Modus Anomali, le réveil de la proie

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Il suffit parfois d’un succès explosif pour illuminer tout le cinéma d’un pays. L’indonésien en sait quelque-chose, lui qui est désormais sous tous les regards suite aux tatanes violentes de The Raid, véritable survival musclé. Et de survie il est également question dans Modus Anomali, autant pour le protagoniste principal du film que pour le spectateur…

 

Une carrière, ça tient parfois à pas grand-chose. Prenons Joko Anwar, par exemple et aussi parce que ça m’arrange bien, l’indonésien est entré dans le monde du cinoche grâce à l’interview d’une productrice qu’il menait pour un journal local. Impressionné par la discussion tenue avec son interlocuteur, la jeune femme (elle n’a que 43 ans) propose à Anwar d’écrire le projet qu’elle est en train de développer, nommé Arisan!, qui est un peu le film de toutes les premières fois puisqu’il est le premier du pays à traiter de l’homosexualité et le premier à utiliser des techniques hautes définitions pour gérer l’image et ses couleurs. Un film qui connaît le succès et lance le jeune homme, qui réalise très vite son premier film, la comédie romantique Janji Joni, qui fait un véritable tabac et lui permet de rebondir avec Dead Time: Kala, un thriller dans lequel des pauvres gars sont brulés vifs. Un premier pas dans le macabre qui sera suivi d’un deuxième, Forbidden Foor, récit lugubre d’un sculpteur qui découvre une société secrète qui passe son temps à regarder des téléréalités ultra-violentes et spécule sur le temps de vie des victimes à l’écran. On peut dire que l’indonésien sait faire le grand écart, car passer aussi rapidement de la comédie à la fraise au thriller à la viande avariée, même l’estimé Jean-Claude Van Damme n’y arriverait pas.

 

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Succès de The Raid oblige, les éditeurs sont forcément plus prompts à sortir des films indonésiens, ce qui était difficilement possible il y a quelques années de cela. Bien sûr, la sortie de Modus Anomali n’est pas seulement due au film de Gareth Evans, ce Réveil de la Proie ayant traversé les festivals français comme le PIFF et Gérardmer et son éditeur, Free Dolphin, a toujours jeté son dévolu sur des productions originales, ce que le dernier film de Joko Anwar est indiscutablement. On le comprend assez rapidement en jetant un œil à sa filmographie et à ses futurs projets, le gaillard n’est pas du genre à faire comme les autres, si tout le monde part à droite, soyez sûrs qu’il va courir à gauche comme un dératé. Du coup lorsqu’il met au point son survival indonésien, il compte bien le faire dans des conditions particulièrement rares. Et éprouvantes. Son but initial était de filmer le film en temps réel, en deux jours, histoire de coller au rythme du film, qui se déroule de la soirée d’un jour au matin du suivant. Une idée que Joko abandonne rapidement, se rendant compte que les intempéries et divers problèmes logistiques le forceront à tourner le tout en huit jours, ce qui reste court. Le réalisateur ne peut de toute façon pas se permettre un tournage de luxe puisqu’il n’a que 200 000 dollars en poche pour le réaliser, autant que dalle. Il est donc difficile de s’attendre à un film vraiment professionnel de prime abord, toutes ces données nous laissant entendre que Modus Anomali risque fort d’être une série Z moche. Mais c’est là que tombe la première surprise de Joko Anwar, l’une des nombreuses qu’il garde précieusement dans son chapeau.

 

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Car le film est loin d’être moche, jouissant d’une qualité visuelle plus qu’acceptable et d’une photographie et de lumières qui savent mettre en valeur la magnifique forêt qu’Anwar va filmer sous toutes ses coutures. Vu la minceur des moyens mis à sa disposition, il est également obligé de redoubler d’inventivité pour pondre ses plans, utilisant des cordes et une poêle à frire pour emballer son film. L’art de la débrouille conduit souvent à des résultats intéressants, on ne va donc pas s’en plaindre, d’autant que certains plans valent le coup d’œil, comme celui d’un homme enterré progressivement. Par contre, il vaut mieux ne pas être allergique à la caméra à l’épaule, bien évidemment de mise ici et, il faut le dire, parfois fatigante. Si vous aimez vous sentir ballotés dans tous les sens comme une barque au milieu d’une tempête, ça devrait passer, sinon… Reste qu’Anwar fait de son mieux pour rendre sa réalisation intéressante et ça se sent. Des efforts, il en a fait aussi scénaristiquement, le film débutant de manière étonnante. Car il faut bien justifier ce nom français: Le Réveil de la Proie. Cette proie en question, c’est un homme qui se réveille en pleine forêt, enterré vivant. Assez étrangement, il ne se souvient pas de son nom ni de sa vie, complètement perdu dans des bois qui semblent s’étendre à l’infini. Après une petite ballade qu’il espère éclairante sur sa situation, l’homme trouve un chalet et une caméra qui l’invite à pousser sur le bouton « play ». Le spectacle qui lui est offert va continuer de le propulser dans l’horreur puisqu’il lui montre son épouse, enceinte, se faire éventrer par un mystérieux assassin. Notre héros découvre ensuite qu’il est toujours le père de deux enfants, qu’il compte bien retrouver avant que le tueur sadique ne répande leur sang sur la flore indonésienne…

