Cure

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Le détour par la boîte aux lettres tient rarement du grand moment, tant celle-ci a pour habitude de nous vomir dans les mains son flot de factures et courrier indésirable, mais il lui arrive aussi de nous déposer un baiser glacé. Celui de la semaine se nomme Cure (1997), thriller japonais le dos collé au mur qui le sépare du fantastique, et l’un des opus les plus vantés de Kiyoshi Kurosawa (Creepy, Charisma, Kaïro, Loft). Rien de plus logique d’ailleurs que de le voir renaître cet été au format Blu-Ray grâce aux bons soins de l’éditeur Carlotta Films, dont le catalogue s’enrichit toujours plus de délices nippons.

 

 

Si la déflagration Seven orchestrée par David Fincher aura laissé une incroyable brûlure sur la peau du cinéma policier, elle aura été immédiatement suivie de quelques petites ampoules de moindre importance, ces Bone Collector, Le Collectionneur et Le Masque de l’Araignée ayant suivi les pas de John Doe n’ayant pas marqué les esprits outre mesure. Et si la surprise venait d’un petit film japonais sorti dans les mêmes eaux, extirpé sans bruit de sa rivière et dont le culte, taiseux mais grandissant, lui permet aujourd’hui de nous revenir avec les contours de la haute définition ? Car si Cure pourrait être considéré comme faisant partie de la vague Seven, puisque lui aussi s’en remet à un mystère glauque et aux révélations putrides, il se distingue pourtant largement du reste des flots. A la faveur bien sûr de la mise en scène de Kurosawa, égal à lui-même et que les insensibles à son art continueront de considérer comme ennuyeux, exagérément lent, voire impropre à la consommation. Justement, telles des toiles, les films du bon Kiyoshi ne se consomment pas. Ils se scrutent jusqu’à ce que les bords de leur cadre s’élargissent et deviennent notre environnement tout entier, jusqu’à la plongée fatidique dans un univers souvent glacial mais profondément sentimental. Dans Cure, Kurosawa continue de déposer sa caméra à distance raisonnable de son décorum pour pouvoir le capter dans son intégralité, et envoie ses personnages le sillonner d’un bout à l’autre, telles des silhouettes coincées dans une maussade carte postale. Rare que le cinéma du Japonais soit gai et pousse à l’interminable fou rire, et c’est d’autant plus vrai cette fois : photographie volontairement terne, rythme éteint, personnages à la limite du spongieux… Cure passerait presque pour engourdi et enjambe les passages que l’on pensait obligé du genre, ceux dont la plupart des réalisateurs officiant dans le style font leurs dimanches comme la course-poursuite sous la pluie, le rapt d’une innocente ou les flashbacks remontant le fil d’une intrigue alors limpide. Kurosawa ne veut de toute évidence pas de tout ça, et semble se donner pour principale mission de ne pas trop déflorer son mystère, qui semble d’ailleurs s’enfler à force que le récit avance. Sans jamais vraiment dégonfler…

 

 

Quelle histoire d’ailleurs, étrange, presque typique de son auteur dans sa faculté à partir d’un postulat typiquement Série B pour en ressortir une estampe inédite. L’esprit déjà accaparé par son épouse à la mémoire vacillante, qu’il devra probablement bientôt placer dans un hôpital pour patients atteints d’Alzheimer, l’inspecteur Takabe (Koji Yakusho, longtemps l’acteur préféré du réalisateur) doit composer avec une vague de meurtres incompréhensibles, plusieurs citoyens sans histoire tuant leur conjoint, collègue ou la personne avec laquelle ils se trouvent, sans même se souvenir du pourquoi du comment une fois le crime perpétué. Rien ne relie les différents coupables, tous frappés par un improbable coup de folie, qui à les entendre allait de soi à ce moment-là. De ses maigres pistes, de ses infimes suppositions, Takabe n’en finit pas moins par mettre la main sur Kunio Mamiya (le méconnu Masato Hagiwara), ancien étudiant en psychologie, à priori expert en hypnose, surpris à vagabonder dans les parages de chaque meurtre, à converser avec les futurs assassins. Des as du contrôle cérébral, des spécialistes de l’envoûtement, le fantastique en a connu plus d’un, et Bela Lugosi et Erich Von Stroheim ne furent pas les derniers à écarquiller les yeux pour faire tomber autrui sous leur emprise, puis les envoyer se salir les mains à leur place. Mais Cure n’est pas un long-métrage comme les autres, et Kurosawa garde son habitude de ne ni nous tenir par la main, ni nous donner les clés de son édifice. Pourquoi donc Mamiya pousse-t-il les bonnes gens à vider leurs amis, épouses et collègues de leur sang ? Pourquoi leur suggère-t-il de leur tailler une croix dans la nuque ou de leur arracher le visage ? Le mystère reste et restera entier, Kurosawa franchissant le Rubicon et plongeant tête la première dans le fantastique pour faire de Mamiya un être presque vaporeux, un virus se répandant sur le Japon tout entier sans que l’on comprenne qui il est ni ce qu’il veut.

 

 

Sans faire offense à l’excellent Koji Yakusho, parfait en enquêteur sentant le sol se dérober sous ses pieds, tentant vaille que vaille de résister aux œillades et sentences maléfiques de Mamiya alors que la frustration apportée par son couple mort en fait la victime toute désignée de l’ensorceleur ; force est de reconnaître que la réussite de Cure tient avant tout à Masato Hagiwara, boogeyman unique s’il en est. Nonchalant, l’air peu concerné par ce qui l’entoure et le mal qu’il répand, incapable de répondre à la moindre question alors que lui-même en pose sans interruption, jusqu’à l’épuisement de la partie adverse, il semble flotter dans le Japon tout entier et jusque dans les esprits des hommes, qu’il peuple de terribles pensées. Tueur inaccessible, parce que techniquement innocent et capable de faire de son interlocuteur un banal jouet à l’aide d’un simple briquet et de quelques mots bien envoyés, Mamiya intègre sans forcer le panthéon des serial killers les plus mémorables, et son interprète fait des merveilles sous ses guenilles et sa paresseuse apparence. Malin, Kurosawa fait le pari risqué de rendre le film à son image : Mamiya ne répond à aucune question, Cure fait de même ; le personnage emporte ses proies dans un torrent de questions répétitives, le film adopte la tactique et multiplie les plans et séquences identiques ; le venimeux jeune homme marche d’un pas traînant et s’affale volontiers au sol ou sur des bureaux, le film de Kurosawa s’attarde tant qu’il en frôle les deux heures de durée. Et comme une bonne part de la filmographie du bonhomme, le tout hypnotise, obsède, possède. Comme dit plus haut, cela ne parlera pas à tout le monde tant Cure répond à des attentes rares et se refuse à tout divertissement. Il n’en sera que plus précieux pour les conquis, heureux de la belle édition de Carlotta, complétée par une analyse de l’art de Kurosawa par Stéphane du Mesnildot et une interview datant de la fin des années 90, dans laquelle Kiyoshi revient sur ses craintes et cauchemars, oubliant peut-être qu’il venait d’en créer un magnifique.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Kyioshi Kurosawa
  • Scénario : Kiyoshi Kurosawa
  • Production : Junyuki Shimoba, Tsutomu Tsuchikawa
  • Titre Original : Kiyua
  • Pays : Japon
  • Acteurs : Koji Yakusho, Masato Hagiwara, Tsuyoshi Ujiki, Anna Nakagawa
  • Année : 1997

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