Je suis un Monstre

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Je suis un Monstre (1971) nous crie Christopher Lee, ce que l’on savait déjà depuis qu’il s’était enroulé dans des bandelettes jaunâtres, qu’il s’était collé pustules et sutures suintantes et qu’il avait laissé pousser ses crocs. Sauf que cette fois, ce ne sera ni un mauvais coup du destin, ni les expérimentations d’un démiurge baron, ni sa nature profonde de créature de la nuit qui en feront une vilaine bête, mais bien sa propre envie d’éveiller le Mal assoupi en lui…

 

 

Tout le monde s’accordera à dire que la Hammer tenait du quartier général pour Christopher Lee et Peter Cushing, ce qui faisait par ricochet de la Amicus leur deuxième maison. Pas pour les vacances cependant, puisque les affaires s’y déroulant y étaient aussi sérieuses que celles de sa rivale dont le marteau forgeait le gothique de l’époque. I, Monster la jouera d’ailleurs on ne peut plus straight, et aurait pu rejoindre le catalogue de la Hammer sans que trop de modifications doivent lui être apportées. Et sans que soit réécrit le petit manuel de l’épouvante schizophrène rédigé bien des hivers auparavant par Robert Louis Stevenson, qui ne risque pas de faire la toupie dans son cercueil en découvrant le film de Stephen Weeks, alors un jeune cinéaste n’ayant en poche que quelques courts. La Amicus ne prit d’ailleurs pas réellement de gros risque en refilant à un débutant leur production de l’année 71 : en Je suis un Monstre le studio ne semblait pas croire plus que cela, y injectant si peu de fonte que les caisses semblaient vides avant même le premier tour de manivelle. Interrogé des années plus tard, Peter Cushing reconnaissait d’ailleurs que le tournage de cette énième variante du mythe Jekyll et Hyde fut le plus désagréable de sa carrière. Le spectateur souffre heureusement moins que le comédien, même s’il ne sera pas dupe du caractère intrinsèque d’une entreprise tentant de cacher ses liens avec l’oeuvre de Stevenson, en renommant les personnages et en déroulant un faux suspense. On sait très bien ce qu’il arrivera au taiseux et froid Docteur Marlowe (Christopher Lee), spécialiste du ciboulot et tête bien pleine dont la bibliothèque déborde des ouvrages de Freud et autres inspecteurs de vos neurones et névroses enfouies. Persuadé qu’il y a moyen de séparer le bien du mal chez un individu, et donc de favoriser l’un à l’autre pour rendre quelqu’un entièrement bon ou complètement maléfique, Marlowe concocte un sérum qu’il injecte d’abord à son chat de compagnie. Et le gentil minet de devenir un sale matou, dont le ronron devient semblable à celui d’un moteur de tank. Pas inquiété de voir son animal gagner en sauvagerie, il offre une petite piqûre à certains de ses patients, et les demoiselles trop prudes de se changer en chaudières faites femmes, alors que les patrons d’entreprises en colère s’adoucissent et se comportent comme de faibles enfants. Après avoir testé sa tambouille sur sa clientèle, Marlowe finit bien sûr par se faire cobaye à son tour, et devient le rustre Blake, boule de bestialité à mille lieues de l’impénétrable Marlowe. Alors que les crimes s’enchaînent dans les bas-fonds du vieux Londres (bagarre avec des voyous, tabassage d’une gamine, assassinat d’une ivrogne), les confrères médecins de Marlowe se questionnent, et parmi eux le plus inquiet est le vénérable Utterson (Cushing), qui décide d’enquêter sur cet étrange Blake, qu’il croit maître-chanteur de son ami Marlowe.

 

 

C’est net, la Amicus ne se lance pas dans un coup d’État à l’encontre des habitudes Jekylliennes, et c’est sans doute là son petit défaut : à trop suivre à la ligne la nouvelle de Stevenson et les plus anciennes adaptations cinématographiques qui en ont été faites, Je suis un Monstre peine à se distinguer. D’autant plus terrible pour lui que la Hammer s’était osée à la révolution en faisant pousser des seins à son Hyde, ou auparavant encore à le rajeunir et en faire un jeune dandy, alors qu’il était de coutume de faire du Mister un être repoussant et du Docteur un beau jeune homme. Et ailleurs, on n’hésitait pas à mêler schizophrénie et lycanthropie, Paul Naschy passant du statut de loup-garou à celui de Hyde meurtrier (Dr. Jekyll vs the Werewolf), tandis qu’en Amérique on transportait le principe dans les ghettos via le chouette The Watts Monster. Alors avec son conservatisme tranquille, I, Monster a bien du mal à se faire remarquer malgré un casting quatre étoiles (Lee et Cushing dans un énième face à face, ça attire toujours), et souffre fatalement du déroulé de ses évènements, beaucoup trop prévisible. Drôle d’idée d’ailleurs que d’essayer de faire durer une énigme qui n’en a jamais été une, et bizarre de soudainement coller aux basques d’un Cushing encore dans le brouillard alors que le spectateur y voit clair depuis cinquante bonnes minutes. Comme si la Amicus n’avait su se décider entre l’enquête de l’un et les transformations de l’autre, et était devenue aussi schizo que son sujet, voulant autant être un film de terreur qu’un petit mystery movie à l’ancienne. En l’état, il n’est ni vraiment l’un ni vraiment l’autre, mais quelque-chose de mal défini se plaçant pile au centre.

 

 

Je suis un Monstre, une simple imitation des veilles errances nocturnes de Fredric March ou Spencer Tracy, sans valeur ajoutée ? Heureusement non, et on appréciera le décorum planté par la Amicus, ces vieilles rues aux pavés humides, que parcourt avec hâte un Lee de bois quand il joue Marlowe, mais souriant et malsain, le teint cireux, une fois qu’il incarne l’inhumain Blake. Et elle vaut le coup d’oeil, son interprétation du personnage, car plus subtile qu’il y paraît. D’abord parce que le personnage fait ressurgir l’enfance difficile de Marlowe, battu à la canne plombée par son père, et qui reproduit donc la brutalité du défunt géniteur, donnant une source à la méchanceté subite de cet alter égo caché. Ensuite de par la frustration ressentie par celui-ci, qui entre deux sourires narquois et deux folles œillades semble chercher la tendresse auprès des femmes, qui la lui refusent avec mépris et moquerie en prenant pour prétexte son extrême laideur. La voilà, la petite audace de I, Monster : faire de son Hyde/Blake une figure pathétique, pour laquelle on serait finalement plus peiné que pour un Jekyll/Marlowe sachant pertinemment où il met les pieds… et y revenant au mépris de toutes conséquences dramatiques. Une orientation payante, car on reste au cabinet et on y passe du bon temps, contents d’assister à de belles scènes (Cushing sentant un intrus dans sa maison) et à la vision qu’à Lee du personnage.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Stephen Weeks
  • Scénario : Milton Subotsky
  • Production : Milton Subotsky, Max Rosenberg
  • Pays : Grande-Bretagne
  • Acteurs : Christopher Lee, Peter Cushing, Mike Raven, Richard Hurndall
  • Année : 1971

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