Le Grand Inquisiteur

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Quel est le film le plus connu en France sur la chasse aux sorcières ? Non, ce n’est pas Le Grand Inquisiteur, c’est Les Visiteurs ! Mais je vous rassure, on va quand même causer du film avec Price et laisser Reno et Clavier de coté. Préparez vos cordes et vos allumettes, ça va chauffer…

 

Si vous aimez le doom metal, la branche la plus lente et pesante du style métallique, il y a une chose qui est à peu près sûre: vous avez déjà entendu parler, peut-être sans le savoir, du Grand Inquisiteur. Car parmi les films ayant fortement influencé les groupes du style, le troisième long-métrage de Michael Reeves se paye une bonne place. Un groupe en reprend le nom, Witchfinder General, un autre fait une chanson sur son personnage principal, à savoir Cathedral avec « Hopkins », le chanteur Lee Dorian imitant une pendaison en concert lorsqu’arrive la fin du titre. N’oublions pas Electric Wizard qui avec « I, The Witchfinder » semble autant y faire référence qu’au film Mark of the Devil. Même le groupe plus traditionnel Saxon y va de son hommage, preuve en est que cette incursion dans les jupes des sorcières aura marqué bien des amateurs qui s’en inspirent ensuite pour leurs partitions. Il faut dire que la chasse aux sorcières et l’ambiance moite du film va comme un gant à la lourdeur du doom, qui a de toute façon les films anglais de l’époque en ligne de mire lorsqu’il s’agit d’aller pêcher un sujet donnant de jolis refrains. Une preuve que ce Witchfinder General, le film, a marqué les esprits…

 

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Matthew Hopkins est le « Witchfinder General ». Dans l’Angleterre de 1645, en pleine guerre civile, il parcourt le pays en compagnie de son associé Stearne, passant de villages en villages en ne laissant derrière lui que des dépouilles pendues de prétendues sorcières. Prenant plaisir à torturer les jeunes femmes tout en y voyant un bon moyen de gagner de l’argent et de s’attirer les faveurs des demoiselles qui seraient prêtes à tout pour ne pas finir sur le bûcher, Hopkins aime ce qu’il fait. Mais il s’attire des ennuis lorsqu’il s’en prend à un prêtre et sa nièce, tuant le premier et abusant de la seconde, obtenant en retour le courroux du fiancé de cette dernière, bien décidé à les tuer, lui et Stearne. Une histoire tirée d’une nouvelle du même nom de Ronald Bassett, elle-même inspirée du personnage historique de Matthew Hopkins, qui agissait comme dans le film en prétendant être mandaté par le Parlement, ce qui n’était pas le cas. Sortie en 1966, il ne fallut pas deux ans pour que sa version cinéma sorte sur les écrans, Le Grand Inquisiteur (qui à l’époque s’appelait Le Chasseurs de Sorcières en France) ayant été fait très rapidement. Et dans la douleur.

 

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Pas de temps à perdre pour faire un tel film, il fallait absolument profiter du succès encore vivace du cinéma gothique anglais instauré par la Hammer ainsi que du bouche à oreille à l’égard du livre. Qui pour réaliser un tel film ? Pourquoi pas Michael Reeves, petit génie du cinéma fantastique ? A seulement 18 ans, il tournait déjà son premier film, alors à 24, il allait faire des ravages ! Et puis son précédent film, The Sorcerers, mettait en scène le grand Boris Karloff, preuve que ce petit en a dans le froc et est capable de diriger des légendes. Reeves ne se fait pas prier et écrit une première version du scénario, avec Donald Pleasance (le Dr Loomis des Halloween, pour rappel), dans le but que l’acteur incarne le fameux inquisiteur. Mais voilà, la Tigon, société produisant le film (et à qui l’on doit également les autres films de Reeves) n’avait pas des moyens énormes et décide de collaborer avec AIP (pour American International Productions). D’une autre envergure (ils ont produit une quantité phénoménale de séries B fantastiques, dont les films de Roger Corman adaptant Edgar Allan Poe), cette dernière décide d’imposer son acteur star Vincent Price dans le rôle de l’inquisiteur, éjectant Pleasance par la même occasion. Une saine décision commerciale mais lourde de conséquences sur l’ambiance du plateau. Guère ravi à l’idée de devoir remanier le script pour adapter Hopkins à Vincent Price et encore plus en colère à l’idée qu’on retire Pleasance du projet, Reeves ne fera aucun cadeau au futur Dr Phibes. S’engueulant continuellement sur le plateau, Price finira par dire à son jeune réalisateur « J’ai fais 87 films, qu’as-tu fais, toi ? ». La réponse fut sèche comme un coup de trique: « J’en ai fais trois bons ». Il parait que Vincent Price fut celui qui ria le plus, l’homme étant connu pour sa bonne humeur. Mais ce n’était pas comme ça tous les jours, comme celui où l’acteur fait une dangereuse chute de cheval, ou le dernier jour de tournage où il apparaît ivre sur le plateau. Des prises de vues particulièrement tendues pour un film qui ne l’est pas moins, finalement. Mais ces mauvais moments semblèrent ne pas avoir entaché la volonté de Price de rejouer avec Reeves puisqu’après avoir vu et apprécié Witchfinder General, le comédien s’engagera avec lui sur d’autres films. Qui ne verront malheureusement jamais le jour sous sa coupe puisque le très jeune réalisateur décéda quelques temps après, visiblement très fragile psychologiquement…

