Censor

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Longtemps indissociable du cinéma horrifique, la censure a pourtant rarement été traitée par celui-ci, et plus rarement encore de manière frontale. C’est désormais chose faite avec Censor (2021), retour dans l’Angleterre des années 80, lorsque politiciens, journaleux et têtes pensantes de Scotland Yard faisaient de quelques VHS sanglantes l’ennemi numéro un de la société toute entière. Comme vecteur d’un climat de folie, la réalisatrice Prano Bailey-Bond choisit la triste Enid, jeune femme décidant des coupes à opérer dans les Séries B enragées qui lui sont soumises, troublée à la fois par la disparition vingt ans plus tôt de sa sœur et par un fait divers meurtrier, peut-être lié à un film qu’elle n’aurait pas assez charcuté.

 

 

Née en 1982, Prano Bailey-Bond est bien évidemment trop jeune pour avoir véritablement connu, autrement que par un vague bruit de fond capté par ses oreilles d’enfant, le phénomène des Video Nasties, collection de cassettes pointées du doigt le plus inquisiteur – elles finiront au feu, comme tout bon hérétique qui se respecte – et comprenant dans ses rangs des bombances anthropophages (Cannibal Holocaust, Cannibal Ferox), des homicides à répétition (Horrible, Pranks), de la débauche nazie (SS Experiment Camp, The Beast in Heat) et de la profanation d’innocence comme s’il en pleuvait (I Spit on Your Grave, La Maison au Fond du Parc). Le fait qu’elle consacre néanmoins son premier long-métrage au sujet, après avoir déjà tâté le terrain via un court (Nasty, dans lequel un môme découvre à la fois la raison de la volatilisation de son père et les plaisirs du magnétoscope), révèle la marque que cette chasse aux sorcières des vidéoclubs aura laissée sur les amateurs du pays. On le savait d’ailleurs, que les Christopher Smith, Neil Marshall et autres Jake West (qui dédia d’ailleurs deux excellents documentaires à la prohibition du frisson) avaient été durablement influencés par cette tempête médiatique, dans laquelle il n’était pas bon d’avoir loué du Joe D’Amato. Bailey-Bond va un peu plus loin, et Censor plonge dans les locaux d’une équipe de censeurs chamboulée par l’importance que prennent les Video Nasties dans le débat publique. Plus ou moins accusée d’avoir été trop laxiste avec Deranged, film pouvant expliquer pourquoi un père de famille décida un soir d’arracher le visage de sa concubine pour s’en nourrir, Enid (Niamh Algar) perd pied. Et chute carrément lorsque ses parents lui apprennent qu’ils ont demandé un avis de décès pour sa sœur Nina, introuvable depuis une vingtaine d’années, un drame dont Enid se sent toujours responsable. Troublée, elle croit reconnaître Nina en Alice Lee, Scream Queen comme de juste abonnée aux petites productions effrayantes de Frederick North, énigmatique et sulfureux cinéaste. Pourrait-il être le ravisseur ayant détruit sa famille ? Pour s’en assurer, Enid remonte sa piste.

 

 

Fil rouge passionnant s’il en est, tant il semble bâtir une route traversant toutes les étapes du film d’horreur : bosquet reculé accueillant le tournage, maison du producteur décorée d’affiches de films cheap, vidéoclub de quartier un peu crasseux et bien sûr les plus proprets mais pas plus gais locaux de la censure. Malheureusement, plutôt que d’ouvrir grand la porte, Bailey-Bond regarde par le trou de la serrure et préfère se concentrer sur la psyché souffreteuse de son héroïne, quitte à mettre en sourdine son voyage dans les coulisses de l’effroi, Censor ressemblant au final plus à Insomnies qu’à Hardcore ou 8mm. Mirages malsains, illusions désespérées, hallucinations terribles deviennent le quotidien d’une Enid de plus en plus frêle à mesure que le récit avance. Vous voilà donc prévenus : les traumas d’Enid que l’on ne pensait être qu’une amorce sont aussi un terminus, et les Video Nasties se font toile de fond plutôt que sujet véritable. Le script, excellent au départ, médiocre et attendu sur la fin, choisit de parler de la culpabilité du survivant plutôt que de cette tornade voyant les représentants de l’ordre et de la morale se persuader que tous les maux du monde venaient des petits budgets empaquetés par des Franco et des Lenzi. Un choix de l’intimiste décevant tant il ressemble à une part non-négligeable de la production fantastique de ces dix dernières années, mais aussi parce que les problèmes familiaux d’Enid et la perte de sa sœur sont ce qu’il y a de moins intéressant dans le personnage. Il aurait été plus judicieux de mettre l’accent sur le fait que, toute répugnée soit-elle par le cinéma d’exploitation, elle en est devenue, à force de séances quotidiennes et obligatoires, l’une de ses plus incroyables expertes, capable d’en remonter aux cinéphiles gérant les palais de la location, auxquels elle récite des séquences entières par le menu, alors que ces fanatiques eux-mêmes semblaient les avoir oubliées. Il est vrai qu’à l’époque, les censeurs faisaient partie des rares élus pouvant voir une œuvre dans sa version intégrale, et avaient donc un kilométrage plus important dans le gore que n’importe quel horror addict. Dommage de ne pas avoir utilisé cet état de fait pour tricoter un bon petit thriller, dans lequel une enquêtrice amateure utiliserait ses connaissances d’un registre qu’elle méprise pour se hisser jusqu’à une vérité dérangeante, le personnage de Frederic North étant par moment sous-entendu comme un faiseur de snuff movies.

