The Black Cat (Demons 6 : De Profundis)

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Sans aller jusqu’à décrire Luigi Cozzi comme l’âme damnée de Dario Argento, difficile de fermer les yeux sur son statut d’ombre du virtuose de l’épouvante italienne, de domestique sacrifiant son existence tout entière à la juste cause de l’art de son maître, auquel il dédie boutique, livres et même le présent film. Méfiez-vous donc du titre Edgar Allan Poe’s Black Cat (1989), qui ne trouve justification que dans trois ou quatre gros plans sur des chats fâchés, car le petit bonhomme derrière Contamination ne marche pas dans les pas du poète, mais dans ceux de l’auteur de Suspiria. Sans laisser de grands souvenirs…

 

 

Les Italiens ont toujours été doués pour brouiller les pistes, pour vous dégainer des faux papiers où ni le nom, ni l’adresse, ni la photographie ne collent avec le gazier qui les présente. A la fin des années 80, alors que les ruisseaux de sang de l’horreur ritale se changeaient progressivement en torrents excrémentiels, Cozzi faisait très fort en nous livrant une hydre à trois têtes, vendue à la fois comme une énième adaptation du Chat Noir du grand Poe, comme une suite aux fabuleux Suspiria et Inferno, et comme une énième séquelle aux foufous Demons lancés par Lamberto Bava, franchise passée experte dans l’art du retitrage puisque aucun de ses chapitres, passés les deux premiers, ne furent montés pour rejoindre sa sarabande. Cela fait beaucoup pour un seul film, surtout lorsque les identités proclamées sont, dans l’âme, pour le moins éloignées les unes des autres. Peu de rapport en effet entre le romantisme funéraire d’un Poe ramassant les débris de son coeur sur les tombes de ses amies parties, les sabbats bariolés du Dario des belles années, et la course au gore et au slime des deux Demoni. Ne nous y trompons d’ailleurs pas : le côté félin du titre, c’est surtout pour draguer l’international, alors que l’accrochage aux Demons, c’est une affaire finalement toute transalpine et commerciale. Son palpitant, au Luigi, il bat pour les Trois Mères, diseuses de mauvaise aventure cachées ça et là sur le globe, soupirant dans les écoles de danse allemandes et enténébrant les rues de New York. C’est à la troisième, seulement entraperçue dans Inferno, que s’intéresse Cozzi, lancé dans ce que l’on peut appeler sans trop se tromper une suite non-officielle. Sauf que les deux films d’Argento, bien que limités dans leur budget par la nature même de leur genre, étaient des productions professionnelles, réelles, et que Cozzi, en comparaison, n’aura que de la mitraille pour monter un nouveau couvent maléfique. De quoi redéfinir ses objectifs, et laisser au père Argento la grandeur de ses architectures, pour plutôt coincer la mother of tears – avant que Dario lui-même la ridiculise dans les années 2000 – dans une petite villa où elle aura bien raison de pleurer sur son pauvre sort.

 

 

C’en est fini de ces silhouettes menaçantes coulant d’interminables couloirs écarlates ! Terminus, pour les courses-poursuites dans les sous-sols inondés de vieilles bâtisses avilies ! Adios, ces épiques pluies d’asticots, ces nuées de rats affamés ! Bye bye le frisson dans son ensemble, en fait, car The Black Cat, humble par la force des choses, ne peut tout simplement rien faire, enfermé qu’il est dans un pitch à ras de tapis, inintéressant au possible, quoique vaguement méta pour coller au style des Demons. Epouse d’un jeune réalisateur, Anne (Florence Guérin) se voit confier le rôle de la sorcière Levanna, qu’elle chipe au nez et à la barbe de sa copine Nora (Caroline Munro), pour sa part en couple avec le scénariste du projet. Anne doute un peu, pas trop sûre de savoir s’il est bon pour sa carrière de revêtir la robe noire d’une figure si maléfique, et de ses incertitudes naissent de très méchants cauchemars, lors desquels la véritable la gueule boutonneuse de Levanna sort de la glace pour l’agripper. Et parce que foutre le feu à des grattes-ciel ou des écoles serait trop onéreux, c’est son frigidaire qui fume, puis sa telloche qui explose après avoir montré l’image d’une fillette fantomatique. On fait avec ce qu’on a, certes, et on ne peut pas en vouloir à Cozzi d’avoir les poches vides. N’empêche que la majesté de Suspiria n’est plus qu’un lointain souvenir, et que cela fait mal de ré-entendre le désormais célèbre main theme de Goblin, bien sûr ré-utilisé, en dehors de ses salles de danse et résonnant maintenant dans de banales kitchenettes. Car Luigi Cozzi ne fait pas les choses à moitié, et dans un délire je l’ai dit très meta, il cite carrément le chef d’oeuvre d’Argento, imagine un livre, le De Profundis, contenant toute la vérité sur les mégères complotant contre l’humanité, grimoire détenu par un étrange bonhomme cloué dans un fauteuil, clin d’oeil à Inferno cette fois. La gaffe ! Car à trop citer son idole, Cozzi s’embourbe dans les marais de la comparaison. Et s’y noie, incapable qu’il est de sortir gagnant du combat. Son Black Cat n’a tout simplement pas la griffe assez acérée, et surtout, plutôt que de perpétuer la délicatesse du Dario d’alors, il récupère les errances du même, le côté heavy metal de Phenomena. Mais là encore, sans la technicité et les fulgurances.

