Wilczyca

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A force de bourlingues sur des terres abandonnées des cieux, on en aura croisé des bestiaux inconcevables dont il est encore aujourd’hui pieux de taire l’existence. Les mieux informés ne sont néanmoins pas sans connaître les sushis piranhas d’Okinawa, dévoreurs de yakuzas dont ils emportent les doigts en flottant d’une salle à manger à l’autre. L’homme-crapaud de Louisiane, spécimen insaisissable se fondant dans la brume et la végétation, autant pour fuir que pour attaquer le pêcheur étourdi. Le requin de la mer Ligurienne, capable d’avaler un hélicoptère tout entier si son estomac le veut. Par contre, le loup-garou de Varsovie, on ne connaissait pas encore. Du moins pas avant de se salir dans la neige boueuse de Wilczyca (1983), film d’horreur le plus connu de Pologne.

 

 

Loup-garou, loup-garou… C’est vite dit. Ne préparez pas trop vite vos balles en argent, et patientez encore un peu avant de faire le plein d’eau bénite, car s’il est bien question d’un homme tourmenté par un surnaturel canidé, nous sommes ici bien loin du lycanthrope bagarreur tel que Paul Naschy et la Universal se le figuraient. Plus attaché aux contes locaux qu’aux portraits cinématographiques, le réalisateur Marek Piestrak se garde bien de donner du poil de la Bête à son casting pour ensuite l’envoyer griffer tout ce qui bouge, et il opte plutôt pour une épouvante atmosphérique, proche dans son climat de La Nuit des Diables ou du sketch sur les Wurdalaks des Trois Visages de la Peur. Alors qu’il revient dans sa petite maison de campagne, le barbu Kacper est accueilli par son frère, au regard grave. Celui-ci lui apprend que son épouse Maryna serait en route pour le grand voyage, agonisante dans son lit, les organes internes comme déchirés. Il lui annonce aussi que la mariée aurait profité de son absence pour s’adonner aux beuveries et à quelques débauches que la morale réprouve, et sous-entend que si elle est dans un si piteux état, c’est parce qu’elle se serait avortée elle-même. Peiné, mais aussi en colère de découvrir que sa femme fraya avec quelques démons, Kacper l’insulte et lui refuse tout pardon, ce à quoi Maryna répond par la promesse de le poursuivre par-delà la mort, et cela où qu’il aille. L’impure s’éteint, et par précaution il est décidé de planter un pieu de bois dans ce qu’il reste de sa froide dépouille, ensuite enterrée dans le cimetière de leur petite campagne. Les temps étant troublés en Pologne, des hussards patrouillant la région alors que l’on dit que des obus rougissent les horizons, Kacper s’en va retrouver le seigneur qu’il sert dans son beau palais. Pour y découvrir que les traits de Julia, maîtresse des lieux, ont beaucoup en commun avec ceux de sa défunte Maryna. Quant à ses nuits, elles sont désormais mordues par de terribles hurlements de loups, que Kacper considère comme de bestiales menaces, toutes dirigées vers lui.

 

 

L’Europe dans ce qu’elle a de plus froid, les chemins les plus boueux où des canassons gelés avancent péniblement, des hommes endeuillés cassant le gel de leurs pelles pour y enterrer des mortes qu’ils surveillent d’un œil méfiant, des souverains se cloîtrant entre leurs vieilles pierres en regardant au loin dans l’espoir qu’aucune armée n’y fasse son apparition, l’antique peur du canis lupus, symbole de tous les maux… Voilà les promesses d’un Wilczyca dont l’effroi est de toute évidence hérité de Mario Bava, avec tout ce que cela signifie d’apparitions de spectres rieurs sortis de la pénombre, et même un final sanglant et barbare où la gouache cramoisie gicle des plaies et des membres tranchés. Sans se contenter de ce seul patronage cependant, Piestrak ayant des velléités définitivement historiques, comme si la chronique des malheurs de Kacper le rustre n’étaient qu’un humus sur lequel il veut voir pousser un thriller psychologique et une saga ancrée dans la chronologie de son pays. En un sens, Wilczyca est d’ailleurs une œuvre polonaise pour les Polonais, et le spectateur ignorant tout de l’histoire du pays sera probablement largué par un scénario persuadé qu’il n’est pas nécessaire de se perdre en explications, que son audience en sait déjà long sur les conflits qui ensanglantèrent sa nation. Suivre le fil sera parfois difficile, surtout pour le curieux venu avant tout dans l’espoir de croiser des pattes velues et prêtent à s’abattre sur la veuve et l’orphelin. Celui-là tiquera en découvrant que le loup-garou n’est jamais visible à l’écran, et que seuls quelques plans d’une louve errant dans les bois glacés ont été consentis par un Piestrak ne donnant pas dans le sensationnel. Beaucoup abandonneront cette ambitieuse saga en cours de route, jugeant plutôt que devant un bon vieux werewolf movie des familles ils se sont perdus dans un épisode, certes glauque et amer, de Downtown Abbey, les suzerains y parlant peines de coeur et stratégies guerrières dans leurs luxueux salons.

 

 

Pour le genre, Wilczyca manque certainement de mordant mais c’est volontairement qu’il s’est passé la muselière, préférant peindre, comme certains Italiens le firent vingt ans auparavant, l’hypocrisie de nobles rivalisant de traîtrise, de cruauté et de luxure. Un trait constamment souligné par Julia, manipulatrice pleurant devant son duc, riant lorsqu’il part au front, profitant de son absence pour fricoter avec sa bonne à tout faire, qu’elle jette ensuite comme un chiffon déchiré lorsqu’un beau commandant des armées traverse sa cour, et avec lequel elle s’alitera immédiatement. Et tout cela pour pourrir l’existence de Kacper, le pieu qui empêchait le fantôme de Maryna de sortir de sa tombe s’évaporant en même temps qu’une ogive s’écrasa sur le cimetière où elle reposait… La réalité de la guerre, la malignité de l’infidélité et le fantastique frigorifié marchant main dans la main, la petite histoire se fondant dans la grande. Parfois ennuyeux, parfois brillant lorsqu’il s’en remet au morbide (la découverte d’un homme pendu dans son cabanon, les apparitions spectrales de Maryna) Wilczyca souffle le chaud et le froid et se trouvera autant d’ennemis que de soutiens. Par ici, si l’on a trouvé le temps long à plus d’une reprise, on reconnaît aussi que le film gagne en puissance au fil de son avancée, et se termine de la meilleure des façons, alors que l’on ouvre le cercueil d’une demoiselle… pour y retrouver les ossements d’un loup.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Marek Piestrak
  • Scénario : Jerzy Gieraltowski
  • Production : Andrzej Plocki
  • Pays : Pologne
  • Acteurs : Krzysztof Jasinski, Iwona Bielska, Henrik Machalica
  • Année : 1983

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