Le Viol du Vampire

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Mais dans quel monde vivons-nous, mes amis, je vous le demande. Jadis, les gens avaient peur des vampires, les craignaient, portaient de l’ail autour du coup pour éviter la si redoutée, et redoutable!, morsure ! Mais c’est terminé tout ça, maintenant ils violent ces pauvres créatures de la nuit ! Et ça, pour y penser, il fallait s’appeler Jean Rollin…

 

Depuis une petite dizaine d’années, le fan de cinéma fantastique français a eu l’occasion de retenir  les noms de certains de ses compatriotes versant dans son genre préféré. Alexandre « Haute Tension » Aja, Alexandre « A L’Intérieur » Bustillo et Julien « Livide » Maury, Pascal « Martyrs » Laugier, Xavier « Frontière(s) » Gens, Eric « Maléfique » Valette,… Les participants ne manquent pas, même si la plupart décident d’aller prêter leurs talents aux américains, moins frileux lorsqu’il s’agit d’allonger la thune pour filmer un peu de barbaque en pleine décomposition. Mais voilà, tous ces jeunes ont des pères, et même des grands-pères, que l’ont a trop tendance à oublier. Si Franju, plus respectable que les suivants, reste bien entendu dans tous les esprits, il n’en est pas de même pour le pauvre Jean Rollin. Bien sûr, il est connu des bisseux les plus affamés, de ceux qui ne reculent devant aucune bizarrerie, qui ne s’avouent pas vaincus face à la confusion narrative qui règne chez le réalisateur. Vu comme un zédeux de la pire espèce pendant tente ans par la presse et parfois même par les fans d’horreur, Jean Rollin connut malgré tout un petit succès au début des années 2000, époque où il était désormais permis d’afficher ses goûts pour les nanars et d’assumer ses « plaisirs coupables », comme on dit. Le site Nanarland offre un peu plus de visibilité au réalisateur, alors vieillissant, tout comme certains festivals anglo-saxons qui se mettent à diffuser ses films dans l’hilarité générale. Qui a vu Le Viol du Vampire ne saurait leur en tenir rigueur…

 

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C’est le 15 décembre 2010 que Jean Rollin décida de quitter le monde des vivants pour rejoindre celui un autre-monde certainement plus amusant et proche de ses films. C’est ce satané crabe appelé Cancer qui lui servit de billet pour le monde des ténèbres, là où il peut désormais danser avec les vampires lesbiennes qu’il a tant croqué dans sa longue filmographie, vestige d’un parcours étonnant. Car si Jean Rollin était le réalisateur le plus prolifique du cinéma fantastique français, c’est en grande partie grâce au hasard. Réalisateur de quelques courts-métrages qui le font remarquer par quelques producteurs, c’est à trente ans que le cinéaste se voit proposer son premier « vrai » job, par le distributeur Jean Lavie. Qui c’est Jean Lavie? Vous êtes trop fainéants pour aller voir sur le net ? Ok, le vieux Rigs va vous épargner trois clics et quelques frappes et vous résumer ce qu’il s’est passé en 1967. Comme Lavie est bien faite, l’homme était le propriétaire de plusieurs salles parisiennes spécialisées dans le cinéma horrifique, des lieux de culte comme le Styx ou le Midi-Minuit, de véritables sanctuaires dont ne pouvons qu’imaginer les décors puisque totalement disparus, ne vivant encore que via la mémoire (et les écrits) de vieux routiers du bis comme Jean-Pierre Putters ou Christophe Lemaire. Acquéreur d’un vieux film de vampire des années 40 appelé Le vampire, créature du diable, Lavie aimerait proposer la bande en double-programme avec un moyen-métrage de trente minutes, sur le même thème des suceurs de sang. Il décide de donner sa chance à Rollin, une main tendue qui changera son destin. Comme quoi, Lavie est belle.

 

