The Ghastly Ones

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« Des crétins avec une caméra. » Voilà comment Stephen King rabaissait Andy Milligan et son équipe après avoir vu The Ghastly Ones (1968), sans nul doute l’un des efforts les plus connus d’un auteur ayant connu le goudron et les plumes, parce que considéré comme l’un des pires qui soient. Je ne me hasarderai d’ailleurs pas à prétendre que les horribles du titre forment une belle escouade, le premier film de l’Andy à prendre des couleurs, même si c’est pour épouser une fade palette, restant effectivement un canard sacrément vilain, mais la bonne foi m’oblige à le voir comme plus qu’une crotte de nez collée sur la gigantesque fresque du cinéma fantastique. Oui, The Ghastly Ones est fin nul, mais il est aussi de ces quelques bandes d’exploitation à faire la bascule entre un âge d’or tout en retenue et l’ère des sauvages à venir, les meurtres ici perpétrés par un spadassin encapuchonné annonçant même la venue future du slasher flick.

 

Heureusement qu’il y a Severin et leurs coffrets collector, car sans l’éditeur américain et la hype entourant la plupart de ses sorties, il y a fort à parier que la basse main d’oeuvre du fantastique, celle incarnée par Al Adamson ou Andy Milligan justement, resterait comme la tombe de notre cas du jour : sans nom, négligemment posée sur la terre boueuse d’une fosse commune où personne n’ira jamais se recueillir. Car tel fut le sort d’Andy Milligan, mort du sida dans une pauvreté absolue, enterré dans un champs de carcasses anonymes, et où ne vont creuser que des déterreurs de cadavres comme les bonnes âmes de Severin, qui partagent la chair putréfiée qu’ils exhument avec d’autres goules, ravies de découvrir une viande jamais savourée auparavant. Ca, c’est du moins dans le meilleur des cas, lorsque les exportateurs d’hécatombes et saccages d’un autre temps trouvent une clientèle dont le goût est aligné sur le leur. Un phénomène rare de notre côté du globe, où l’on a tôt fait de se presser de commander pour un prix rarement modique un coffret bourré ras-la-gueule et au design effectivement alléchant, mais dont on se rend compte dès le premier disque enfourné dans notre lecteur que rien ne nous y plaira vraiment. Célébrer sur les réseaux sociaux le caractère décalé et le goût du sordide d’un cinéaste largement désigné comme un mauvais, d’accord, mais se caler devant son œuvre entière et apprendre à l’apprécier, c’est une toute autre paire de manches. C’est comme ça, le cinéphile franco-belge n’a pas la fibre Z, et cela se comprend ô combien à la vue de The Ghastly Ones, qui ne fait jamais mentir la rosserie de Stephen King à son encontre, Milligan n’y faisant preuve d’aucun talent réel. Mais comment aurait-il pu avec 13 000 maigres dollars en poche, une bande-son que l’on jurerait empruntée à d’antiques Séries B probablement tombées dans le domaine publique, des restes de pellicule usée récupérés sur d’autres productions et même une garde-robe d’un goût douteux créée de A à Z (surtout Z, oui…) par le réalisateur, as du dé à coudre à ses heures ? On ne tourne pas La Fiancée de Frankenstein avec trois planches de bois pourri et quatre pelotes de laine… Par contre, on peut vicier le principe des plus sanguins romans d’Agatha Christie en lui greffant la virulence crasse et cheap du Blood Feast d’H.G. Lewis, inspiration évidente du poto Andy sur ce coup.

 

 

