Scarecrow County

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Saison automnale oblige, s’ouvre à nouveau le banquet fait de vieilles citrouilles, coloquintes pourries, pommes rongées par les vers et cakes aux noisettes. Et on ne refuse jamais notre table aux vaillants épouvantails fraîchement décrochés de leurs piquets, tant ils nous rappellent que les festivités de Samhain ne sont plus si lointaines. Malheureusement, le tas de foin de Scarecrow County (2019) est de ces convives aux lèvres cousues, incapable de raconter une petite blague rigolote au dessert ou d’occuper l’apéro avec deux ou trois spooky stories

 

 

 

C’est désormais de vieille date que l’on use de l’expression direct-to-video et de sa version modernisée – et pourtant désormais tout aussi vieillotte – direct-to-dvd, et que nous peinons à passer à l’appellation direct-to-VOD, les services de streaming payants étant de toute évidence le nouvel Eldorado pour les producteurs indépendants. Et pas encore habitués, nous voilà déjà forcés de songer à adopter le terme direct-to-Youtube, plusieurs chaînes spécialisées dans le Z le plus déguenillé étant apparues ces dernières années pour proposer le plus gratuitement du monde de l’indie horror. Autant dire que pour qu’il en arrive à ce septième cercle de l’enfer de la distribution, et qu’il décide de se priver de tout revenu (on suppose que les producteurs marchandent quelques dollars avec les tenanciers des dites chaînes, mais peu probable que de gros chèques soient échangés), il faut que le film en question pue sacrément de la gueule. Je sais, c’est mal de hiérarchiser, de placer l’art dans une position de verticalité, mais il en est pourtant ainsi : tout en haut de la chaîne alimentaire, il y a les productions sortant au cinéma puis ensuite honorées d’un Blu-Ray, juste en-dessous les Séries B évitant les salles obscures mais dont un emplacement est tout de même réservé dans les gros revendeurs comme Wallmart ou Target, parfois sans bénéficier de la haute déf’, puis les plus petites choses atterrissant sur les Amazon Prime, les Netflix, les Hulu et compagnie, parmi lesquelles peuvent parfois se cacher de vraies bonnes surprises. Et tout en bas, frôlant la croûte volcanique, il y a donc ces bandes quasi amateures, balancées sur le Tube pour occuper trois pelés et deux tondus dans le bus ou dans la salle d’attente du dentiste. Des trucs que personne ne regarde jamais en entier – une fois l’arrêt arrivé ou le docteur des quenottes disponible, le bazar n’est déjà plus qu’une ligne parmi des milliers d’autres dans l’historique Firefox – pondus à la chaîne pour faire nombre et donner une impression de grand choix au consommateur, et donc renforcer l’image de buffet de l’horreur des chaînes ou services les acceptant sur leurs pages. Rien de plus, rien de moins. C’est bien sûr à cette catégorie qu’appartient Scarecrow County, sur lequel le très jeune réalisateur John Oak Dalton (c’est son deuxième film), mais déjà vieux scénariste (carrière au clavier débutée en 2004, forte d’une vingtaine de zéderies), semble se faire la main.

 

 

Alors on ne va pas se mentir : que ce petit ballot mal ficelé soit budgété à trois roupies, on le savait d’avance, le nom Dalton ne nous étant pas inconnu puisque le mecton a été, et est toujours, l’une des plumes les plus prolifiques de Mark Polonia, pour lequel il a écrit les glaviots Among Us, Razorteeth, Amityville Death House ou l’encore frais Shark Encounters of the Third Kind. Et ailleurs, le bonhomme s’usa les doigts pour donner de la matière à tourner à Henrique Couto, jeune entrepreneur du frisson pas cher, certes bien sympathique avec sa jolie moustache et sa longue tignasse, mais aussi de ces artisans qui peinent à nous convaincre (son Scarewaves se regardait, mais avec les volets à moitié fermés). C’est d’ailleurs ce même Couto qui met le pied à l’étrier du Dalton, produisant ce Scarecrow County sur lequel pèse l’héritage de Dark Night of the Scarecrow (1981). Dans notre plantation du jour, point de Larry Drake simplet exécuté par les fermiers locaux parce qu’ils ont cru qu’il avait violenté de la fillette, mais une petite ville n’en tremblant pas moins suite aux drames passés, la découverte par une bibliothécaire d’un journal intime ravivant des plaies que tous pensaient cicatrisées. Il faut dire que le carnet secret appartenait à un jeune homosexuel s’étant jeté dans un lac parce que plusieurs indélicats n’avaient rien de plus intelligent à faire que de le harceler… Et maintenant que ses derniers mots resurgissent, un épouvantail vengeur apparaît fourche à la main auprès des désormais quinquagénaires brutes à l’origine de sa grosse déprime.

 

 

Pour ne pas leur faire grand-chose, cela dit. Ou alors des sévices qui nous resteront inconnus puisque John Oak Dalton impose le hors-champ à chacun de ses homicides, tous organisés pareil : le scarecrow va frapper, la future victime s’affole, le coup part… et le montage coupe sur un plan d’ensemble d’une maison ou d’une rue tandis que retentit le cri désespéré du mourant. Pas une goutte de raisiné ne perle, pas un cadavre ne sera retrouvé. Et pas un cul ne bougera de sa chaise, serions-nous tentés d’ajouter, l’action de Scarecrow County se résumant à des gens se téléphonant durant une heure et quart. La bibliothécaire téléphone à sa sœur artiste, si esseulée qu’elle en imagine ses squelettes crayonnés lui taper la causette, qui après reçoit elle-même un coup de fil de son éditrice, pendant que le père des deux cocottes avertit un vieil ami que le carnet de notes du gay noyé vient de réapparaître, vieil ami qui à son tour appellera un troisième copain pour le tenir au jus de l’affaire. Et c’est ainsi durant 75 longues minutes, où l’on remplit du vide avec du pas grand-chose, jusqu’à finalement arriver à la révélation finale : le tueur n’était autre que le père de la bibliothécaire et de la dessinatrice, et homo lui aussi, il décida de se venger de ceux qui tuèrent son premier amant. Oui, je spoile un final plutôt dans l’air du temps, et la seule petite originalité du slasher le plus fainéant du monde, dont ne ressort que la belle ambiance automnale de ce coin perdu et quelques éclairages éventuellement inspirés. Mais si ce n’est ces détails, y a que dalle là-dedans, et vous vous surprendrez bien vite à espérer que le dentiste se dépêche de vous appeler pour vous arracher les dents de sagesse : ça piquera pas mal, oui, mais ça restera sans doute moins douloureux que Scarecrow County.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : John Oak Dalton
  • Scénario : John Oak Dalton
  • Production : Henrique Couto
  • Pays: USA
  • Acteurs: Chelsi Kern, Tonjia Atomic, Marie DeLorenzo, Joe Kidd
  • Année: 2019

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