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Mais si Lavie est belle, le distributeur n’est pas Crésus et ne pourra pas donner à Rollin de quoi faire un film réellement professionnel. Qu’à cela ne tienne, on se débrouillera! Les techniciens seront pris à la sortie des écoles, sans expérience, qui leur sera offerte sur le tournage. Les acteurs? Une stripteaseuse et un mannequin feront de parfaites vampires dénudées. Les autres? Des amateurs feront l’affaire! Même Rollin se prêtera au jeu de la figuration, tout comme son équipe, qui au détour de quelques plans pourront interpréter des paysans coléreux. Quand au scénario, il est signé Rollin lui-même, pardi ! Après tout le réalisateur touchait déjà à la plume et allait écrire plusieurs romans fantastiques quelques années plus tard. Mais voilà, quand on regarde Le viol du vampire, on peut sérieusement se demander s’il y a réellement quelque-chose d’écrit… Le film nous catapulte sans parachute dans la campagne française, là où vivent isolées quatre sœurs qui se croient vampires. Le sont-elles vraiment? Ce n’est pas ce que pense un jeune psychanalyste et le couple qui l’accompagne, bien décidés à mettre dans la tête de ces délurées que les vampires, c’est des conneries. C’est à peu près tout ce que l’on comprend du film, à vrai dire, qui commence par une explication totalement incompréhensible d’un châtelain. Ce brave homme, à l’accent anglais ou allemand (on ne sait pas trop, lui non plus), nous explique des trucs et des machins, rendus inaudibles par son accent et sa tendance à bouffer les mots. Bon, on se dit qu’on n’est pas plus con qu’un autre et qu’on finira bien par capter une info ou l’autre au fil du film, qu’on arrivera bien à se raccrocher à un wagon et remonter dans la locomotive. Que nous sommes naïfs…

 

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Le viol du vampire n’a pas de sens. Je ne peux pas le dire plus simplement. Même le titre ne veut rien dire. Alors oui, il y a bien une des sœurs qui semblent avoir été violée par le passé mais cela ne tient qu’à deux ou trois lignes de dialogues, une histoire vaguement parallèle, mais certainement pas le nœud de l’intrigue. D’ailleurs d’intrigue il n’y a pas vraiment, tout au plus pouvons-nous espérer savoir si les sœurs sont vraiment des vampiiiires (car oui, dans le films ils insistent souvent sur le i) ou si elles sont juste très connes. Remarque, ça, on le sait déjà. Se réunissant dans une prairie pour se coucher par terre devant une idole faite de bois et de paille, censée représentée leur terrible maître vampiiiire, les filles se font entuber par le châtelain. Et oui, le vieux s’amuse à parler à la place de la statue… en se cachant derrière! Visible à des kilomètres, même pour un aveugle, il ne trompe personne (les filles ne semblent d’ailleurs pas surprises que leur maître vampire a exactement le même accent incompréhensible que le vioque). Donc oui, nos sœurs sont définitivement des abruties et on se demande pourquoi le psychanalyste se casse le cul à tenter de les sauver. Il serait par ailleurs bien compliqué d’expliquer ce qu’il se passe par la suite. Tout le monde s’entretue, sans que l’on sache qui tue qui! Il faut dire que les filles se ressemblent toutes, guère aidées par un noir et blanc qui ne va certainement pas vous aider à distinguer les teintes de leurs cheveux. Il n’empêche que tout le monde crève ou presque, sonnant la fin du moyen-métrage… Qui se changera en long.

 

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Difficile de dire si Jean Rollin a dépassé les attentes de Lavie. Par contre, une chose est sûre, il a dépassé la durée souhaitée de quelques minutes. Suffisamment pour que son producteur se dise que Le viol du vampire est trop long pour être l’amuse-gueule d’un autre film. Il propose donc à Rollin d’allonger la durée du métrage, qui passera de moyen à long. Il lui fournit une somme à peine plus élevée pour finir cette deuxième partie, deux fois plus longue que la première. Mais voilà, tout le monde crève à la fin du premier acte, qui résout ce qu’il y avait à résoudre (du moins le suppose-t-on). Tant pis, Rollin fera avec, ressuscitant les morts (par chance les acteurs ont bien voulu revenir) et allongeant l’intrigue de manière… hum… confuse. Car cette deuxième partie (appelée « Les femmes vampires ») met en scène une reine vampiiiire qui veut éliminer les sœurs qui, visiblement, ont trahi sa confiance. Quel rapport a la reine avec les sœurs? En quoi celles-ci l’ont trahie? Est-ce que la reine aime les oranges? Nous ne le saurons jamais puisque le scénario est tellement évasif que le film ressemble à une gigantesque improvisation. Et histoire d’en rajouter au chaos et à l’incompréhension ambiante, la reine possède une clinique secrète qui aide (enfin, là encore ce n’est que supposition) les vampires à combattre leur addiction. Elle punit le châtelain par la mort parce qu’il avait mal fait son travail (quel travail ? sais pas) et va faire des trucs et des bidules avec l’une des sœurs dans un cimetière. Je suis vague? Tant mieux, le film aussi. On ne comprend vraiment rien à ce scénario, rien de rien, ce à quoi Jean Rollin répond qu’il avait paumé le script de la première partie peu avant le tournage, encourageant les comédiens à improviser. Bon, que l’on perde un scénar, c’est une chose, mais que l’auteur du scénar en question ne se souvienne pas de ce qu’il a écrit au point de partir en roue libre, c’en est une autre! Et quand bien même, cette perte ne concerne que la première partie du film, pas celle avec la reine et tout le bordel ! Alors comment expliquer que le deuxième acte soit encore plus nébuleux que le premier ? Rollin ne nous fera pas croire qu’il a perdu deux fois le scénario d’un même film, ça ne tient pas ! La seule chose qui est claire dans ce film, c’est que les vampires aiment montrer leurs nibards, parce que pas une ne cache ses mamelles !

