Dracula, Prisonnier de Frankenstein

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Dracula contre Frankenstein, troisième round. A moins que l’on en soit déjà au quatrième, voire au cinquième ? C’est qu’on perd le compte dans cette tornade de canines arrachées et de boulons dévissés, les deux géants du fantastique gothique n’en finissant plus de se perdre en coups de genoux dans la cape et gifles sur les sutures suintantes. Et tout cela sur les rings les plus misérables qui soient, sinon ce n’est pas drôle. Pas d’Al Adamson ou de Paul Naschy à l’arbitrage cette fois, mais un Jess Franco qui regarde ailleurs et ne voit pas que le loup-garou s’infiltre dans Dracula, Prisonnier de Frankenstein (1972) pour ajouter encore un peu au bordel ambiant.

 

 

Seul psychotrope n’altérant pas la santé tout en vous proposant le même trip – et parfois la même somnolence – qu’une volée de cachetons prescrits par votre nouveau doc’ (vous savez, celui qui n’a pas de secrétaire, a abandonné la blouse blanche pour le sweat à capuche et que vous retrouvez à minuit sous un pont), le cinéma de Jess Franco est une affaire de phases, de trilogies non-officielles, de paires de fortune généralement crachées à la face du monde aux mêmes périodes. On a donc le cycle du gothique monochrome où science et psychopathie font bon ménage, les années carcérales où Lina Romay teste sans se faire prier la literie des pénitenciers des pires dictatures, les vrais/faux détours au cimetière pour y déterrer des zombies pour Eurociné, les soirées dansantes à 50 % porno 50 % psychologiques (pour du 100 % onirique), les délires de fin de carrière où un aspect plus pop se mélange aux expérimentations les plus audacieuses, et quelque-part au milieu de tout cela des hommages pierreux au fantastique des origines, avec tout ce que cela sous-entend de goules ancestrales et de prodiges du tube à essai passés du côté obscure de la sainte Science. Chaque homme retourne un jour à ses racines, et pour Franco c’était la Universal et ses silhouettes menaçantes tapies dans la brume. Un temps prêt à fonder des entreprises de grande ampleur, il tourna avec Christopher Lee Les Nuits de Dracula, bisserie collant au plus près à l’oeuvre de Bram Stoker. Un sacré chantier où il se rendit visiblement compte que les adaptations du travail des autres, ce n’était pas pour ce grand prêtre de la fulgurance et de la préparation rapide. Trop heureux de flotter dans un décor gothique pour quitter les forteresses des monstres d’antan, il entreprend donc d’en revenir à un style moins littéraire et plus orienté bande-dessinée avec Dracula, Prisonnier de Frankenstein et Les Expériences Erotiques de Frankenstein, le premier étant en outre un brouillon non-avouée du second.

 

 

 

