Viande d’Origine Française

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Arnaud Montebourg nous l’a dit et répété: il faut privilégier le « Made in France ». On ajouterait même « il faut privilégier le gore Made in France », ce que ne semble pas avoir compris le public, qui évitent soigneusement les sorties horrifiques tricolores pour aller somnoler devant des comédies pas drôles et des drames dramatiquement nuls. Mais laissons Xavier Sayanoff et Tristant Schulmann dresser l’état des lieux à notre place, feignasses que nous sommes.

 

Pourquoi le cinéma fantastique français se plante systématiquement ? Pourquoi le genre hexagonal arrive à s’exporter les doigts dans le nez mais est boudé par les français qui lui préfèrent des navets avec Dany Boon ou Gad Elmaleh qui, eux, ne quittent jamais le pays ? Pourquoi les réalisateurs amoureux du gore partent tous aux States, quittant une France incapable de les retenir ? Pourquoi un film d’horreur est si difficile à produire alors que cela semble si facile en Espagne ? Voilà une jolie hotte de questions auxquelles Xavier Sayanoff et Tristant Schulmann ont tenté de répondre. Ou plutôt de faire répondre les autres ! Et ce dans leur documentaire Viande d’origine française, diffusé sur Canal + en 2009. La qualité d’un docu dépend généralement de plusieurs choses comme son rythme, son aspect ludique, le ton employé, la quantité d’informations déversées et, bien sûr, ses intervenants. Et il sera bien difficile de faire le moindre reproche au duo concernant ce dernier point puisqu’ils réunissent la quasi-totalité des metteurs en scène ayant œuvré dans l’horreur entre 2000 et nos jours, à savoir Pascal Laugier de Martyrs, le duo Bustillo/Maury d’A L’Intérieur, Patrice du Welz de Calvaire, Xavier Gens de Frontière(s), Yannick Dahan et Benjamin Rocher de La Horde, David Morlet de Mutants, Eric Valette de Maléfique ainsi que Vincent Lobelle et Stephen Cafiero des Dents de la Nuit. On retrouve même le roi du Z à la française Richard J. Thomson et quelques journalistes, comme Rurik Sallé et Fausto Fasulo de Mad Movies (enfin, à l’époque, Sallé s’en étant allé dans l’aventure Metaluna) et l’obligatoire Christophe Lemaire, toujours dans les bons coups. Et histoire de terminer ce joli filet garnis on a même la chance d’avoir des entretiens avec quelques producteurs et d’Hélène de Fougerolles, qui a joué dans les films de Morlet et Lobelle/Cafiero. Que du beau monde ou presque (on se demande un peu ce que les auteurs du nanar absolu qu’est Les Dents de la Nuit font là mais bon) qui va pouvoir disserter sur la place du genre en France.

 

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Il n’est pas aisé de chroniquer un documentaire comme Viande d’origine française sans être tenté d’en refaire le débat. Par chance, il est plutôt bien tenu, les intervenants revenant sur leurs essais et tentatives avec le plus d’objectivité possible, pointant autant du doigt les soucis provenant de la manière de produire des films en France que les défauts de leurs propres films. C’est donc très naturellement qu’ils avouent en avoir parfois fait un peu trop, sans doute un peu effrayés que leur premier tir soit également le dernier. Alors autant que la balle se change en obus et fasse tout exploser sur son passage ! Il est donc assez surprenant de les voir s’étonner que le public ne se bouge pas en masse pour aller voir des films aussi extrêmes que Martyrs, A L’Intérieur ou Frontier(s) des œuvres qui sont, par nature, réservées à un petit comité de goreux, une secte underground aimant se faire mal. Si encore ils avaient réalisé des films d’horreur plus grand public à la Scream, on pourrait comprendre leur désarroi face au peu de soutien qu’ils ont de la part des distributeurs et médias, mais en prenant pour exemple des films coups de poing comme Massacre à la Tronçonneuse, qui en avait chié lui aussi pour être visible en France, il ne faut pas non plus s’étonner d’avoir du mal à attirer un public lambda. Ce qui ne veut pas dire que c’est de la faute des réalisateurs, qui reconnaissent volontiers que leur tendance à mettre la tête dans les tripes fumantes n’est pas forcément le passe-temps favori du reste de la population française. Ils pointent donc du doigt un cinéma français trop cartésien, adepte du sérieux, et qui préfère financer des drames ennuyeux avec Jean-Pierre Daroussin que de tenter l’aventure de l’épouvante ou de l’action.