 

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Il est bien difficile d’en dire plus sans trop en révéler, d’autant que Modus Anomali est un château de carte qui tient principalement sur le suspense et le mystère de la situation, qui ne sera expliquée que dans un dernier acte. Il faudra se contenter de dire que le scénario est original, l’idée étant bien trouvée et plutôt inédite, en plus d’être bien branque. Mais, car il y a un mais, et il est de taille, le scénario n’est pas forcément un modèle pour autant. Car avoir une excellente idée, c’est une chose, parvenir à en faire quelque chose de captivant, voire même tout simplement divertissant, en est une autre. Et c’est là que Joko Anwar trébuche, emportant son film dans sa chute. Car, malheureusement, le film est assez emmerdant. Trop mou, trop lent, pas assez impliquant, Modus Anomali a bien du mal à tenir en haleine, parce que sans son twist il donne la sensation d’être un survival de plus, tout juste plus mystérieux que ses confrères. Car si ce tueur décidément bien secret permet à la bande indonésienne de s’éloigner du reste de la production grâce à son amour pour les jeux de société grandeur nature et sanglants, le déroulement est relativement classique. Course poursuite, fabrication de pièges, cache-cache dans une cabane isolée, tir à l’arc, on retrouve la plupart des éléments qui font le style, de Survivance à Détour Mortel. C’est donc la révélation finale qui fait tout le sel du film, qui marquera les esprits, et non la première heure, un peu trop lambda et bien trop assoupissante. Car ça trainasse un max et il n’y a bien que les jolis décors pour nous tenir éveillés et l’espoir qu’une bonne surprise arrive en fin de parcours. On peut dire qu’elle est là mais le jeu en valait-il la chandelle ? C’est là toute la question… Certains verront sans doute le film comme un ensemble inédit, un récit étonnant qui vaut le coup et qu’ils apprécieront peut-être encore plus lors d’une seconde vision. Ou on peut, comme dans la crypte, penser que l’originalité ne fait pas tout et que l’ennui est certainement le pire ennemi d’un film et que si sa conclusion apporte un nouveau regard sur ce qui a précédé, cela a aussi tendance à en amoindrir la force, déjà peu robuste à la base…

 

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Et histoire de ne rien arranger, Anwar se tire une balle de pied en forçant ses acteurs, bien sûr indonésiens, à parler anglais. Ce qui annihile bien entendu tout naturel, les pauvres étant mauvais comme… ben comme des indonésiens forcés à parler anglais, tiens ! Le héros était visiblement encore plus mauvais que les autres puisqu’il a carrément été doublé, sans doute par le mec qui fait la voix de vos traductions sur Google, ou un cousin éloigné de Robocop. Car pour faire plus robotique que lui, faut s’appeler Wall-E, le gaillard récitant ses dialogues comme s’il le faisait à destination d’une cassette audio de 1997 censée apprendre à des mouflets de 8 ans comment parler l’English perfectly. Remarquez, vu la gueule des dialogues, on le comprend, Anwar étant visiblement aussi mal à l’aise pour écrire dans la langue de Mr Bean que ses comédiens pour la parler. Vous l’aurez compris Modus Anomali est loin d’être une réussite flamboyante et ses qualités se font malheureusement dévorer assez rapidement par des défauts trop énormes pour être oubliés. Mais comme somnifère, c’est le 10/10 assuré par contre, car si la proie se réveille, le spectateur sommeille !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Joko Anwar
  • Scénario : Joko Anwar
  • Production: Sheila Timothy, Luki Wanandi
  • Pays: Indonésie
  • Acteurs: Rio Dewanto, Izzi Isman, Aridh Tritama
  • Année: 2012

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