Charisma

Category: Films Comments: 2 comments

On a tous des phases, plus ou moins longues, allant de quelques jours à plusieurs semaines, où nous ne nous abreuvons plus qu’à une seule et même source. Milieu des années 2000, c’était dans celle creusée par Kiyoshi Kurosawa que je trempais volontiers mes lèvres, et entre les beaux Loft, Kaïro et Rétribution, je tombai sous le charme de Charisma (1999), ballade champêtre bizarroïde et unique. Après m’être à nouveau fait gifler par le Japonais au détour de son terrible Creepy, aisée fut la décision de reprendre les chaussures de randonnées et retrouver ces sentiers nébuleux menant à un arbre peut-être maléfique.

 

 

Ni la plus connue ni la plus obscure des œuvres d’un Kurosawa pas toujours facile à attraper, lui qui se plut longtemps à sauter du téléfilm au long-métrage de cinéma, de la mini-érie au direct-to-video, de l’épouvante fantomatique au polar noirâtre, du romantisme mélancolique à la science-fiction pessimiste, Charisma est sans contestation possible l’une de ses plus étranges. Ce qui en dit long dans la filmographie de l’insaisissable Kiyoshi… Le récit n’en débute pas moins comme un classique polar, et envoie le fatigué Goro Yabuike (Kôji Yakusho, acteur fétiche du réalisateur) sur les lieux d’une prise d’otage, un déséquilibré tenant en joue un député qu’il serait fâcheux de perdre. Souhaitant sauver le politicien comme son agresseur, Yabuike, alors qu’il a l’occasion de loger une balle dans le criminel, renonce à la violence. Une erreur de jugement fatale : le détraqué abat son prisonnier puis se fait foudroyer par l’équipe d’intervention, moins hésitante que l’inspecteur, mis à pied sur le champ. Alors qu’il prend la route vers un lieu de repos où il compte se mettre au vert quelques jours, l’homme démoli rate son bus et se retrouve à erreur dans les bois, de nuit, trouvant refuge dans la carcasse d’une voiture abandonnée. Une nuit mouvementée, puisque celle-ci prend feu, qu’on vole toutes les affaires du vagabond et qu’une fille viendra le sauver de la fournaise. Le lendemain, Yabuike s’enfonce dans cette étrange région, reculée et habitée par moins d’une dizaine de personnes, toutes aimantées par Charisma, arbre planté au milieu de nulle-part, que certains veulent détruire, d’autres garder en vie, voire le revendre pour en tirer une forte somme. Au centre de ces déchirements, parfois violents, l’indécis Yabuike devra à nouveau choisir un camp s’il veut éviter qu’un drame se produise.

 

 

Quel drôle de film que Karisuma. De ceux échappant à toutes les étiquettes, à toutes les définitions. Et de ceux expliquant le mieux pourquoi le réalisateur s’attire aussi bien les faveurs des amateurs du fantastique que celles d’un public nourri au cinéma d’auteur, le Japonais, comme son arbre, trouvant ses racines à la frontières de toutes les émotions, de tous les genres. Si certaines de ses offrandes peuvent embrasser un registre et un seul, comme le plus efficace Creepy, thriller pur, ou le magnifique et spectral Seance (encore que le drame s’y love lui aussi, mais n’est-ce pas une récurrence chez Kurosawa?), le cinéaste s’amuse généralement à tout mélanger, à briser les barrières et métisser ses productions. Charisma fait loi de sa liberté et tient probablement de ce que le fantastique aura accueilli de plus naturaliste et contemplatif, au point que de trame le film semble manquer, préférant se faire collection de vignettes, souvent trop courtes pour mériter le nom de scène. Le temps se liquéfie dans cette sylve tantôt lumineuse et accueillante, tantôt froide et mordue par la brume, et on ne saurait dire combien de temps Yabuike y erre, ni s’il en ressortira jamais. Sujet de toutes les interprétations, certains voyant en ce mystère botaniste une analyse de la société japonaise, d’autres un petit théâtre de la folie (un sanatorium délabré trône non loin, et on peut se demander si les divers habitants des lieux ne sont pas d’anciens résidents), Charisma semble surtout une occasion rêvée pour se jeter dans les feuillages, se noyer dans les petites rivières, s’éteindre entre les cèdres. Kurosawa use – les anti diront qu’il abuse – de la neutralité de sa caméra, souvent paralysée et captant d’aussi loin que possible le peu d’action que contient le récit. On ne vit pas Charisma, on l’observe comme on observe des fourmis se battant pour morceau de sucre, le seul point de vue que l’on partage un tant soit peu étant celui de Yabuike, tiraillé entre diverses obsessions, divers rapports à la nature.

 

 

Un groupe d’hommes cherche ainsi à planter des arbustes et en récupérer d’autres pour se faire de l’argent, alors qu’une jeune professeure d’université s’inquiète de l’influence néfaste de Charisma sur le monde, parasite poussant les arbres de la vallée à se rapprocher de lui pour mieux se faire vider de leurs force. Un destin qui attend peut-être ce garçon vivant toujours dans les ruines du sanatorium, où il s’occupe de l’épouse démente de feu le dernier directeur. Un jeune homme lui aussi hanté par le bois frêle et pourtant éternel de Charisma, qu’il vénère comme une divinité ayant maudit la terre sur laquelle elle s’accroche. A Yabuike de faire pencher la balance entre un camp plutôt qu’un autre, et par la même occasion de retrouver celui qu’il était, ce nouveau dilemme, si bien négocié, lui permettant peut-être d’enterrer le précédent, dramatique. Et peut-être de retrouver un peu de vie : livide durant la majorité du film, il n’essaie jamais de prévenir sa femme et son enfant de sa situation, ne tente à aucun instant de retrouver la civilisation. Comme s’il était, lui aussi, entraîné jusqu’à l’écorce monstrueuse. Délire collectif ou crainte avérée ? Kurosawa ne tranche pas. Jamais. Et alors que l’histoire trouve sa conclusion, il part déjà dans une autre direction, évoquant une possible fin du monde, de nouveaux conflits entre humains, alors que l’horizon se rougit par les flammes. Comme Yabuike, il faudra au spectateur choisir : soit Charisma sera une ennuyeuse boursouflure où il ne se passe jamais rien, soit il sera un épatant voyage dans la futaie japonaise, changée en un labyrinthe dans lequel ceux qui y entrent ne sauraient ressortir. Une impression que partageront chaque partie : les « contre » trouveront tout cela incroyablement longs, les « pour » sentiront toujours les racines de Charisma s’étendre sous leurs pieds bien au-delà la vision.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Kiyoshi Kurosawa
  • Scénario : Kiyoshi Kurosawa
  • Production : Satoshi Kanno, Atsuyuki Shimoda
  • Pays : Japon
  • Acteurs : Kôji Yakusho, Ren Ôsugi, Hiroyuki Hikeuchi, Jun Fubuki
  • Année : 1999

2 comments to Charisma

  • Roggy  says:

    Complètement d’accord avec toi sur cet immense réalisateur. Et superbe chro qui lui rend un bel hommage.

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>