Le Récupérateur de Cadavres

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Dure et fatigante est la vie et il n’est pas interdit d’accueillir la mort avec soulagement. C’est qu’il doit être agréable de pouvoir reposer nos pieds trop endoloris et caller notre tête dans un cercueil confortable, enfin libéré des petits tracas de la vie, l’esprit léger. Espérons que le sinistre Boris Karloff ne viendra pas nous sortir de notre torpeur…

 

Parmi les grands noms du fantastique à être progressivement oubliés par les jeunes générations, Robert Wise fait figure de gradé. Né en 1914, mort en 2005, cette légende aura eu une carrière exemplaire, qui débutera dans le montage, une pratique qui lui permit de se faire remarquer suite à son travail sur Citizen Kane. De quoi lancer n’importe qui, ce que Wise n’est assurément pas, cet homme talentueux traversant les décennies, évoluant avec le cinéma et s’adaptant aux différentes époques. Un réalisateur reconnu, principalement pour La Mélodie du Bonheur et West Side Story et qui aurait pu se contenter de rester dans des films « oscarisables » mais qui reviendra régulièrement au fantastique et à la science-fiction, des genres qu’il devait particulièrement apprécier puisque sa filmographie en est émaillée. De La Malédiction des Hommes-chats, son premier film, à Star Trek, son dernier film « de genre » et l’un de ses plus gros succès, Wise revint régulièrement à l’épouvante et à l’imaginaire, comme en témoignent Le Jour où la Terre s’arrêta, La Maison du Diable, Le Mystère Andromède ou encore Audrey Rose. Une liste à laquelle il faut rajouter Le Récupérateur de Cadavres, un film hautement estimable prenant pour base le récit de Robert Louis Stevenson, qui lui-même se basait sur les meurtres commis en 1828 par Burke et Hare, deux gredins qui approvisionnaient les médecins en cadavres pour leurs études, en fouillant les cimetières d’abord, en tuant ensuite. Un cas connu qui sera régulièrement adapté au cinéma, citons par exemple L’Impasse aux Violences de John Gilling (La Femme Reptile) avec Peter Cushing et Donald Pleasance ou encore Cadavres à la Pelle, comédie peu réussie de John Landis avec Simon Pegg et Andy Serkis. Un fait divers qui se marrie à merveille avec le cinéma d’épouvante, comme le prouve sans mal Le Récupérateur de Cadavres, l’un des fleurons de l’horreur des années 40.

 

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Sorti en 1945, Le Récupérateur de Cadavres, alias The Body Snatcher (à ne pas confondre avec les films d’extra-terrestres), ne se concentre pas sur l’affaire de Burke, Hare et du docteur Knox qui les employait mais sur ce qui s’est déroulé par la suite. Un récit fictif qui met en scène le jeune Donald Fettes, étudiant en médecine et assistant du docteur MacFarlane, un illustre médecin qui ne vit que pour ses recherches. Mais dans sa volonté de repousser les limites de la connaissance du corps humain, MacFarlane se voit contraint de disséquer des cadavres pour en découvrir tous les rouages et secrets, un matériau difficile à obtenir. Sauf si l’on a dans son entourage le sinistre John Gray (Boris Karloff), côcher le jour mais rôdeur de cimetière la nuit, le grand et machiavélique homme déterrant les corps pour aller les revendre à MacFarlane. Une alliance qui ne plait guère à ce dernier, d’autant qu’il semble partager avec Gray un passé douteux, et qui ne va pas s’arranger lorsque les autorités se mettront à surveiller les cryptes et nécropoles, rendant la tâche du récupérateur de cadavres bien plus difficiles. Mais malin, Gray contourne le problème et décide de trouver ses morts à la source, prenant la vie de ceux qu’il croise pour aller les refiler aux deux docteurs, qui commencent à prendre peur de la tournure des choses. Au milieu de tout cela se trouve Joseph (Béla Lugosi), l’homme à tout faire de MacFarlane et qui à force de fureter dans tous les coins découvre le manège de Gray. Une bonne occasion de se faire quelques pièces en faisant chanter le terrible côcher…

 

