Le Fantôme de l’Opéra

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Vous aimez lire mais vous aimez aussi le cinéma et vous ne savez pas comment concilier ces deux passions ? Le cinéma muet est fait pour vous ! Vous pourrez ainsi admirer de magnifiques décors tout en lisant les pancartes servant de dialogues. Par quoi commencer ? Un classique bien sûr, Le Fantôme de l’Opéra!

 

Lorsque l’on parle du fantôme de l’opéra, c’est souvent cette première version avec Lon Chaney qui est citée, éclipsant celle de 1943 avec Claude Rains. Mais bizarrement, la Universal, qui produisit le film, n’en fait rien. Ils n’y touchent même pas. Aucune ressortie en VHS, aucune en DVD, du moins par leurs soins. Le film n’est même pas présent dans le coffret Blu-Ray réunissant les Universal Monsters ! Sans doute parce que le film est tombé dans le domaine public, permettant à n’importe quel éditeur d’en sortir une version DVD sans avoir à débourser un dollar ou parce que tout spectateur peut profiter du spectacle sur le net sans être dans l’illégalité alors que la version de 1943 leur appartient toujours. Mais si vous demandez à dix cinéphiles quelle version ils préfèrent, vous pouvez être sûrs que sept à huit d’entre eux vous répondront « celle de 1925, nondidju!!! ». La version Claude Rains est en effet plus propre sur elle, plus romantique, plus girly comme diraient les magasines féminins. D’ailleurs, si l’on y regarde bien, aucune des versions du roman de Gaston Leroux n’est parvenue à dépasser le film de 1925. Que ce soit celle plus sanglante des années 80 avec Robert Englund, le ratage des années 90 orchestré par Argento ou encore l’ennuyeuse comédie musicale des années 2000 de Joel Schumacher. Le seul à pouvoir rivaliser est Brian de Palma qui a pris le parti de s’éloigner autant que possible du mythe pour donner une version moderne et personnelle avec son énorme Phantom of the Paradise. Mais les autres sont battus à plates coutures par un film muet, rendez-vous compte !

 

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Est-il bien nécessaire de raconter l’histoire du Fantôme de l’Opéra ? Vous la connaissez bien, non ? Vous savez tout aussi bien que moi que c’est le triste conte d’un homme défiguré et vivant dans les caves de l’opéra de Paris qui tombe amoureux d’une cantatrice et fait tout son possible pour faire d’elle une star, menaçant ses rivales et les directeurs des lieux. Inutile de vous la résumer, donc, c’est bien ce que je pensais, d’autant que vous savez aussi que les choses vont mal tourner pour le fantôme puisque sa bien-aimée va le repousser une fois qu’elle se sera aperçue de sa laideur, courant dans les bras d’un comte plus séduisant, entrainant le courroux de l’être difforme. Le Fantôme de l’Opéra fait donc partie de ces quelques films fondateurs du cinéma horrifique, comme Nosferatu ou Le Cabinet du Dr. Caligari, de ceux qui ont montré la marche à suivre aux monstres classiques que sont Dracula ou Frankenstein. Des films qui ont gardé leur aura intacte, des films immortels qui ont pourtant bien failli disparaître, leur préservation n’ayant pas toujours été le problème premier de certaines personnes. Mais qu’importe, ils sont toujours là, prêts à mordre les spectateurs qui accepteront de se plonger dans les années 20, celles où tout restait à faire. Et n’allez pas croire que parce qu’on était au début du cinéma que tout était plus facile, traité par-dessus la jambe. Le Fantôme de l’Opéra a même demandé quelques brainstormings à ses créateurs, qui se sont arraché quelques cheveux. Demandez donc à Carl Laemmle, le fondateur de la Universal ! Bon, vous ne pouvez pas car il est mort, mais s’il était vivant il vous dirait que le film a été enfanté dans la douleur…

 

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On parle souvent des problèmes de studios depuis quelques années, pour de nombreux films. C’est qu’avec l’avènement d’internet, tout se sait, les langues de délient et deux mots sur Twitter permettent de se faire une idée des problèmes rencontrés lors du tournage d’un film. On a souvent l’impression que c’était diffèrent auparavant, que tout était plus simple car plus artisanal. Cela n’a pas été aussi facile que cela sur Le Fantôme de l’Opéra qui a eu droit à trois versions. Oui, trois versions du même film, avec re-shoots à l’appui. La première est de Rupert Julian, qui gardera d’ailleurs le crédit de réalisateur, une première mouture qui n’avait guère satisfait les exécutifs comme le public, ce qui entraina des prises de vue supplémentaires pour essayer de recoller les morceaux, cette fois sous l’œil d’Edward Sedgwick. Nouvel acte manqué qui entrainera une troisième variante, la finale, celle que nous connaissons, orchestrée par Lois Weber et Maurice Pivar, qui ne garderont pas grand-chose de la version Sedgwick. Les aventures du fantôme, parfois appelé l’étrangleur dans le film, sont donc un patchwork, plusieurs personnes ayant eu leur mot à dire, comme Lon Chaney, l’interprète du monstre. Père de Lon Chaney Jr. (l’interprète du loup-garou dans… ben Le Loup-Garou), ce film fit de lui une légende du cinéma d’épouvante, une ascension déjà entamée avec son rôle de Quasimodo dans Le Bossu de Notre-Dame. Un homme attaché aux horreurs parisiennes, aux être difformes, qu’il semble bien comprendre puisqu’il s’applique lui-même le maquillage nécessaire à rendre son interprétation terrifiante. Et le moins qu’on puisse dire c’est qu’on le remarque…

