Le Masque de la Mort Rouge

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Rouge est la vie, rouge est la mort, et Vincent Price aura beau faire tout son possible pour l’écarter de son majestueux domaine, rien n’y fera. Il semblerait que son petit bal masqué où règnent les sœurs débauche et dépravation va se finir plus vite que prévu…

 

Bienheureux était Roger Corman dans les années 60, sa série de films adaptés de l’œuvre d’Edgar Allan Poe fonctionnant du tonnerre, rapportant autant de suffrages que de biftons. Des adaptations libres, les œuvres du maître du romantisme macabre se pliant difficilement à un format filmique de 80 minutes. Trop courtes et généralement trop concentrées sur une situation précise ne comportant que peu de personnages. Si cela marche du feu de dieu sur le papier, c’est nettement plus difficile de faire quelque-chose de divertissant au cinéma en transposant ces récits tels qu’ils ont été écrits. Malin, lorsqu’il décida de se lancer dans l’aventure en 1960 avec La Chute de la Maison Usher, Corman demandera de l’aide à l’écrivain Richard Matheson, à qui l’on doit les romans Je suis une légende ou L’homme qui rétrécit, dont il écrivit le scénario ainsi que ceux de plusieurs épisodes de La Quatrième Dimension. L’homme de la situation, qui parvint sans problème à retranscrire l’ambiance si particulière des œuvres de Poe tout en leur apportant une dramaturgie propre au cinéma ainsi qu’un caractère plus divertissant. La Chute de la Maison Usher et La Chambre des Tortures seront d’incontestables réussites, de majestueux ornements gothiques qui appelleront bien évidemment d’autres adaptations. Il y en aura huit en tout et pour tout et ces deux premiers essais seront suivis de L’Enterré Vivant, L’Empire de la Terreur, Le Corbeau, La Malédiction d’Arkham (qui s’autorisera également des emprunts à Lovecraft), Le Masque de la Mort Rouge et La Tombe de Ligeia. C’est l’avant dernier qui nous intéresse ici, l’un des plus flamboyants exemples d’une série aussi cohérente thématiquement que visuellement.

 

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C’est dans une Italie Moyenâgeuse que nous catapulte Corman, à la rencontre du prince Prospero (l’inévitable Vincent Price, présent dans tous les films de la série à l’exception de L’Enterré Vivant), un être tyrannique qui va rendre son annuelle visite aux pauvres villageois peuplant la forêt qui entoure son château. Mais les paysans en ont assez d’être ainsi employés et deux d’entre eux commencent à se rebeller, ce qui entraîne le courroux de Prospero qui décide de les amener dans sa demeure pour les punir comme il se doit, sans oublier d’emporter avec lui la fille de l’un, également fiancée de l’autre, la jolie Francesca (Jane Asher, qui fut la compagne de Paul McCartney dans les années 60). Mais cette visite au village aura également appris à Prospero que la peste, ici appelée « la mort rouge », ravage la région, le poussant à s’enfermer dans son château, accueillant quelques amis nobles avec lesquels il compte festoyer le temps que le fléau passe. La pauvre Francesca va découvrir un monde fait de perversion, où l’on prie Satan, le Seigneur des Mouches, et va faire la rencontre de sinistres personnages, comme Hazel Court (une habituée de la Hammer, vue dans Frankenstein s’est échappé et qui joua dans d’autres adaptations de Poe comme Le Corbeau), une maîtresse de Prospero guère ravie de voir débarquer une rivale, ou encore le cruel Alfredo (Patrick Magee d’Orange Mécanique), ami de Prospero et pas le personnage le plus agréable de la région.

 

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Pour ce septième film, l’ami Roger n’aura pas bénéficié du soutien de Matheson qui n’écrira plus aucun film de la série par la suite. Corman aura dès lors bien du mal à tomber sur une version satisfaisante du script de ce Le Masque de la Mort Rouge, les scénaristes se succédant pour tenter de répondre aux demandes du réalisateur/producteur. Un travail qui finira par payer puisqu’il n’y a rien à reprocher au film sur ce point, les éléments s’imbriquant sans mal en respectant les écrits de Poe, ce septième film étant l’un des plus fidèles de la saga. Il se permet même d’aller piocher dans une autre nouvelle du ténor du fantastique gothique, à savoir Hop-Frog qui racontait les manigances d’un bouffon de petite taille qui désirait se venger de ses maîtres, les habillant en gorille et mettant le feu aux costumes. Une intrigue parallèle qui a ici pour but évident d’allonger la durée du film mais qui se marie bien avec l’intrigue principale puisque les nouvelles partageaient des protagonistes similaires. La grande réussite de ce scénario est incontestablement la place qu’il laisse à Prospero, un être abject particulièrement irrésistible. Sadique, manipulateur, il ne semble avoir qu’un but dans la vie: corrompre autrui. Il est d’ailleurs passionné par la pureté, non pas parce qu’il désire la conserver mais au contraire parce que son plaisir est d’avilir, de faire basculer l’être naïf dans un réalisme morbide. Adorateur de Satan, il tient absolument à ce que la croyante Francesca quitte son dieu chrétien pour le grand bouc des enfers. Mais contrairement à Boris Karloff dans Le Chat Noir, qui était sataniste par attirance envers le mal, Prospero semble plus ambigu. Au détour d’une ou deux phrases, il laisse transparaître une certaine désillusion, une pointe de déprime et de tristesse quant à ce que le monde est devenu, persuadé que les bons dieux sont morts, tués par le plus mauvais de tous. Si Prospero est indéniablement maléfique, il n’est pas évident qu’il l’ait toujours été et il montre même un attachement sincère envers la pure Francesca envers laquelle il semblerait être protecteur. Ce qui ne l’empêche pas de torturer et tuer le père et le promis de cette dernière et faire abattre sans hésitation un groupe de villageois. Mais il insiste pour que l’on épargne l’enfant, preuve qu’il lui reste un léger soupçon d’humanité au fin fond de son âme, pourtant vendue à Satan…