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Considéré comme culte aux USA, le troisième film de Wise n’est pas ce que l’on pourrait appeler un film d’horreur typique et il y a de grandes chances que, de nos jours, il serait considéré comme un thriller. Pas de monstres, si ce n’est les humains, et peu de scènes d’épouvantes, les seules à rentrer dans cette catégorie étant la finale et les scènes de cimetière, bien évidemment d’un gothique assumé. L’horreur est ici plus psychologique que graphique et toute la mécanique du film est basée sur la relation entre Gray et MacFarlane, qui font mine de rester polis mais se détestent copieusement. C’est à celui qui craquera le premier entre eux deux, avec d’un coté un côcher à la limite du démoniaque et qui n’a plus rien à perdre et de l’autre un médecin côté qui œuvre pour l’humanité et à, lui, tout à perdre justement. Un film de personnages, une partie d’échec où chaque déplacement semble décisif. Des pions par ailleurs bien croqués, à commencer par le fameux MacFarlane, un génie dont le but est de guérir le plus de maladies possibles et tant pis si pour cela il doit sacrifier quelques cadavres qui ne viendront de toute façon pas se plaindre. Un homme que ses objectifs et le poids sur ses épaules ont rendu inhumain, pas méchant, pas gentil non plus, comme le prouve son échange avec une petite fille rendue paralytique après un accident. C’est tout en froideur qu’il refuse de l’opérer, non pas parce qu’il ne le peut, mais parce qu’il ne le veut, craignant de perdre un temps qu’il pourrait utiliser à chercher de nouvelles manières de guérir des milliers d’autres malades. Encore jeune et donc plein de rêves humanistes, Fettes a du mal à rester de marbre face à la détresse de cette petite fille qui ne demande qu’à courir avec les autres enfants. Une peine qui lui fera accepter les agissements de Gray, qui le répugnait au départ mais qui constitue désormais un bon moyen de s’entrainer avant d’opérer la petite. Des personnages qui évoluent et sont intéressants à suivre mais qui ne constituent pas grand-chose face à un Boris Karloff au sommet de son art.

 

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Avec John Gray, Karloff trouve l’un de ses meilleurs personnages, un salopard qu’il va interpréter avec joie, ravi de se sortir des monstres inexpressifs auxquels il fut souvent cantonné. La créature de Frankenstein, l’être difforme de The Old Dark House ou la momie ont beau être de magnifiques rôles, ils ne sont pas de ceux qui permettent à Karloff de faire éclater ses talents, pas plus que chez les pourtant humains Poelzig du Chat Noir ou le Mord de La Tour de Londres, tous d’un grand calme et peu habitués aux sourires. Un personnage comme Gray est donc du pain béni pour l’acteur, qui voit là l’occasion de montrer toute sa palette d’émotions. Si Gray n’est pas forcément son plus beau rôle (j’ai un penchant pour Poelzig), c’est en tout cas sa meilleure interprétation. D’une constante ironie cachant une dangerosité réelle, il va et vient dans la vie des gens pour leur apporter des morts, avec le sourire cynique de celui qui se fout de tout, si ce n’est de tourmenter MacFarlane. Un vautour rigolard, aux sourires entendus, jouant de la peur qu’il entraîne chez les autres pour mieux les torturer psychologiquement. Une prestation en or, qui mérite à elle seule la vision du film qui atteint des cimes grâce à cette présence magique. Et histoire d’en rajouter une couche, une autre légende vient passer le bonjour, à savoir Béla Lugosi, qui croisera son ami/rival Karloff pour la dernière fois dans Le Récupérateur de Cadavres. Une confrontation qui ne sera pas aussi épique ou attendue que celles du Chat Noir ou Le Corbeau mais qui n’en est pas moins plaisante pour autant puisque voir ces deux monstres du cinéma réunis fait toujours partie des plaisirs absolus de tout bisseux. Malheureusement, le rôle laissé à Lugosi fait plutôt peine à voir. Non pas que l’acteur soit mauvais dans la peau du pauvre Joseph, maître chanteur à ses heures, il y est même très bon, mais le peu de place qui lui est laissé donne un arrière gout désagréable en bouche. Alors que Karloff était toujours au sommet de sa gloire, Lugosi n’était déjà plus considéré que comme un has-been, un drogué à qui on ne pouvait plus laisser que quelques minutes de présence tout au plus. On ne voit donc pas beaucoup celui qui fut un merveilleux Dracula, ici écrasé par Karloff dans tous les sens du terme. Difficile de ne pas y voir un triste parallèle avec la réalité…

 

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Visuellement, Wise parvient à créer une ambiance lourde, graphiquement pimpante et bénéficiant d’un beau noir et blanc. La ville comme le cimetière bénéficie de beaux décors qui mettent bien en valeur le script, parfait et écrit pas Val Lewton, le producteur, qui choisit un pseudonyme pour masquer son identité. Le célèbre producteur sait manier la plume, rien ne dépassant de son Body Snatcher, qui se permet même une ironie macabre quant à la petite fille. Soignée par des médecins bienveillants, c’est finalement Gray qui, sans le savoir, lui donnera la force de se lever suite à une promesse. Un drôle de pied de nez qui résume bien le film, constamment ambigu, sur la corde, dramatique mais avec le faux sourire de celui qui se rit du malheur des autres. Le film est également intéressant d’un point de vue moral, la question de savoir s’il était légitime de perturber le repos de ces morts si cela pouvait sauver la vie de quelques vivants dans le futur étant plutôt bien posée. Le film fut en tout cas longtemps montré aux étudiants en école de médecine pour leur montrer les difficiles conditions dans lesquelles devaient bosser les docteurs durant les années 1800. Une preuve supplémentaire de l’estime que ce classique des années quarante mérite.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Robert Wise
  • Scénario: Val Lewton
  • Titre original: The Body Snatchers
  • Production: Val Lewton
  • Pays: USA
  • Acteurs: Boris Karloff, Henry Daniell, Russel Wade, Béla Lugosi
  • Année: 1945

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