Le Désosseur de Cadavres (The Tingler)

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Quand Vincent Price, le Master of Menace en personne, s’alliait à ce petit prince du gimmick glaçant qu’était William Castle, ce n’était évidemment pas pour dénoyauter des cerises. Et si le gentiment culte Le Désosseur de Cadavres (The Tingler, 1959) n’oublie pas de se parer d’un soupçon de psychologie et joue avec la thématique du mariage malheureux, il fait surtout l’étalage de tout son macabre et lâche sur les foules un scolopendre de la taille d’un bras. De quoi faire sursauter le public des fifties, et si les fessiers devaient rester coller à leur siège, comptez sur Castle pour envoyer le coup de jus nécessaire à la faire lever.

 

Attention, spoiler in da house.

 

Tous connaissent le William Castle farceur, car après tout c’est à force de canulars que le bonhomme forgea sa légende, n’hésitant jamais à pendre un squelette amusé à quelques centimètres de son audience, à embaucher de fausses infirmières pour qu’elles viennent secourir de faux malades, à engager quelques comédiens pour qu’ils miment l’évanouissement ou à faire signer des décharges de responsabilité aux spectateurs pour se protéger d’éventuelles frousses mortelles. Mais peu connaissent le William Castle menteur, qui gravit les échelons et rencontra les personnes importantes en se faisant passer pour le neveu de tel nabab ou le meilleur ami de tel grand gourou du cinéma. De pieux mensonges, car tous avaient pour but d’amener ce véritable couteau suisse de William – qui fut tour à tour acteur, producteur, metteur en scène de pièce de théâtre, scénariste et réalisateur – à la place de chef d’orchestre, qu’il tenait certes pour son intérêt personnel, mais aussi pour divertir les foules. Par la terreur, car dès son plus jeune âge le cinéaste avait pour volonté première de pousser au sursaut, de lever les poils et de dresser les perruques. Alors on met le paquet, et après un La Nuit de tous les Mystères bien nommé, on en remet une couche avec Le Désosseur de Cadavres, titre français un poil exagéré… même si pas tout à fait trompeur. Price, légèrement plus sobre qu’à l’habitude, va bien y triturer des cadavres et jouer avec les ossements des morts allongés sur sa table d’autopsie, mais ce Dr. Warren Chapin qu’il incarne est loin de ces bouchers se cachant derrière la science pour découper du quidam. Amené à inspecter les dépouilles des condamnés à la chaise électrique, il découvre que les colonnes vertébrales des futurs électrocutés sont le plus souvent fendues en deux, comme pliées par une puissante force. Un phénomène qu’il attribue à la terrible peur vécue par les suppliciés, et qui fait dire au praticien que chaque être humain disposerait, bien caché dans son dos, de ce qu’il appelle le Tingler (le picotement ou le frisson en français), un être vivant grossissant avec notre effroi et qui ne se calmerait que lorsque nous poussons un cri.

 

 

Mais que se passerait-il si une personne apeurée ne pouvait pousser le hurlement salvateur ? Comment réagirait le Tingler ? Chapin, curieux, compte le découvrir, et commence à mener divers tests sur des animaux, puis sur lui-même, allant jusqu’à s’injecter une puissante drogue capable de modifier, pour le pire, sa perception du monde qui l’entoure. Mais harcelé par des crânes de plastique et persuadé que les murs de son laboratoire vont bientôt l’écraser, le savant ne parvient à retenir son aboi, réduisant au néant ses recherches. C’est alors qu’il songe à Martha Higgins, sourde muette qu’il rencontra parce qu’il dût pratiquer l’autopsie de son frère, grillé sur la chaise électrique pour avoir assassiné deux femmes. En bons termes avec Ollie, l’époux de Martha, Chapin découvrit que celle-ci avait une peur panique du sang, et que ne parvenant pas à s’abandonner aux éclats d’une voix qu’elle n’a pas, la dame s’évanouit. Et si soumise à une angoisse autrement plus insupportable, Martha permettrait de dévoiler la nature même du Tingler ? Ollie, persuadé que son épouse le déteste secrètement et souhaiterait même son trépas, va apporter les réponses à Chapin, car grimé en maniaque maniant la machette, le mauvais mari terrorise sa silencieuse moitié, qui en meurt de peur. Chapin se charge évidemment de l’autopsie, et fait face à ce qu’il cherchait depuis si longtemps : le Tingler, mélange entre le homard et le perce-oreille, à la coque dure et de bonne taille, capable avec sa pince de broyer un bras ou une nuque. Après plusieurs recherches, et avoir failli perdre la vie suite à sa rencontre avec le terrible insecte, Chapin se persuade qu’il tient là une découverte particulièrement dangereuse, de celles capables de créer la panique générale. Mieux vaut donc remettre le Tingler dans la carcasse de Martha, car peut-être alors retrouvera-t-il des mesures moins impressionnantes. Mais alors qu’il ramène la bête dans l’appartement des Higgins, celle-ci s’échappe et va semer le désordre dans la salle de cinéma que gérait Martha…