 

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Résumer l’histoire du Viol du vampire est pour ainsi dire impossible, il faudrait voir le film dix fois pour espérer en comprendre ne serait-ce que le quart. Le film est d’ailleurs tellement dingue qu’il ne se fera pas que des amis. Pourtant, sortant en 68, année de la liberté et de la permission, le film aurait du trouver son public. Que nenni! Les spectateurs étaient si énervés par ce qu’ils voyaient qu’ils arrachaient les sièges du cinéma et voulaient casser la gueule de Rollin! On peut encore comprendre les catholiques, qui ne devaient pas apprécier l’érotisme et les seins à l’air qui sont dégueulés à chaque image, mais le public « lambda »? Certes, le manque de structure et l’incompréhension peut énerver un peu, peut-être jusqu’à demander le remboursement de la place, mais de là à démonter le cinéma! Le viol du vampire a été un joli scandale, la presse ne l’épargnant pas plus, jugeant que le film est une connerie entre potes, un film amateur réalisés par des étudiants en médecine ivres. Rollin sera si peiné par les réactions qu’il envisagera un temps d’arrêter le cinéma. Heureusement pour nous, il n’en sera rien.

 

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Peut-on donner tort aux critiques et aux spectateurs furibards? Non. Le film est structuré n’importe comment et le montage est complètement taré. Il faut voir cette scène, incroyable, où un couple court sur une plage, poursuivis par un gus qui se trouve au-dessus d’eux, sortant d’une caverne. Mais au lieu de viser vers le bas, l’homme pointe son arme vers le haut et tire! Et touche quand même sa cible, qui s’effondre! Il faut croire que les lois de la physique ne s’appliquent pas à Jean Rollin, dont les idées sont souvent sujettes à discussion. Comme cette bagarre entre deux hommes qui se termine par un cri de coq sorti de nulle part, aussi surprenant qu’inutile. Mais le ridicule vient également des acteurs, bien entendu très mauvais. A l’exception du docteur de la clinique, tous sont des amateurs et cela se sent. La meilleure (et donc la pire) n’est rien de moins que la reine des vampires en personne. Faisant les gros yeux en pestant comme une chatte quand il n’y a pas lieu d’être, rire agaçant, voix monotone, elle est un exemple à ne pas suivre pour tous les apprentis comédiens. Elle est d’ailleurs accompagnée de deux gaillards, un blond et un barbu, qui n’hésitent pas à cabotiner comme des chiens, comme si leur vie en dépendait. Rires gras après chaque vanne (soit chaque dialogue) pas drôle, s’agitant comme des clowns, ils semblent les seuls à ne pas avoir pris une boite de somnifères, à s’amuser un peu de ce qu’ils tournent. Mais il serait malhonnête de tout mettre sur le dos des acteurs, qui ne sont pas aidés par des costumes de toute beauté. Passons sur les moines vampires (oui, ya des moines vampires, ya même un curé vampire, avec croix à l’envers!) et leurs toges classiques pour nous attarder sur le bon goût déployé par la reine vampire (toujours elle!). Elle porte par exemple sur son dos une jolie petite cape avec une chauve-souris brodée dessus, genre cigle de vilains pas beaux dans un dessin-animé. Heureusement qu’elle est la reine vampire, ce serait la reine phacochère elle aurait un gros sanglier dans le dos. Elle est si fière de ses chauves-souris qu’elle a une espèce de scène de théâtre ornée d’une gigantesque chauve-souris en mousse ornée de plusieurs nibards en coton (à ce stade on ne s’étonne plus de rien). Que de bon goût!