 

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Le documentaire laisse donc un goût amer, celui d’un pays qui fut parmi les premiers à verser dans le fantastique et qui connut tout de même quelques gloires, comme Les Yeux sans Visage de Franju, qui a soudainement renvoyé toute forme de cinéma de genre d’un revers de la main pour plonger la tête la première dans la nouvelle vague, bien évidemment peu appréciée des intervenants, qui n’hésitent pas à la tacler, à juste titre. Le plus peiné de la situation est très certainement Pascal Laugier, un véritable passionné, presque maladif, dont le ton employé pour décrire ses opinions prouve la douleur qu’il ressent. Les autres sont plus rigolards, à l’image du documentaire lui-même, qui n’hésite pas à amuser la galerie avec quelques gags bien sentis, surtout lorsqu’il s’agit de se moquer du système de financement français, de celui de classification des films et, surtout, des affiches de navets dans les abribus. Il n’est d’ailleurs pas très utile d’en dire plus sur les discours des uns et des autres, tous très intéressants, et le mieux est encore de vous laisser juger par vous-même. Je vais tout de même revenir sur un point: celui du budget alloué aux films d’horreur en France. Selon nos réalisateurs questionnés, ils ont eu environ 2 millions pour faire leurs films, ce qui est, toujours selon eux, insuffisant pour faire un film réussi. Et si on les croit volontiers quand ils disent que c’est la croix et la bannière pour arriver à finir un film dans des conditions qui sont loin d’être optimales, il semble également nécessaire de leur faire remarquer qu’Insidious, sorti à peu près à la même époque, un peu après, disposait d’un budget similaire, voire moins élevé, et semble pourtant avoir couté dix fois plus. Donc en dehors de la question du budget, il y a peut-être également celle de savoir comment on l’utilise et on a la sensation que les français n’ont pas réussi à tirer le meilleur de ce qui leur était donné.

 

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Finalement, le réalisateur des Dents de la Nuit a bien fait de venir puisqu’il dit quelque-chose de vrai: le genre a simplement besoin d’un succès français, un vrai, qui permettra aux producteurs d’être moins timides et de nous balancer de l’horreur hexagonale comme s’il en pleuvait. Et de toute évidence, ce n’est pas en faisant des films « hardcore » que cela arrivera (même si Le Pacte des Loups, gros succès fantastique, n’a pas vraiment eu de suites). Peut-être que nos réalisateurs auraient dû y aller plus doucement pour le premier jet, histoire de préparer le public pour la suite et pouvoir envoyer la sauce sans retenue (vous me direz, Saint Ange n’est pas hardcore et n’a pas explosé le box-office pour autant…). La voix de la sagesse viendra de la bouche de Christophe Lemaire qui fait remarquer qu’au moins, ils ont fait leurs films ! Il aurait d’ailleurs été intéressant de faire parler Thomson plus longuement, lui qui tente de faire comme tous les jeunes de la French Horror depuis 15 ans et n’a jamais reçu le moindre coup de pouce. Il aurait aussi été intéressant de voir ce que pensent des Norbert Moutier ou Jean Rollin (encore en vie lors du tournage) de cette vague et des moyens de cette nouvelle vague de sang, royaux par rapport aux leurs. Reste que quasiment cinq ans après les faits, on peut déplorer le manque d’avancée pour notre genre chéri en France. Finalement, rien n’a vraiment changé depuis Viande d’origine française si ce n’est la venue de Metaluna Productions qui tente vaille que vaille de prolonger ce cinéma mort-vivant. Il est en tout cas amusant de voir que de tous ces réalisateurs, peu ont continué l’aventure du gore français mis à part Bustillo et Maury (avec Livide et Aux Yeux des Vivants). Valette et Du Welz se sont lancés dans l’aventure du polar frenchy, Laugier, Morlet et Gens sont tous partis faire leurs films aux USA, histoire de rejoindre un Alexandre Aja également présent dans ce documentaire obligatoire si vous êtes francophones et que vous aimez le gore. Le genre de docus que l’ont aimerait voir sortir en DVD avec des entretiens allongés, tiens…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Xavier Sayanoff et Tristant Schulmann
  • Pays: France
  • Année: 2009

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