Le Masque (The Bat)

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Le cinéma de la Old Dark House a ses règles immuables. Les branches taquines des arbres nus et centenaires se doivent de griffer les carreaux de la chambre à coucher, où logent des femmes encore tremblotantes des légendes locales, comme de juste sinistres, qu’on leur a racontées dans la journée. Le tonnerre se doit aussi de hurler et se mélanger au son du heurtoir rouillé qui frappe et frappe et frappe la vieille porte cochère. Derrière elle, le sourire en coin de Vincent Price. C’était obligé, puisque tout mystery movie soit-il, Le Masque (ou The Bat, 1959) se teinte d’épouvante lorsqu’un assassin sort les griffes pour égorger le bon peuple dans un vieux manoir.

 

 

The Bat, c’est aussi le bis repetita, l’écho des années 50 d’un livre bien plus ancien, L’Escalier en spirale de Mary Roberts Rinehart, souvent adapté au cinéma muet comme au théâtre, et donc de retour dans les salles obscures dans un noir et blanc qui lui va si bien. Et pour rester dans une ambiance littéraire, l’héroïne sera l’auteure Cornelia Van Gorder (Agnes Moorhead, Citizen Kane), spécialiste du crime puni au dernier chapitre et des détectives amateurs, partie poser ses valises dans une vaste demeure reculée, de celles qui voient les chauffeurs de taxi éviter leur allée. Faut dire aussi qu’un meurtrier nommé « la chauve-souris » rôdait dans le secteur et devint connu pour avoir usé de ses gants acérés pour saigner plusieurs personnes. Mais puisque la Van Gorder désire trouver l’inspiration entre ces cieux murs pour son prochain massacre d’encre et de mots… Elle sera servie. Car l’un des propriétaires des lieux, John Flemming, également directeur de la banque locale, s’est retiré dans son chalet forestier en emportant un million de dollars. Pour être certain de ne pas être suspecté par la justice, il demande à son ami le Dr. Wells (Price) de l’aider à falsifier sa mort en tuant un pauvre hère et en prétendant qu’il s’agit bel et bien de la dépouille de Flemming. Wells sera évidemment récompensé d’un demi-million pour sa complicité. Bon en calcul et ayant compris qu’un million entier vaut mieux que sa moitié, le médecin tire au fusil de chasse dans Flemming, réglant par la même occasion la question du corps, finalement authentique. Reste maintenant à récupérer le magot, caché dans le manoir où séjourne désormais Cornelia, dont les nuits seront épuisantes puisque, chaque soir, le fameux meurtrier The Bat s’infiltrera dans le petit castel, lui aussi à la recherche des bons du trésor dérobés.

 

 

Entrée mineure dans la filmographie du grand Vincent, Le Masque fait aussi partie de ses plus amusantes, le travailleur Wilbur Crane ayant visiblement très à coeur de livrer un divertissement « de genres ». Oui, avec S, parce qu’au fond Mister Crane touche un peu à tout, se sert de l’escalier en colimaçon qu’est The Circular Staircase pour s’arrêter à chaque étage des styles. Au premier, il récupère évidemment une structure policière, voire reprise au roman noir car faite de trahisons entre malfrats guindés, de basses affaires pécuniaires et de flics en vadrouille, avec ses suspects nombreux (oh non, le nouveau majordome a des casseroles au cul ! Mince, la nouvelle cuisinière est froide et louche) et ses fausses pistes. Au deuxième, il pique le décorum de l’épouvante. La seule présence de Vincent Price appuie l’aspect macabre, principalement dans l’esprit du spectateur. Car à l’écran, même si le petit roi du morbide joue de fourberie, il ne porte pas non plus la robe de chambre d’un Roderick Usher et n’appesantit pas particulièrement l’ambiance. Mais la prononciation de son seul nom fait résonner dans l’arrière-cour de nos pensées les pleurs des spectres passés. La maison du défunt Flemming semble en déborder, et la présence de The Bat dans le coin souligne encore un peu plus la chose. Lorsqu’il apparaît et ouvre des gorges, il le fait vraiment, sans jets de sang et jeux de boyaux, mais avec son ombre qui se plaque aux murs pour faire hurler les femmes, et ses mains tueuses qui foncent vers l’objectif. Quelques années plus tard et on aurait causé de krimi ou de giallo… Puis le climat s’en mêle aussi, avec orages chaque nuit, vents violents dans les couloirs de la maisonnée bourrée de passages secrets, de sorte que l’obligatoire armure de garde en haut des escaliers se met à les dévaler dans un vacarme à vous torturer les tympans.

 

 

Et au dernier étage, il récupère un beau panier d’humour, apporté par Van Gorner et sa domestique, vieille fille casse-cou mais pas trop. Un peu de bonne humeur féminine dans un monde de brutes masculines, et il est drôle de voir ces dames vulnérables se gonfler d’un courage fragile qui leur permet de balancer un tisonnier dans la gueule de leur assaillant, noir corbeau forcé de battre en retraite face la furie de l’oisillon attaqué. Leur peurs et rires rythment en tout cas joliment The Bat, au point que lorsque sonne la première demi-heure, on a l’impression qu’il s’en est déjà passé énormément. Point de temps mort, pas de réelle surprise non plus, juste une bonne petite bande à mystères et vieilles frousses, de celles qui vous enrobent dans une couverture rassurante et confortable.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation: Crane Wilbur
  • Scénario: Crane Wilbur
  • Production: C.J. Tevlin
  • Pays: USA
  • Acteurs: Agnes Moorehead, Vincent Price, Lenita Lane, Gavin Gordon
  • Année: 1959

2 comments to Le Masque (The Bat)

  • Roggy  says:

    Très belle chro l’ami.

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