 

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Evidemment, Le viol du vampire est un bon gros nanar, il serait difficile de le cacher. Mais il faut bien avouer qu’il y a plus que ce que les critiques veulent bien le dire… Car s’il a raté son film sur à peu près tout, il faut reconnaître que Jean Rollin sait aussi emballer de purs plans et sait choisir ses décors. Dignes de peintures, certaines images sont réellement belles, le film fourmillant de séquences poétiques. Certainement pas un grand technicien, Rollin a malgré tout une vraie vision artistique. Car oui, Le viol du vampire, c’est de l’art. S’il n’est pas meilleur que le tout venant du bis fauché, il a tout de même une identité qui lui est propre, une singularité (et pas seulement dans les mauvais cotés). Le film contient d’ailleurs tout ce qui fera le cinéma du réalisateur: des vampires féminins, de l’érotisme (souvent lesbien), des vieux cimetières et un coté surréaliste. Dommage que ses défauts soient également restés, notamment le jeu de ses comédiens. Des dires de ceux qui ont travaillés avec lui, Rollin n’aimait pas trop les acteurs, ce qui semble être une évidence tant ceux-ci semblent livrés à eux-mêmes dans ce premier film. Peut-être aurait-il fallut faire des films muets? Une idée qui n’aurait pas été mauvaise vu le cinéma de Rollin mais qui se serait soldé par un échec financier, à coup sûr…

 

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Car si les films de Rollin furent souvent diffusés au cinéma dans les salles de quartier, Le viol du vampire n’eu pas droit à tant d’honneurs. Noir et blanc oblige, les distributeurs ne croyaient guère au potentiel d’un film aussi rétrograde, surtout en plein succès de la Hammer qui proposait des couleurs chatoyantes. Du coup, de tous les films de Rollin, son premier est celui qui aura mis le plus de temps à sortir en vidéo. Heureusement, Norbert Moutier, en grand fan du monsieur, sortit Le viol du vampire en VHS, dans sa collection. Il faut dire qu’entre les deux hommes, c’est une longue histoire, Moutier ayant souvent utilisé Rollin comme acteur dans ses films (Alien Platoon, Trepanator, Dinosaur from the Deep). Après tout, tous deux partageaient le même sens du cinéma fauché, ultra bis, et leurs films avaient des défauts communs. Reste que trouver les films de Jean Rollin, et celui-ci en particulier, n’était pas facile. Aujourd’hui édité en DVD (avec interview en prime) chez L.C.J et même en Blu-Ray aux USA chez l’éditeur Redemption, la chasse au film fou peut prendre fin. Il n’empêche que votre serviteur est tombé dessus par le plus grand des hasards et dans un lieu qui ne s’y prête guère. Comme tout le monde, je fais des emplettes et je passe devant une boutique de dvd tout ce qu’il y a de plus classique et me dis qu’il serait bon d’allonger ma collection de films. Évidemment, ils avaient quelques nouveautés horrifiques, mais leurs bacs étaient surtout constitués de merdes qu’on peut trouver partout. Je commençais à suffoquer, entouré que j’étais par des Taxi 3, des Saucisses à tout prix (véridique, ça ne s’invente pas d’ailleurs) ou autres Tout à déclarer. Malade, je commençais à ramper, avec la langue, mes yeux vagabondant à la recherche d’une sortie. Et c’est là que mon regard s’arrêta sur Le viol du vampire, bien planqué, tout en bas, chez les V. Je n’en revenais pas de trouver un Jean Rollin dans un endroit pareil et, à mon avis, le vendeur n’en revenait pas non plus de l’avoir!

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Jean Rollin
  • Scénario: Jean Rollin
  • Production: les films ABC
  • Pays: France
  • Acteurs: Bernard Letrou, Solange Pradel, Nicole Romain
  • Année: 1968

2 comments to Le Viol du Vampire

  • M. Bizarre M. Bizarre  says:

    Finalement je ne l’avais pas vu celui-ci !
    Toutefois à te lire, me revient tous les autres Rollins que j’ai pu voir (moins Les Raisins, vraiment trop différent du reste de sa filmo), que ce soit dans les défauts, dans la mollesse, mais aussi dans cet étrange univers fascinant et décalé.

    Vraiment, je crois que Rollin aurait dû faire du théâtre (quoique s’il n’aime pas les acteurs, ce n’est pas vraiment le mieux) ou en tout cas jouer de la photo. Il possède clairement une fibre artistique, un amour pour les histoires étranges et tenant presque du conte, quelque chose de très Littéraire en fait.

    Du coup ses problèmes de rythmes, les comédiens qui ne savent pas quoi faire et l’aspect bizarre du scénario forcément limités (par rapport à ses livres), tout ça donne des oeuvres pas très « bonnes » dans le sens conventionnel et ne rendent certainement pas justice à ce qu’il devait être capable d’accomplir.

    Maintenant il faudrait vraiment que je mette la main sur ses livres…

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