 

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Reeves n’aura fait que trois films dans sa courte carrière, trois films qui resteront des œuvres d’un jeune réalisateur puisqu’il n’avait que 25 ans lorsqu’il est mort. Mais tous ne sont pas forcément des « œuvres de jeunesse ». Si le terme peut s’appliquer au très « campy » Revenge of the Blood Beast, voir au plus hippie The Sorcerers, Witchfinder General lui pourrait presque être qualifié d' »œuvre de la maturité » si ce terme n’était pas si galvaudé et au fond assez crétin. Mais il faut avouer que le style change radicalement entre les deux premiers films et ce troisième. Légers, amusants, ne se prenant pas au sérieux, ils étaient là pour divertir. Les fresques de Matthew Hopkins prennent, elles, une dimension nettement plus sérieuse. Dans la réalisation, déjà, le film étant très lent, aux plans posés, très classique dans sa forme. On pourrait presque y voir l’œuvre d’un « vieux » metteur en scène tant le film semble être pensé comme les classiques du genre. Nulle hystérie ou expérimentations, c’est du droit au but, de la simplicité et de l’efficacité. Comme si la forme s’effaçait pour laisser le fond apparaître plus en lumière. Il est vrai que l’histoire se suffirait presque à elle-même et ne demandait pas des moyens exagérés de mise en scène…

 

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Le Grand Inquisiteur est un film au scénario assez basique de prime abord, presque proche de ceux de la Hammer dans son déroulement. Mais on se rend compte très vite qu’il est bourré de thématiques. Hopkins en lui-même est un personnage très intéressant et au final très moderne. Faisant croire qu’il est un homme de dieu (et du Parlement), il fait mine de répandre la justice pour pouvoir laisser libre cours à ses pulsions, qu’elles soient sexuelles ou violentes. En accusant les autres de sorcellerie pour s’en mettre plein les poches (c’est visiblement très bien payé) et pour violer, Hopkins montre qu’il est nettement plus diabolique que ceux qu’il place sur le bûcher. Un être cynique à l’extrême et un rôle en or pour Vincent Price. Son acolyte Stearne, tout aussi condamnable, est au final nettement plus sincère que son associé. Il avoue sans détour aimer torturer et frapper les femmes, ce que Hopkins n’avoue jamais, même lorsqu’on le lui demande. Evidemment, en comparaison avec ces deux personnages hauts en couleurs, le héros Richard Marshall, ivre de vengeance, pourrait paraître un peu fade. Mais nos deux antihéros sont si détestables que le capitaine de l’armée de Cromwell ne peut qu’être sympathique en comparaison. On espère sa vengeance sanglante et rondement menée, même s’il semble clair qu’il ne sera plus sain d’esprit à la fin de sa croisade personnelle. Plus étonnants, voire encore plus détestables, sont les habitants des différents lieux visités par notre inquisiteur. Ils semblent prendre un grand plaisir à pointer du doigt leurs congénères en les traitant de sorciers. On ne sait par ailleurs jamais pourquoi le prêtre et sa nièce sont ainsi visités par Hopkins, ce qu’ils ont pu faire pour s’attirer les foudres du village. Mais une chose est sûre: personne n’est à l’abri d’une dénonciation gratuite. Et finalement, on se rend compte que ce sont ceux qui parlent au nom de dieu qui se révèlent être les plus sadiques, les plus pourris. Une chose qui n’a d’ailleurs jamais changé avec les siècles, le film de Reeves restant tristement d’actualité en cette année 2014…

