La Gorgone

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C’est peu dire que le gothique des années 60 rend votre serviteur complètement marteau, surtout si l’occasion de voir réapparaitre le plus gagnant des tiercés anglais se représente. Terence Fisher, Peter Cushing et Christopher Lee reforment le trio pour une ultime aventure horrifique qui est loin d’avoir un cœur de pierre.

 

Attention, cette chronique contient des spoilers importants !

 

Si la fin des années 50 fut des plus heureuses pour la Hammer avec leurs succès successifs (Frankenstein s’est échappé, Le Cauchemar de Dracula, La Malédiction des Pharaons), le début des années 60 commençait à montrer une baisse de popularité. Si Le Fantôme de l’Opéra ou La Nuit du Loup-garou n’étaient pas de mauvais films, loin de là, ils n’ont pas rencontré le même succès que leurs ainés et la Hammer commence à songer à réagir. Que faire pour inverser la tendance et retrouver le succès d’antan, encore chaud et récupérable ? Tout d’abord s’éloigner du bestiaire de la Universal, qu’ils ont repris dans sa quasi-intégralité (seuls l’homme invisible et la créature du lagon n’ont pas été adaptés par la firme au marteau, ce qui est dommage pour ce dernier car ça aurait pu donner du lourd) et qui commence à lasser le public, qui demande de la nouveauté. Ils décident donc de jeter un coup d’œil chez les Grecs et leur piquer l’un des personnages les plus connu de leur mythologie, une gorgone. Ensuite, il faut réunir la dream team, celle qui leur offrit leurs plus gros et beaux succès: Terence Fisher à la réalisation, Peter Cushing et Christopher Lee comme interprètes, puis les habituels techniciens de l’excellence en coulisse: James Bernard à la musique, Michael Reed à la photographie, Roy Ashton aux maquillages et bien entendu Anthony Hinds à la production. Pour l’histoire, c’est le script du canadien John Llewellyn Devine qui attirera l’attention de Hinds, intrigué par ce méchant féminin qui changera un peu du grand Christopher Lee. Mais hors de question de garder Devine comme scénariste principal, pas assez expérimenté, le script tombant dans les mains de John Gilling, un vieux briscard du genre qui a déjà des brouettes de réalisations à son actif (dont L’Impasse aux Violences) et qui tournera quelques films pour la Hammer (dont La Femme Reptile, au scénario et thématiques très proches de La Gorgone) et sera très déçu de ne pas réaliser lui-même les aventures de sa méduse. Mais face à l’influence d’un Terence Fisher, difficile de faire le poids…

 

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Vandorf, 1910. Voilà maintenant sept années que d’étranges morts alourdissent la vie de cette auparavant paisible contrée, désormais frappée par la peur. Plus insouciants sont Bruno Heitz et sa petite-amie, qui coulent des jours heureux malgré la nouvelle de la grossesse de la madame, ce qui pousse Bruno à faire un voyage nocturne en forêt pour faire sa demande en mariage à son futur beau-père. Mais la future mère de son enfant le suit dans la nuit noire et est retrouvée le lendemain, changée en pierre. Pour les autorités, il ne fait aucun doute que le coupable est Bruno, qui s’est d’ailleurs pendu, une preuve supplémentaire de sa culpabilité aux yeux de certains. Notamment ceux du professeur Namaroff (Peter Cushing) qui semble en savoir long mais préfère cacher la vérité, taisant l’état rocheux des victimes pour préférer une version officielle où elles seraient mortes de causes à peu près naturelles. Pas dupe, le père de Bruno, le professeur Jules Heitz, vient à Vandorf pour enquêter sur l’affaire, persuadé que son fils aurait été incapable de tuer un autre être humain. Mais son enquête le fait se heurter à l’animosité des locaux, qui ne voient pas sa venue d’un bon œil. Pire encore, suite à une visite nocturne dans un manoir abandonné dont semble provenir d’étranges chants, il est retrouvé lui aussi changé en pierre. Mais sa mort, douloureuse mais aussi fort lente, lui laisse le temps d’écrire une lettre à son deuxième fils, Paul, qui viendra se charger de l’enquête à son tour, tournant autour de Namaroff et son assistante Carla (Barbara Shelley, habituée de la Hammer, vue dans Raspoutine, le moine fou ou Dracula, Prince des Ténèbres ainsi que dans Le Village des Damnés), dont il tombe peu à peu amoureux. Mais trop impliqué émotionnellement, il finit par faire appel à son mentor, le professeur Meister (Christopher Lee), qui viendra l’aider à découvrir la sinistre vérité…

