Le Crâne Maléfique (The Skull)

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De grands comiques, les successeurs du célèbre Marquis de Sade, qui dans les années 60 refusèrent à une petite pelloche, alors provisoirement nommée Les Forfaits du Marquis de Sade, de venir ternir le nom de leur ancêtre. Que l’homme de lettres ait fouetté des mendiantes, forcé ses victimes à blasphémer à Pacques (bon ça, à la rigueur…), enculé des gamines qu’il avait droguées au préalable, pas grave ! Mais que son petit nom soit racolé à une gueuse Série B, niet ! The Skull (1965) deviendra donc chez nous Le Crâne Maléfique, mais de ses orbites vides sortent toujours les mêmes cruelles pensées du philosophe pervers.

 

 

Peter Cushing, Christopher Lee, cent-vingtième. Ou quatre-cent-quarantième. Voir cinq-cent-dix-huitième ? Allez, va pour six-cent-soixante-sixième, ça fera joli à côté du poster et ça nous évite de compter sur un bataillon de doigts les fois où l’on a vu les deux Anglais se mettre sur la truffe sur des rings goth. La Amicus et Freddie Francis, organisatrice et arbitre de choc, tentent bien de rendre la rencontre amicale, en faisant du bon Lee un soutien, même timide, à un Cushing en dehors de ses pompes dans The Skull. Rien n’y fera. Ces deux-là, après avoir ri et échangé les meilleures mondanités autour d’un Brandy, finissent toujours par s’entre-tuer. D’ailleurs, les deux commencent la partie dans une rivalité polie, l’un comme l’autre étant des collectionneurs d’art, si possible sombre. Masque de sorciers d’Afrique, armure de samouraï sanguinaire, lame de terrible meurtrier, mémoires d’odieux nécromanciens… Cushing est particulièrement attaché à tout ce qui se rapporte à l’occulte, et n’en finit plus d’écrire de lugubres encyclopédies, recueils de savoirs honteux qu’il engraisse en faisant l’acquisition de tout ce que les ventes aux enchères peuvent compter d’ignominieux. Un jour, lui et son frère ennemi se disputent une collection de statuettes représentant les principaux démons de l’enfer, Lee, pris d’une transpiration folle et l’oeil hagard, mettant sur la table une somme exagérée pour repartir avec ses diablotins rieurs. Etonnant, d’autant que Cushing, qui misa deux fois moins, considérait déjà partir dans l’excès. Sa déception d’être passé à côté de la série satanique passera vite, car voilà que vient sonner à son domicile le roublard Patrick Wymark (Cromwell dans Le Grand Inquisiteur), homme à la morale claudicante mais personnage pratique pour agrandir ses collections de bibelots maudits. Le vilain apporte d’ailleurs du lourd, un livre d’exception sur le Marquis de Sade, à la reliure en cuir d’homme. Unique, et donc précieux : Cushing allonge la monnaie. Mais Wymark a mieux, et contre un coffre-fort presque entier, le crâne véritable de Sade rejoindra la cheminée du riche chercheur.

 

 

Tentant, mais trop cher. Qu’à cela ne tienne, Wymark est prêt à rogner sacrément dans son offre, baissée de moitié ! Douteux, surtout venant d’un tel homme, mais le crâne semble correspondre à la description qui en est faite dans les livres de Cushing, et l’occasion est trop belle pour être loupée. Mieux vaut tout de même en discuter avec l’ami/ennemi Lee, pas surpris de la nouvelle : la tête de Sade lui appartenait encore quelques jours avant cela, volée par un Wymark décidément salopard. Etrangement, Lee ne semble pas pressé de la récupérer, bien au contraire. Comme si les uns et les autres étaient pressés de ne plus croiser la dépouille du sadique notoire. Lee confirme : tout mort soit-il, le Marquis, connu pour avoir vendu son âme au Démon et avoir pratiqué la magie noire, n’en a pas moins un mauvais esprit toujours attaché à ses ossements, et lors des nuits de pleine lune, d’étranges évènements surviendraient. Au point que Lee évitait sa propre bibliothèque en ces nuitées sévères, et que c’est sous l’influence du crâne qu’il acheta à prix d’or les statuettes cornues… Cushing est averti : s’il tient à sa santé mentale et à sa vie, mieux vaut qu’il se tienne à l’écart du squelette. Mais déjà mordu par ces trous sans fonds qui constituent le regard vide de Sade, le chercheur s’en empare. Et s’ensable dans une folie pure, faite de rêveries fantomatiques, et peut-être de meurtres au coucher du soleil… Titre mineur dans le catalogue de la Amicus, dont le public retient volontiers les films à sketchs mais assez peu les aventures complètes, The Skull ne mérite d’ailleurs pas nécessairement les couronnes du succès, la faute à un rythme trop traînant.

 

 

Ce n’est pourtant pas faute d’avoir du beau monde à bord. Le casting est impeccable, même si la participation de Christopher Lee est surtout amicale, ce que compensent quelques caméos de Michael Gough, Nigel Green ou Patrick Magee, qui traversent le récit sans jamais le bouleverser. Milton Subotsky savait y faire en scénarisation, adaptait qui plus est les feuillets de Robert Bloch, et on sait tous ce que vaut Freddie Francis aux manœuvres. Et bien des scènes font de l’effet, comme la première, véritable best-of du gothique britannique. Un vieux cimetière avalé par un brouillard trop épais, un hibou hurlant dans les branches crochues d’arbres morts, un chat noir miaulant son désespoir entre des pierres tombales à moitié couchées. Des profanateurs de sépultures bêchant à la lueur de faibles lanternes, la découverte des restes du célèbre Marquis, sa décapitation. Comme entrée en la matière, difficile de faire mieux. Et beau dans son macabre, le cauchemar de Cushing, qui se songe kidnappé par des gangsters, tiré jusqu’à un vieux juge mutique et fou, dont les ordres le forcent à jouer à la roulette russe. Puis c’est l’enfermement dans une pièce d’un rouge d’enfer, bordée de grilles dont s’échappe un gaz probablement empoisonné, tandis que les murs se rejoignent progressivement, jusqu’à l’inévitable écrasement du délirant. De beaux maléfices, on l’a dit. Mais les joints ne tiennent pas, on se fatigue rapidement de voir Cushing tourner en rond dans sa demeure, battre ses beaux tapis du talon, combattre l’influence qu’à le crâne sur lui… et tout recommencer. Même après avoir retrouvé ses esprits en voyant le crucifix au cou de sa femme. Que serait le genre sans ses bondieuseries ? Meilleur. On ne peut vraiment parler d’ennui, mais on ne peut définitivement pas dire que l’on pique une suée, même si Freddie Francis se montre courageux en s’en remettant à un dernier acte silencieux, tout se jouant entre l’ossement pervers et sa proie de moins en moins solide. Si vous avez un gros faible pour les vieilles bicoques anglaises, leurs salons dont les ouvrages font office de murs porteurs, vous serez aux anges, car il n’y a pour ainsi dire que ça dans The Skull. Les autres regretteront le cimetière du début, mais reconnaîtront à Cushing tous les talents du monde. Reste que sans lui, nous aurions probablement abandonné très tôt…

Rigs Mordo

 

 

 

  • Réalisation : Freddie Francis
  • Scénario : Milton Subotsky
  • Production : Milton Subotsky, Max Rosenberg
  • Pays : Grande-Bretagne
  • Acteurs : Peter Cushing, Christopher Lee, Patrick Wymark, Nigel Green
  • Année : 1965

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