Island Claws

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Si ce n’est quelques vieux scarabées à la coque solide comme Jim Wynorski, Fred Olen Ray ou Dave Decoteau, le faiseur de B-Movie est un animal dont la durée de vie excède à peine celle d’une mouche du terreau. Voire celle de l’éphémère, bien nommée bestiole restant bien au chaud dans son cocon trois années durant et mourant quelques heures à peine après son éclosion. Hernan Cardenas était visiblement de ceux-là, signataire d’un seul et unique film, dit-on budgété à 4 millions de dollars, comme souvent un creature feature faisant appel à quelques vieilles gueules d’Hollywood. Island Claws (1980) que ça s’appelle, version légèrement modernisée, et un peu politisée, de L’Attaque des Crabes Géants de Roger Corman.

 

 

Discussions autour des biens faits d’une centrale nucléaire dont les déchets dégueulasseraient les eaux environnantes, débat sur des immigrés débarqués en barque et accueillis par des locaux armés de fusils de chasse, échange de vues sur la misère des classes populaires, conciliabule autour de la faim dans le monde, symposium sur la possibilité de remplir les ventres de l’Afrique tout entière grâce à quelques expériences sur des langoustines… Serions-nous assis dans les coulisses de l’émission C à Vous, où serait reçu quelque élu écolo et un gros cerveau des académies ? Invités à l’assemblée nationale, entre les gueulantes et les avions de chasse en papier envoyés avec rage dans le cou de l’opposant ? Pris à parti en rue par un jeune quêtant la signature du bon peuple sur sa pétition aux airs de papyrus ? Cela pourrait si une nuée de petits crabes, puis un autre nettement plus imposant de plusieurs mètres de long, ne venaient pas claquer des pinces sur le casting, faisant voler en éclats d’un coup d’un seul les quelques aspirations politiques et dénonciatrices de ce qui, en définitive, redevient vite une petite bande d’exploitation balnéaire. Nous voilà donc en fait sous le tournesol incandescent de Floride, où un site industriel subit plusieurs fuites radioactives et pourrit la mer et ses habitants. C’est-à-dire des crustacés rendus violents et dévoreurs d’homme, que tenteront de repousser une journaliste et l’employé d’un centre de recherche spécialisé dans la faune océanique. Deux êtres que tout devait opposer : elle est la fille d’un homme ayant fait fortune dans le nucléaire et qui, plusieurs années avant cela, aurait tué lors d’un accident de voiture ses parents à lui. Roméo et Juliette au pays du Surimi maudit. Qu’on se rassure, Cardenas ne va pas trop mettre l’accent sur les béguins d’été. Ni sur ses crabes mutants, cela dit.

 

 

Faut le comprendre, le pauvre n’en est qu’à son premier film, qu’il produit et scénarise, et il doit faire avec un monstre géant qui lui aurait coûté un million et des paniers entiers de crabes qui ne devaient sans doute pas être des plus obéissants sur le plateau. Vous me direz, il n’avait qu’à écrire une comédie dramatique entre deux vieux en plein divorce et se disputant dans leur salon, c’était moins onéreux et il ne s’embarrassait pas de la présence des cancers pinceurs de fesses. Mais bon, quand on veut faire un film de giant crabs, on veut faire un film de giant crabs. Alors on en fait un. Et pas un mauvais en plus, Island Claws, tourné en 80 mais dont la sortie se fit quatre ans plus tard, étant ce qu’il est commun de nommer « un bon petit glaviot qu’on se plaît à garder en bouche un moment avant de le cracher dans la poche du voisin ». En tout cas, moi c’est comme ça que j’dis ! Attention, c’est pas les vins de l’Olympe servis par Aphrodite ni les nectars du Valhalla offerts par les valkyries mais plutôt le verre d’eau du robinet. Mais celle-ci a-t-elle au moins le mérite de rafraîchir et de nous éclaircir la gorge et les idées. Le défaut du seul boulot fait par Cardenas (autant commencer par le mauvais), c’est la réticence évidente qu’il a à filmer ses animaux meurtriers, réticence trouvant probablement source dans la peur qu’à l’auteur de se ridiculiser avec des effets onéreux et pourtant peu impressionnants. Nous n’aurons donc jamais de plan de crabes taille réduite prenant d’assaut les jupes et mollets de ces dames, car sans doute celles-ci ne voulaient pas risquer une griffure. Quant à la scène avec le maxi crabe, si elle mise sur la longueur et prend de l’ampleur en liguant tout un village contre la bête, le fait qu’elle soit plongée dans un voile de nuit sabre dans son enthousiasme. A ce niveau, Island Claws sonne comme trop léger, c’est un fait, d’autant qu’il se refuse aux effusions sanguines. Mais pas à la méchanceté : un vieux type sera si paniqué par l’invasion qu’il mettra le feu à sa propre maison de fortune (un bus abandonné) tandis qu’un pauvre chien sera mortellement blessé par la gargantuesque pince.

 

 

En fait, Island Claws doit notre bienveillance à deux choses. D’abord au fait que contrairement à tous les animal attacks movies de la période, il ne tente à aucun moment de singer Les Dents de la Mer ni même d’en reprendre des éléments. Cardenas écrit sa propre histoire avec ses propres personnages, en évitant les vieux loups de mer qui en savent long ou les promoteurs immobiliers pressés d’étouffer l’affaire. D’ailleurs, les directeurs de l’usine apparaissent à peine, prenant la forme de coupables invisibles auxquels on ne demande jamais de compte, auprès desquels on ne court même pas chercher un peu d’aide. Ceux-là vivent dans un autre monde que celui des protagonistes, tous pauvres à des degrés divers, forcés de vivre dans des cabanons, de se soûler la gueule pour oublier leur indigence, de jouer du banjo et de l’harmonica dans une veine tentative de divertissement, puis de se battre avec des familles de Noirs venus par la mer pour profiter de ce qui, ailleurs, serait considéré comme de simples petits restes. Socialement, Island Claws dresse un portrait qui lui est propre dans le genre. Et il le fait avec de bons personnages incarnés par de bons acteurs. Nita Talbot, connue pour la série Mannix, serre à boire au bar sous le regard attendri de son époux, joué par un Robert Lansing venant tout juste de se trouver une deuxième carrière dans l’épouvante animalière, puisqu’il écrasera du cafard dans The Nest et combattit d’autres insectes dans L’Empire des Fourmis Géantes. Les jeunes sont mignons tout plein, se disputent, se rabibochent, le tout dans une atmosphère douce-amère : tout le monde sourit, personne ne se croit totalement heureux, chacun fait de son mieux et tout le monde finit par se faire pincer le cul à un moment ou un autre, si ce n’est les premiers rôles. Alors oui, le bisseux hâtif pestera contre un film qui prend son temps. Mais au moins attendra-t-il en bonne compagnie de persos sympathiques. Combien de pelloches du genre peuvent se vanter de la même chose ?

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation: Hernan Cardenas
  • Scénario: Jack Cowden, Ricou Browning
  • Production: Ted Swanson
  • Pays: USA
  • Acteurs: Robert Lansing, Steve Hanks, Nita Talbot, Jo McDonnell
  • Année: 1980

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