 

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Inédit en France, sorti en Belgique à la grande époque, disponible en DVD en Angleterre (chez Sony) et agrémenté d’un livret très informatif et complet, La Gorgone fait partie des plus beaux films de la Hammer, de ses plus belles réussites. Visuellement tout d’abord, ce qui ne surprendra pas grand monde puisque Fisher est aux commandes, secondé par la photo de Michael Reed, ce qui assure d’emblée une réalisation impeccable qui mettra parfaitement en valeur les décors, par ailleurs parmi les plus beaux que la firme nous aura offert. Vieilles bâtisses envahies par une végétation luxuriante, forêt humides et sombres, La Gorgone s’offre un cachet incroyable, celui d’un automne maudit, où le vent balaye les feuilles mortes dans des halls transpercés par des colonnes de pierre rappelant la Grèce Antique. Qu’importe si certains sets sont hérités d’autres films de la firme (principalement de L’Empreinte de Frankenstein, qui avait terminé son tournage peu de temps auparavant), la beauté des lieux est intacte et ce Fisher cuvée 1964 fait clairement partie des films de la Hammer à avoir l’un des plus beaux ornements. Et il y a peu de films comme ceux de la Hammer où le décorum est aussi important, puisqu’après tout si l’on se lance dans l’aventure, c’est avant tout pour avoir sa dose d’images gothiques. Et bien vous l’aurez ici, les divers paysages participant grandement à l’effroi, à l’image de cette inspection de la demeure de son frère par Paul, en pleine nuit et sous une pluie battante, tandis que la gorgone vient lui rendre visite. Saluons également l’idée de Fisher de ne pas montrer son monstre trop frontalement, la méduse n’apparaissant que furtivement, restant généralement dans la pénombre, un effet payant puisque l’aura de mystère qui l’entoure ne la rend que plus effrayante. C’est peut-être aussi une volonté de Fisher de masquer le système permettant de faire bouger les serpents sur sa tête, peu réussi et régulièrement modifié pour que l’actrice le portant, Prudence Hyman, puisse bouger à peu près rapidement. Difficile avec ce système lourdingue sur le dos, la pauvre dame, qui plus est choisie pour ses capacités de danseuse, avançant aussi vite qu’un escargot estropié.

 

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Des serpents par ailleurs souvent raillés, notamment par Christopher Lee, qui voit là la couille dans le potage, reprochant à ces effets spéciaux de ruiner un film qu’il porte dans son cœur (et ce n’est pas souvent qu’il apprécie l’un de ses films…). Un brin exagéré car si effectivement les reptiles n’en imposent pas des masses, ils ne sont pas assez présents pour apporter un quelconque élément nanar à La Gorgone, qui transpire suffisamment la classe pour ne pas avoir à se soucier de quelques effets peu convaincants. Les acteurs sont de toute façon là pour rattraper le coup, et avec Cushing et Lee dans l’affaire, on sait déjà que nous serons bien traités. Le premier est comme à son habitude excellent et, pour une fois, n’incarne pas le gentil. Sans pour autant incarner un véritable méchant, le professeur Namaroff étant plus ambigu que la moyenne des bad guys. Car s’il cache effectivement la vérité sur les agissements de la méduse, ce n’est pas seulement parce qu’il semble s’intéresser à l’étude de cette créature, c’est aussi parce qu’il a compris depuis bien longtemps que la gorgone ne révèle sa véritable apparence que la nuit, prenant les traits de la pauvre Carla la journée, cette dernière étant loin de savoir qui elle est puisque touchée d’une profonde amnésie. Namaroff est particulièrement ambigu à son encontre, on ne sait jamais s’il la surprotège par jalousie, par amour, ou si c’est pour l’empêcher de faire de nouvelles victimes. C’est avec élégance que Cushing lui prête ses traits et ajoute donc à son répertoire un personnage des plus intéressants. Bien heureux devait être Christopher Lee qui pouvait enfin sortir de son costume de monstre pour incarner enfin une figure héroïque, celle du professeur Meister (aucun lien avec le baron Meinster du film Les Maîtresses de Dracula), une sorte de Einstein (cheveux ébouriffés et blancs, grosse moustache) qui se la jouerait Sherlock Holmes. Un héros, certes, mais qui n’est pas sans dureté, le personnage ne transpirant pas d’émotions, avançant aussi froidement que possible pour trouver la vérité. C’est d’ailleurs son absence d’émotion qui lui permettra de survivre…