 

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L’ambiance joue un rôle primordial dans un film de l’époque, on le sait tous. Celle de ce The Conqueror Worm (titre américain, tentant de surfer sur la vague des films de Poe, quand bien-même il n’y a que quelques lignes tirées d’une de ses nouvelles dans le film) est des plus particulières. Rattaché aux films gothique parce que l’époque le veut, Le Grand Inquisiteur n’en est pas vraiment un. Certes, les décors intérieurs peuvent rappeler la Hammer, tout comme les costumes, mais il n’y a ici pas de brume ou d’élément tentant d’accroitre le malaise avec un élément fantastique. Tout est bien ancré dans le réel le plus pur, et donc le plus dur, au point qu’on en vient à se demander si nous n’avons pas affaire à un drame violent plus qu’à une œuvre horrifique. Les décors extérieurs, des bois ou des champs assez vides finalement, rappellent un peu les westerns, et contribuent à donner une patte particulière au film. Vincent Price fait le reste, lui qui était habitué à jouer en roulant des yeux et en en faisant le maximum, le cabot se tient plus calme ici, la jouant sérieux. Ce qui occasionnera bien sûr de nouvelles disputes avec Reeves mais c’est pour le mieux, Hopkins est l’un des meilleurs rôles de Price, qui reconnaît ici l’une de ses meilleures performances. Ian Ogilvy est très bon également dans le rôle du héros. Ami du réalisateur (il est dans tous ses films), il sera connu pour incarner Simon Templar dans Le Saint en 78 et 79. Robert Russel se débrouille bien aussi en jouant ce salopard de Stearne mais sa voix ne collant pas au personnage, Reeves le fera doubler. Pas de bol. Enfin, Hilary Dwyer fait ici ses premiers pas devant la caméra et se montre convaincante. On la reverra aux cotés de Price dans The Oblong Box et Cry of the Banshee. Terminons avec Rupert Davies, vu dans Dracula et les Femmes !

 

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Bizarrement, Witchfinder General semble avoir eu plus d’influence sur la musique que sur le cinéma. Moins cité que les autres films de l’époque, il ne fait pas non plus partie des films les plus connus de Vincent Price. Il est vrai qu’il n’est pas évident de faire son trou entre La Chute de la Maison Usher, La Mouche Noire, L’Homme au Masque de Cire et L’Abominable Docteur Phibes… Bien dommage car, même si sa lenteur fait qu’il ne plaira sans doute pas aux jeunes générations de fans de films d’horreur, Le Grand Inquisiteur mérite clairement d’être plus connu qu’il ne l’est. Il était même en avance sur son temps puisqu’il n’est pas abusé de parler de « rape and revenge » alors que le style n’allait éclater que dans la décennie suivante. Même s’il est malheureusement mort peu après suite à un sale cocktail alcool/médicaments, Reeves pouvait être fier de son dernier film, qui clôt en beauté sa trop courte filmographie.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation et scénario : Michael Reeves
  • Titres: Witchfinder General (ENG), The Conqueror Worm (USA)
  • Production: Tigon, AIP
  • Pays: Grande-Bretagne
  • Acteurs: Vincent Price, Ian Ogilvy, Hilary Dwyer
  • Année: 1968

4 comments to Le Grand Inquisiteur

  • Dirty Max 666  says:

    Félicitation pour cette chronique très pertinente. J’ai appris pas mal de choses sur les coulisses de cet excellent Witchfinder General. Le film reste d’ailleurs l’un de mes Vincent Price préférés.

  • Princécranoir  says:

    Je me doutais bien qu’en fouinant dans les méandres de ce site je mettrai la main sur une chronique du « Witchfinder general ». Le texte est à la hauteur des qualités de ce film malheureusement méconnu et pourtant digne de figurer au panthéon des grands films d’épouvante anglais. Pourtant, comme tu le soulignes, il s’agit davantage d’un film « historique » que d’un film fantastique. C’est peut-être cet éloignement du genre attendu (avec Price en tête d’affiche) qui lui vaut ce désamour d’une partie du public attendant de voir surgir les démons des entrailles de la terre. Mais comme le film de reeves vaut mieux que ça, tu as bien raison d’en saluer les nombreuses qualités.

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