Et ça se voit. Car autant on avait par chez nous vachement apprécié Les Expériences…, que l’on irait même jusqu’à considérer comme ce que Jess nous pondit de meilleur, autant Dracula, Prisonnier de Frankenstein nous la laisse désespérément flasque. Cela commence plutôt sur les chapeaux de roue, pourtant, et sans parler de nervosité, mot décrivant assez mal le style Franco, force est de reconnaître qu’il se passe des trucs dès le début. Rigolez pas, on peut parfois attendre assez longtemps qu’un film de Jess Franco passe à l’action. Genre dix ou douze films. Ici, Howard Vernon, planqué sous le dentier du comte Dracula, occupe sa nuit en passant d’une chambrée de jolie femme à une autre, jusqu’à se mettre à dos le légitime de l’une d’elle, le bon Dr. Seward (Alberto Dalbés). Celui-ci saute une nuit de sommeil, file à la crypte du prince des ténèbres et lui plante un pieu à l’aide du plus petit marteau du monde, le genre qu’on utilise pour tester vos réflexes à la visite médicale. En vrai, il lui faudrait sans doute trois bonnes heures avant de parvenir à percer la cage thoracique du vampire et toucher à son pauvre coeur, mais personne n’ayant tout ce temps-là, ça se règle en un quart d’heure et ça satisfait tout le monde. Dracula a mordu des gens, le sang a coulé, Jess nous a lancé ses habituels zooms si extrêmes qu’ils nous en permettraient presque de compter les pores du vieux Vernon, et tout cela sans piper mot. Dracula, Prisonnier de Frankenstein ne se fera pas film muet, mais il sera définitivement peu causant. Ca nous va aussi. Puis arrive le Baron Frankenstein (Dennis Price) et son assistant louche Morpho (Luis Barboo), venu avec dans leurs bagages le fameux monstre de Frankenstein. Pour certaines raisons peu claires – le fait que tout le monde se taise n’aide pas à comprendre les objectifs des uns et des autres – le mad doctor décide de ressusciter Dracula, redevenu une chauve-souris banale après son trépas. Frankenstein envoie sa création kidnapper une chanteuse de cabaret, récolte le sang de cette dernière et le verse sur la roussette dans une séquence visuellement jolie, mais qui n’en finit pas de mettre mal à l’aise l’ami des animaux qui sommeille en moi, tant il paraît clair que la bête se serait bien passée de cette douche aux globules rouges…

 

 

Et puis plus rien. Du moins durant un bon moment. Franco retrouve ses travers habituels, ne filme plus que le vide (on a très vite l’impression, trompeuse, que la moitié du film se passe dans une calèche) et tombe dans une atonie dont il peine à sortir. Il faudra attendre le final, où le gentil Seward, aidé par une sorcière du village voisin, se transforme en loup-garou pour que l’intérêt remonte un peu. La mutation tombe évidemment comme un sourcil entier dans la soupe aux oignons, mais avouons que cela déride de soudainement voir un lycanthrope invité à la fête. Même si celui-ci ne fera pas grand-chose et sera vite calmé par le géant vert. Victoire par KO. Un point partout niveau look, par contre : le werewolf a certes du poil au menton et des rouflaquettes de vieux crooner, mais il a surtout l’air d’avoir de la graisse partout sur la face. Quant au monstre de Frankenstein, c’est pire encore que celui, déjà en-dessous de tout, de Black Frankenstein, puisque son maquillage se limite à un fond de teint vert et des points de suture apposés au pinceau. Dans le genre minable, ça se pose-là. Vernon et ses dames vampires (Britt Nichols) sont encore ceux qui s’en sortent le mieux, d’une part parce qu’ils passent tout le film à ronfler dans leur caisson en bois de pin, ensuite parce que leur transformation se limite à une vilaine conjonctivite et des ratiches de tigre à dents de sabre. Les décors, eux, sont comme toujours bien choisis par un Franco a l’oeil toujours ouvert pour trouver de vraies cartes postales et les vicier à coup de nymphes dénudées et de savants dingos, et le connaisseur retrouvera des murs et portes déjà vues auparavant ou par après dans son œuvre. Le reste des troupes continuera à ne rien comprendre à son art, et pour ce coup il sera difficile d’apporter une contradiction valable. Grand prêtre de l’improvisation, jazzman de la pellicule, Franco donnait dans le medley de ses hits passés et dans la reprises des vieux couplets. Malheureusement pour lui (un peu) et pour nous (beaucoup), la greffe prend ici beaucoup moins bien que dans Les Expériences Erotiques de Frankenstein, plus réussi à tous points de vue, plus fou sans doute aussi. Retournez-en donc à celui-là, ça vaudra mieux pour tout le monde.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation: Jess Franco
  • Scénario: Jess Franco
  • Production: Robert De Nesle, Victor de Costa
  • Titre original : Drácula contra el Dr Frankenstein
  • Pays: Espagne, France, Liechtenstein, Portugal
  • Acteurs: Howard Vernon, Dennis Price, Alberto Dalbés, Britt Nichols
  • Année: 1972

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