 

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Bien évidemment, le personnage gagne énormément de charisme en ayant pour enveloppe charnelle Vincent Price qui, une fois de plus, se montre grand, très grand. Le plus gigantesque des acteurs domine le film, comme toujours, pas un des acteurs lui donnant la réplique ne pouvant tenir la comparaison avec ce géant, qui tire toute la couverture pour lui sans même s’en rendre compte. Impérial, il nous rappelle qu’il était décidément à l’aise dans tous les rôles, toujours sur le fil, entre extrême finesse et cabotinage effréné. C’est avec le plus grand naturel qu’il se trimballe dans son château, perpétrant les pires outrages avec le sourire, goguenard, balançant une petite vanne à qui saura la mériter. Ne récompense-t-il pas son nain, qui vient d’assassiner cruellement l’un de ses meilleurs amis, pour la bonne blague qu’il vient de faire ? Un personnage en or, aussi attirant que répugnant. Un peu à l’image de sa demeure, magnifique, à l’apparence festive et aristocratique, mais qui renferme un donjon sale où l’on torture à loisir et une pièce réservée aux messes noires. Corman prit visiblement un malin plaisir à balader sa caméra dans ces lieux car il n’a pas toujours donné autant d’importance aux décors que dans Le Masque de la Mort Rouge, voire les magnifiques scènes passant d’une pièce colorée à une autre, de la jaune à la mauve, de la mauve à la blanche, pour finir dans la noire, l’interdite, celle où le mal repose. Il y a fort à parier que Dario Argento se souviendra de ces lieux lorsqu’il réalisera son Suspiria, les similitudes graphiques entre les deux œuvres étant frappantes. Et si le cycle Poe de Corman aura toujours été visuellement splendide, il trouve peut-être ici son couronnement, son trésor, son firmament. Un véritable déluge de couleurs, que ce soit lors des scènes d’amusement comme le bal ou de celles plus horrifiques, comme l’arrivée de la mort rouge, une véritable tâche de sang dans les ténèbres.

 

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Il n’est en tout cas pas aisé de trouver un défaut à cette pépite gothique des années 60, la seule scène un brin gênante étant celle montrant Hazel Court en plein rituel satanique. Un moment plus déjanté, la voyant délirer et assister aux danses rituels d’indiens et autres indigènes, qui visuellement rappelle certaines scènes des anciens films puisque passée au filtre vert, comme pouvaient l’être, dans des couleurs différentes, l’attaque des fantômes de la famille Usher ou le flashback du père Medina dans The Pit and the Pendulum. Pas forcément ridicule mais en tout cas en décalage avec le reste du film et finalement plus rigolo qu’inquiétant. Pas de quoi plomber un chef d’œuvre, qui ne sera pas non plus handicapé par un final peut-être un peu décevant, qui ne manque pas de tension mais qui n’est pas aussi réussi que la première heure du film. On retiendra surtout le baiser final qu’offre Francesca à Prospero, preuve que le démon aura peut-être réussi à corrompre l’extrême pureté. A moins que ce ne soit l’inverse ? Voilà en tout cas un véritable indispensable, l’un des plus beaux films des années 60, un parfait exemple de la qualité de la saga Poe par Corman, qui signe peut-être ici son meilleur film et offre l’un de ses plus beaux rôles à Vincent Price. Grandiose.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Roger Corman
  • Scénarisation: Charles Beaumont, R. Wright Campbell
  • Titre original: The Masque of the Red Death (USA)
  • Production: Roger Corman, Samuel Z. Arkoff, James H. Nicholson
  • Pays: USA
  • Acteurs: Vincent Price, Jane Asher, Hazel Court, Patrick Magee
  • Année: 1964

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