 

 

Traquant désespérément un peu d’énergie, Cozzi fait rugir le hard rock dès qu’il le peut, même lorsqu’à l’écran on ne fait que descendre des escaliers. Pas loin d’être ridicule, mais cela permet de raccrocher les wagons avec les deux Demons, eux-même connus pour leur recherche du sprint continu à grands coups d’Accept et de Saxon. Visuellement, on est plutôt raccord aussi, lorsque Levanna traverse un miroir pour gerber un slime verdâtre sur le joli minois de la pauvre Anne. Argento n’aurait pas osé, Bava Jr. si. Pour sûr d’ailleurs qu’il y a de la folle idée, Levanna faisant exploser une bagnole, et plus impressionnant encore, le ventre d’une demoiselle éclate, à grand renfort de tripes et de geysers écarlates. Cozzi se laisse même carrément aller lors du final, où l’on s’affronte à coups de rayons laser, où l’on fait sauter l’adversaire et où l’on remonte le temps, comme si Starcrash avaient pris la place de Suspiria dans les notes d’intention. On ne s’en étonne guère… L’avide de curiosités filmiques sera sur son petit nuage laiteux, le spectateur trop attaché au sinistre conte de fée dans lequel se perdait Jessica Harper passera l’un des pires moments de sa vie. Les plus indulgents reconnaîtront à Cozzi une passion jamais prise en défaut, mais reconnaîtront aussi que ça s’arrête là, et que plutôt qu’à une véritable prolongation de l’univers créé par Argento et Nicolodi, c’est à un hommage gauche et presque amateur que l’on assiste. The Black Cat ressemble à un premier court-métrage qui serait trop long, à une interminable dédicace dans laquelle Cozzi foutrait tout ce qu’il aime (début digne des gialli de Bava père, dinosaures en plastoc dans le champ, histoires de sorcières cousues à des considérations spatiales dignes de la SF la plus psychédélique) et aurait réuni quelques copains acteurs, pas toujours à leur avantage (Caroline Munro est très mauvaise ici…), juste pour se faire plaisir. Mais nous voilà comme face au dessin d’un gosse qui aurait recréé d’un coup de crayon ses héros préférés : les bras sont des fils de fer, les visages deux points au-dessus d’un trait courbé, les décors en pointillés. On peut trouver ça mignon, mais ça ne passera pas par le Louvre. Au moins y a-t-il de la couleur, Cozzi, en grand fan de Mario Bava devant l’éternel, usant ses feutres pour des résultats souvent très beaux. Mais une jolie collection de diapositives, ce n’est pas un film…

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation: Luigi Cozzi
  • Scénario: Luigi Cozzi
  • Production: Lucio Lucidi
  • Titre Original : Il Gatto Nero
  • Pays: Italie
  • Acteurs: Florence Guérin, Urbano Barberini, Caroline Munro, Brett Halsey
  • Année: 1989

2 comments to The Black Cat (Demons 6 : De Profundis)

  • Denis  says:

    Quelle écriture, bravo.
    Au juste,a tu critiqué le Mother of tears du père Dario ?

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