 

 

Les nombreux procédés inventés par Castle pour s’assurer une pub du tonnerre sont une arme à double tranchant. Car si l’on se souvient et que l’on parle encore des productions du bonhomme, c’est bien évidemment pour ceux-ci, pour cette habitude qu’il avait prise de s’adresser immédiatement au bon peuple agglutiné dans sa salle sombre, de le faire participer directement au film en abattant les barrières entre le réel et la fiction. L’ennui, c’est que de nos jours, il est bien compliqué de revivre les chocs vécus par l’assistance, et à moins de mettre les doigts dans la prise ou de commander une chaise électrique sur eBay, peu de chances que vous puissiez sentir les éclairs qui parcoururent les spectateurs lorsque leurs rangées de sièges tremblaient et émettaient des sons stridents. Seul gimmick toujours effectif de nos jours, le mélange entre le noir et blanc d’origine du film et quelques éléments du décor coloré en rouge, car en plein délire la triste Martha imagine une main ensanglantée s’extirper d’un bain de sang. Original, et on peut encore sentir de nos jours un léger frisson courir notre échine en ces moments. Et puis, Castle n’était pas un lapereau du jour et savait fort bien, pour avoir bossé pour plusieurs studios miséreux, qu’il n’y a rien de pire pour une production qu’un mauvais scénario. Hors de question dès lors de se reposer seulement sur ses mauvais tours, et le bon Willie imagine des personnages complets, vivant en dehors de leurs recherches sur le Tingler. Martha n’est donc pas qu’une simple victime toute désignée, elle est une névrosée paniquée à l’idée que la paie de son cinéma s’envole, tandis que son effacé Ollie pourrait bien, si l’on laisse son esprit vagabonder sur des terrains ténébreux, être le véritable coupable des meurtres dont fut accusé son beau-frère. Quant à Chapin, heureux dans son métier mais malheureux en amour, il est lié à une riche mondaine lassée d’être délaissée au profit d’études étranges, et enchaînant les conquêtes pour mieux humilier un époux qui passa tant de temps avec les morts qu’il semble ne plus voir les vivants.

 

 

Et puis Price, comme toujours impeccable (mais qui pour en douter?), obtient un rôle de savant pas si fou, et définitivement pas si cruel, volontaire lorsqu’il s’agit de pousser toujours plus loin ses dangereuses recherches, mais pas au point de s’asseoir sur son éthique. Un héros intéressant, constamment dans une zone grise, dont on ne sait jamais s’il serait capable de liquider sa fortunée compagne parce qu’il ne l’aime plus guère, ou au contraire s’il continue d’éprouver des sentiments pour cette femme dont il se sait la cause de ses déprimes. Elle, par contre, ne cache pas la haine qu’elle a pour lui, et n’hésitera pas à user du Tingler et de poisons pour pouvoir embrasser le veuvage souhaité. Le Désosseur de Cadavres est donc loin de se réduire à un statut d’insect movie ou de petit spectacle forain, où Castle sortirait des rideaux pour faire crier sa clientèle. Cela n’aurait cependant pas été un mal non plus – même si on est plus qu’heureux de voir The Tingler traverser les temps grâce, avant tout, à son bon synopsis et des protagonistes soignés -, puisque comme le prouve le film, il est si bon de hurler.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : William Castle
  • Scénario : Robb White
  • Production : William Castle
  • Pays : USA
  • Acteurs : Vincent Price, Judith Evelyn, Darryl Hickman, Patrici Cutts
  • Année : 1959

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