Si le légendaire Fuad Ramses n’est pas de la partie pour dresser la table, les salopiauds hantant une île reculée n’en ont pas moins le hachoir vicelard, et Milligan, conscient que le très particulier public qui est le sien risque de hurler au remboursement si ça ne vire pas vermeil dans la seconde, s’empresse de démembrer une demoiselle et d’arracher les yeux de son rencart. Le signataire de Guru, The Mad Monk fait d’ailleurs bien de servir l’apéro, car la cuisson de son carnage à la sauce poivron rouge sera longue, et le spectateur troublé pourrait penser qu’il s’est trompé de salle face à la bonne trentaine de minutes passée à poser le décor. Celui d’un drôle d’héritage que trois sœurs et leurs compagnons respectifs tentent de se partager, le testament laissé par leur père auprès du notaire le plus répugnant du monde (teint cireux, carpette dans le pif, pustules sur la tronche : le mec est paré pour Marié au premier regard) les obligeant à passer trois nuits en « totale harmonie sexuelle » (l’avait le falzar en feu, le père) dans la demeure reculée de la famille, où vivent toujours deux servantes et un simplet bossu. Ca se questionne, ça se bécote, ça montre ses petits seins, ça trimballe ses valises dans la neige et l’aînée de la famille commence à se plaindre de son obligation de répartir le magot avec ses cadettes, elle qui a tant veillé sur elles petites. On admire le talent de Milligan pour la couture de tabliers de grand-mère, on profite des tapisseries d’un autre âge de la demeure, on se rend bien compte que quelque-chose cloche lorsque le demeuré de service attrape un lapin et l’éventre avec les dents, mais on s’emmerde aussi pas mal, faut bien le dire. Et c’est d’ailleurs dans ces instants que le pauvre Andy glane sa triste réputation, dans ces drames familiaux dont on se fout un peu, dans cette morne routine dialoguée, où des comédiens qui n’en étaient bien souvent pas deux jours avant, et ne le seront déjà plus deux jours plus tard, s’agitent entre deux saccades d’une pellicule fanée.

 

 

Et puis ça repart, un meurtrier portant la capuche de moine rôdant dans la bâtisse pour décapiter, pendre par les pieds, poignarder ou planter des fourches dans des nuques, comme si le stalk and slash prenait de l’avance sur son heure et débutait son sacrifice avant même que Carpenter et Clark ne songent à armer leurs évadés de l’asile d’un couteau à pain. Ne serait-ce que pour ça, Milligan mérite un peu de respect, tant il devance la taillade de teenagers d’une grosse décennie, et ce sans commencer en douceur. Car comme chez son modèle H.G. Lewis, on ne se contente pas de frapper mortellement une cible et repartir à pas feutrés dans The Ghastly Ones. On tripote la barbaque bafouée, on plonge ses doigts dans la chair rougie, on extirpe les viscères du trou que l’on a creusé à la pointe d’une lame, et on scie encore les restes pour être certain que le bonhomme ne fera plus jamais de triathlon. On ne s’attarde pas aussi longuement sur les carbonnades que dans un Wizard of Gore par exemple, car les quelques abats récupérés par Milligan ne passeraient pas l’épreuve du gros plan, et du bref dégoût une audience attentive pourrait fort bien passe à l’hilarité. Cela va donc vite, mais cela suffit bien pour qui aime le genre, même dans ce qu’il a de plus laid. Si l’on est de grande humeur, on peut même se laisser hypnotiser par une façon de faire plus que gauche, chaque mouvement de caméra nous faisant craindre que le pauvre Andy s’est pris les pieds dans le tapis et se soit cassé la gueule. C’est mal branlé au possible, mais il est difficile de quitter des yeux la défaite, rarement plus belle que la victoire, mais souvent plus passionnante à analyser. En la matière, The Ghastly Ones est un vrai recueil de tout ce qu’il ne faut pas faire au cinéma, une collection de tares comme on en voit peu, le grand-père du complètement out of this world A Night to Dismember, et ne doit donc être manipulé que par les cinéphages prêts à se salir et creuser très profond dans les mines de l’exploitation. Sous la couche granitique, il y a Andy Milligan, et si on ne sait pas toujours si l’on a bien fait de jouer de la pioche jusqu’à sa personne, et que l’un dans l’autre nous ne sommes pas plus avancés qu’avant, on n’est pas mécontents du voyage non plus.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Andy Milligan
  • Scénario : Andy Milligan, Hal Sherwood
  • Production : Jerome Fredric
  • Titre alternatif : Blood Rites
  • Pays : USA
  • Acteurs : Veronica Radburn, Maggie Rogers, Hal Borske, Anne Linden
  • Année : 1968

5 comments to The Ghastly Ones

  • Jacques  says:

    Hello,
    Quand je lis « ghastly » je pense surtout à Graham Ingels, légendaire dessinateur des E.C. Comics : c était en effet son surnom. Tu connais déjà ce grand monsieur, j imagine ?

  • schoub  says:

    Je n’ai pas tout compris concernant « Heureusement qu’il y a Severin et leurs coffrets collector, … où personne n’ira jamais se recueillir. Puisque l’éditeur Something Weird Video lui a rendu justice depuis fort longtemps (???). Autrement super présentation, comme d’hab.

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