 

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Le script de Devine et Gilling est par ailleurs l’un des plus intéressants de la firme. S’il ne se distingue pas particulièrement de la masse au niveau de sa structure et de ses péripéties et respecte un certain tableau des charges, il s’autorise tout de même une certaine noirceur et un pessimisme qui n’est pas fréquent dans les productions de l’époque. En plaçant l’amour au premier plan, on aurait pu penser que Gilling désirait attendrir un chouia les œuvres de la Hammer, mais c’est bien mal connaître l’homme qui va au final dicter l’un des déroulements les plus ténébreux du film (et attention, ça va spoiler). Car ici, toute personne qui tombe amoureuse, qui ressent des sentiments, périt. C’est le cas de Namaroff mais aussi celui de Paul, véritable héros du film, qui croise le regard maudit de la méduse, qui le change en statue petit à petit. Mais avant de mourir, le pauvre Paul, déjà rendu sympathique par la perte de toute sa famille plus tôt dans le film, va devoir assister à un triste spectacle. Celui de Meister profitant d’une occasion pour décapiter la méduse, dont la tête roule face à Paul pour reprendre petit à petit le visage de Carla. Une idée des plus sombres et cruelles, terriblement tragique, l’amoureux mourant ayant pour dernière image la tête tranchée de la femme qu’il aime. Le seul à s’en sortir est Meister puisqu’il est le seul à ne pas s’impliquer émotionnellement. Un cœur de pierre permet à son possesseur de ne pas se figer en roche ? C’est en tout cas ce final plutôt original qui permet à The Gorgon d’avoir une identité propre, à laquelle s’ajoute une réelle volonté de surprendre le spectateur, les héros possibles se succédant les uns aux autres pour souligner la dangerosité du monstre, qui ne s’attaque pas seulement aux habituels seconds couteaux mais aussi aux personnages principaux.

 

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Il y a finalement bien peu à reprocher à La Gorgone, qui n’a que ses effets spéciaux contre lui. Certains, plus calés que la moyenne en mythologie, feront remarquer que la créature s’appelle Megeara, qui n’était pas une méduse mais une Erynnies, l’une des déesses de la vengeance. Une erreur de la part des auteurs ou une raison cachée ? Mystère. Mais peu importe ces quelques légers couacs, ils n’entament en rien le plaisir rencontré face à ce pur film Hammer, qui représente parfaitement la firme et il est incompréhensible qu’il soit toujours inédit chez nous en DVD puisqu’il fait clairement partie du haut du panier. Alors amis Hammeriens, n’hésitez pas à le faire importer, d’autant qu’il est trouvable pour pas cher (mais pas de VF ni de sous-titres français, malheureusement), cela vaut le coup de se faire pétrifier…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Terence Fisher
  • Scénarisation: John Gilling, J. Llewellyn Devine
  • Titres: The Gorgon (VO)
  • Production: Hammer Films
  • Pays: Grande-Bretagne
  • Acteurs: Peter Cushing, Christopher Lee, Barbara Shelley, Richard Pasco
  • Année: 1964

4 comments to La Gorgone

  • Dirty Max 666  says:

    Et dire que je ne l’ai toujours pas vu celui-là ! En tout cas, tu rends ici un bel hommage à la Hammer…

  • Sylvie  says:

    Bonjour,
    je l’ai vu aussi, mais il y a tellement longtemps qu’il ne m’en reste que des flash-back déstructurés 😉
    J’adore toutes ces légendes, ces mythologies, et ce cinéma tout court. Malheureusement, et je ne veux pas faire dans le passéisme, mais je ne le retrouve plus aujourd’hui. Exemple : le remake du Choc des titans, une catastrophe. C’est trop moche ! Le seul qui détient encore ce codes et les remets au goût du jour en les emmenant plus haut est Rob Zombie. Merci à lui 😉

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