tombé dans le magnétoscope de Hugues… Par contre, il est à peu près sûr que le très mauvais Nue pour l’Assassin d’Andrea Bianchi se soit inspiré du film de Dallamano. On ne me fera pas croire que Bianchi était passé à coté de cette petite bombe giallesque alors que lui-même circulait dans le genre ! Reste que si vous voulez vous envoyer un bon giallo dans les dents, ce n’est pas le sien que je vous recommande mais bel et bien La Lame Infernale, dont le seul défaut est peut-être de délaisser un peu son enquête (pas toujours très claire) pour son discours. Mais c’est pinailler, pas de quoi renvoyer ce plat de chef en cuisine ! Notons que l’édition limitée (faite par The Ecstasy of Film, qui a fait un boulot magnifique en passant) contient le court-métrage « Le destin de Torelli » de David Marchand, que vous pourrez écouter durant plus de vingt minutes en guise de bonus. Un complément qui colle bien avec le film de Dallamano puisque tout aussi giallesque.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Massimo Dallamano
  • Scénarisation: Massimo Dallamano
  • Titre Original: La Polizia Chiede Aiuto
  • Pays: Italie
  • Acteurs: Claudio Cassinelli, Mario Adorf, Giovanna Ralli
  • Année: 1974

2 comments to La Lame Infernale

  • Dirty Max 666  says:

    Une analyse au p’tits oignons qui cerne avec pertinence tous les contours de cet excellent giallo. La lucidité avec laquelle Massimo Dallamano aborde son sujet fait de La lame infernale une œuvre critique, humaine et réaliste. C’est cette substance que j’aime aussi dans le ciné pop des glorieuses 70’s.

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