 

Comme il ne serait pas fair-play de reprocher à Bailey-Bond de ne pas avoir tourné le film que je voulais voir mais celui qu’elle voulait faire, je me dois de compenser par quelques vrais bons points. D’abord, tout cela est bien emballé, avec des jeux de lumière renvoyant à Bava et Argento, l’utilisation d’une cabane perdue en forêt comme dans Evil Dead, et ça et là de bien utilisés implants des véritables Nasties (Driller Killer, Panique à Florida Beach et d’autres passent sur les écrans). Mieux : les quelques dialogues sur les films, notamment toute la vague des « Don’t » (Don’t Go in the House, Don’t Go in the Woods…), sont bien tournés, avec la venue imminente d’un Don’t Go in the Church tourné par le fameux Frederic North, réminiscence des ragots d’adolescents sur des metteurs en scène auxquels on prêtait volontiers séjours en prison, quadruple infanticides et crises de démence. Formellement, Censor prend aussi le bon parti de ne pas faire comme tout le monde et évite de citer allégrement Carpenter et Cronenberg, piochant on l’a vu ses éclairages dans la méthode italienne, histoire de barioler ses séquences d’épouvante. Pour le reste du film, est adopté un style en totale opposition, à la Fincher car très feutré, au point que les scènes entre collègues coupeurs de pellicule évoquent Mindhunter. Quant à la bande-son, elle évite le désormais trop usé synthé à la Big John pour une vague rumeur, faite de bruits menaçants. Bonne idée enfin que celle de changer de format au cours du film, qui passe du 4/3 au cinémascope pour mieux perdre le spectateur, qui ne sait plus ce qui tient du réel, des films que s’inflige Enid ou du moral de plus en plus éraflé de celle-ci. Bailey-Bond fait du bon boulot, c’est indéniable, même si les lois du thriller psychologique la forcent à en faire un peu trop dans l’inconfort. Il est vrai que dans le genre le plus important est de restituer fidèlement les tourments du premier rôle, et en cela Censor se veut réussite puisqu’il nous assure que les garants de la bonne morale sont autrement plus détraqués que les consommateurs de cannibal ou slasher flicks. Il se trouve juste qu’on aurait apprécié un surplus d’ambition scénaristique et que l’auteure, que l’on suivra avec attention, profite de sa ballade dans une Grande-Bretagne égale à elle-même (triste, humide et grise comme un vieux parpaing) pour ne pas seulement scruter le mental vacillant d’une seule demoiselle mais aussi celui de la société toute entière.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Prano Bailey-Bond
  • Scénario : Prano Bailey-Bond, Anthony Fletcher
  • Production : Helen Sara Jones
  • Pays : Grande-Bretagne
  • Acteurs : Niamh Algar, Michael Smiley, Nicholas Burns, Clare Holman
  • Année : 2021

3 comments to Censor

  • Denis  says:

    Le pitch est sympa, en tout cas.
    Je pense tenter le coup.

  • Denis  says:

    En même temps, ça me trottait dans la tête.
    J’avais déjà vu Niamh Algar.
    En fait elle joue dans Raised bye wolwes.

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