 

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Il faut bien dire ce qui est, les films basé sur l’œuvre de Gaston Leroux ne sont souvent intéressantes que par son monstre. Les scènes d’opéra ou montrant les directeurs parlementer sur l’existence du fantôme ne sont jamais les moments forts des films, pas plus que la romance entre Christine Daaé et le comte de Chagny. Ce qui intéresse le bisseux, c’est les caves et celui qui s’y terre, attendant son heure, s’infiltrant comme un rat pour commettre ses méfaits dictés par l’amour et la folie. Celui de 1925 est certainement la meilleure incarnation du mythe et son maquillage est probablement le plus beau de tous, ne faisant que renforcer son culte. Cela parait sans doute improbable de se dire que c’est le petit film muet de 1925 qui offre au fantôme son plus beau visage alors qu’il y eu moult versions par la suite qui ont bénéficié des maquillages modernes. Mais ce n’est pas le simplement brulé Claude Rains, le trop Freddy Krueger-like Robert Englund ou les trop simples Julian Sands et Gérard Butler qui arriveront à détrôner Lon Chaney. Il EST le fantôme de l’opéra, rendant l’ambigüité du personnage terriblement tangible. Au départ présenté comme un amoureux vaguement menaçant mais agissant pour la cause d’une jeune fille, il se métamorphose peu à peu, devenant un cruel meurtrier (il tue une dizaine de personnes d’un coup en leur envoyant un lustre sur la gueule et étrangle plusieurs ouvriers de l’opéra, quand même). Mortel, oui, mais aussi pathétique, il ne semble être qu’un pauvre homme hideux, obligé de se cacher du regard des autres, sans doutes trop cruels pour lui. Mais notre avis change vite lorsque l’on apprend qu’il est en fait un prisonnier échappé de l’Ile du Diable où il avait été enfermé pour pratique de la magie noire ! Le pauvre homme se change donc en un dangereux psychopathe qui a truffé les caves de pièges de toutes sortes… Un magnifique personnage, dont on ne sait quoi penser au final mais qui est en tout cas largement plus marquant que ses fils et petits-fils…

 

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Film muet oblige, la musique est omniprésente. Par chance elle est fort réussie, l’inverse aurait été un comble pour un film se déroulant à l’opéra. Bien sûr, les meilleures plages sont celles qui tentent de mettre la pression, comme celle plus discrète durant laquelle les personnages s’engouffrent dans les sombres catacombes. Un monde d’ombre dont le fantôme peut sortir pour emporter sa proie et la broyer. De même, les décors sont très travaillés, une obligation lorsqu’on ne peut pas se baser sur les dialogues. Le spectateur doit tout comprendre en une image puisque les personnages ne vont pas pouvoir s’étendre en explications et monologues. Et c’est peut-être ce qui fait de ce Le Fantôme de l’Opéra cuvée 1925 le meilleur du lot, car il va à l’essentiel, sans se perdre dans les romances, sans multiplier les personnages ou les intrigues. Toute émotion passe par le visuel, en une fraction de seconde. Le film offre donc quelques moments cultissimes, comme cette plongée dans les caves de la part de Christine, guidée par le fantôme sur sa barque, comme si elle était en train de traverser le Styx, pour un voyage sans retour. Ou encore ce moment déchirant où le fantôme observe la fille de ses rêves le trahir en révélant tout à de Chagny, ne pouvant que crier un « elle m’a trahi » qui le coupera définitivement de toute humanité. Et puis il y a bien sûr la scène du bal, durant laquelle le fantôme débarque déguisé en squelette drapé de rouge dans l’une des premières scènes couleur du cinéma. Une tache de sang qui éclabousse un film en noir et blanc qui aura marqué l’histoire du cinéma et aura fait de Lon Chaney l’un des plus grands. L’homme aurait dû incarner Dracula à la place de Lugosi quelques années plus tard mais décéda d’un cancer de la gorge, disparaissant en même temps que le cinéma muet qui l’avait rendu célèbre. Triste ironie…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Rupert Julian
  • Scénario: Elliot J. Clawson
  • Titres: The Phantom of the Opera (USA)
  • Production: Carl Laemmle
  • Pays: Etats-Unis
  • Acteurs: Lon Chaney, Mary Phiblin, Norman Kerry
  • Année: 1925

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