Tribunal Fantôme

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On connaît bien le Dan Aykroyd casseur de fantômes, le Dan Aykroyd chanteur et danseur avec son faux frères John Belushi, le Dan Aykroyd persuadé que spectres et petits hommes verts existent bel et bien, et même le Dan Aykroyd vendeur de vodka. Par contre, il reste encore à beaucoup d’entre nous l’honneur de faire connaissance avec le Dan Aykroyd réalisateur, poste qu’il ne tint qu’une seule et unique fois lors de son Tribunal Fantôme (1991), gigantesque bordel horrifico-comique qu’il présidait sans savoir trop savoir ce qu’il faisait.

 

 

N’importe quel auteur vous le dira : pour faciliter votre petite vie de romancier ou de scénariste, rien de tel que d’écrire sur ce que vous connaissez, aimez ou sur les expériences que vous avez pu vivre. Dont acte pour Dan Aykroyd, dont reste en mémoire le souvenir d’une drôle de journée, où traversant un comté reculé il fut arrêté par excès de vitesse et fut conduit sans attendre à la maison de son juge. Une amende symbolique de quelques dollars plus tard, le magistrat invite la future star de S.O.S Fantômes à prendre le goûter en sa compagnie et, amusé, le sympathique en toutes circonstances Dan accepte, passant au final près de quatre heures avec l’inquisiteur. De ces souvenirs, Aykroyd tire la base d’un script qui changera de nom à de nombreuses reprises, et qu’il veut comme un mélange entre Massacre à la Tronçonneuse et Beetlejuice : alors qu’ils roulent à tombeau ouvert dans la campagne de Valkenvania, quelques richards se font arrêter par un officier qui les conduit jusqu’au manoir, posé au milieu d’une décharge sans fin, du juge local, vieux de cent six ans et expédiant les coupables six pieds sous terre. Sauf s’ils sont séduisants et qu’il peut les forcer à épouser sa repoussante fille, bien sûr. Un incroyable délire, cartoonesque tout en restant profondément horrifique, et un énorme scénar’ sans queue ni tête que le comédien fait passer dans les mains de ses connaissances. Refus poli de la part de John Hugues après plusieurs semaines de discussion, sous le prétexte que le réalisateur de Maman, j’ai raté l’avion ne se charge du modelage que de ses propres écrits. Et rejet aussi, plus franc cette fois, de la part de John Landis, que Aykroyd connaît bien depuis le succès Blues Brothers, l’homme également derrière Le Loup-Garou de Londres n’aimant pas du tout le récit, ou plutôt les bribes de récit, imaginé par son vieux copain.

 

 

Pas démonté par cette incapacité à séduire les siens, Dan s’en va tout de même frapper à la porte de Warner Bros, dont les pontes sont ravis de l’accueillir, un rapide coup d’oeil sur les comptes leur rappelant à quel point il leur fut jadis profitable de marcher à ses côtés. Prêts à lui donner carte blanche, ils lui imposent néanmoins un casting comme préparé d’avance. John Candy doit absolument en être. Pas de problème pour Aykroyd. Demi Moore, qui vient de connaître la gloire avec Ghost et que tout le monde s’arrache, devra aussi trimbaler son joli minois sur le plateau. Avec plaisir ! Et pour le premier rôle, il reviendra à Chevy Chase, alors toujours une valeur sûre depuis que le public s’est agglutiné en masse dans les salles pour suivre ses agitées vacances dans les National Lampoon’s Vacation. Aucun problème là non plus ! Dan laisse par contre s’échapper une goutte de sueur lorsque la question du réalisateur vient sur la table, ce dernier sachant fort bien que l’absence d’un metteur en scène repoussera le projet aux calendes grecques, voire à l’annulation pure et simple. Coup de bluff, il se propose alors, considérant qu’il devrait pouvoir s’en tirer après toutes ces années passées à observer Ivan Reitman, Landis et compagnie. Confiants et visiblement de belle humeur, les producteurs acceptent sans trop y réfléchir. Malin et sachant que son Tribunal Fantôme aura besoin de talents créatifs plus que pointus, le réalisateur débutant s’entoure de William Sandell, production designer très en vue depuis Robocop et Total Recall, et du directeur de la photographie Dean Cundey, aussi à son aise sur les productions familiales de Tonton Spielberg (Retour vers le Futur, Hook) que dans l’épouvante pur jus (Psychose II, Satan’s Cheerleaders et un paquet de John Carpenter, comme Fog ou The Thing). Une fine équipe à laquelle vient s’ajouter un grand nombre de créateurs d’effets spéciaux (dont David Miller, maquilleur de Freddy sur plusieurs Griffes de la Nuit, également passé sur Cocoon, Vendredi 13 part. 5 ou Terminator) auquel Dan Aykroyd ne manque jamais de tendre l’oreille, comme ouvert à toutes les idées, à toutes les proposition pour rendre encore plus folle sa production de tout de même 40 millions de dollar. Pas grand-chose en ces temps d’Avengers d’un tout autre calibre, mais une belle somme pour l’époque, entre autre nécessaire à la création d’un manoir de la cave au grenier, et du fourbi qui l’entoure, l’équipe réunissant un nombre incroyable de vieilles voitures, de grilles pains et de sculptures improbables pour créer un monde apocalyptique, hors du temps et de toute idée de propreté.

 

 

Reste qu’une fois arrivé sur cet incroyable plateau, Aykroyd subit un légitime coup de pression et commence à se demander s’il n’a pas visé trop haut pour un premier essai derrière la caméra. Il faut dire qu’il ne s’est pas facilité la tâche : désireux d’incarner un méchant, chance qu’il n’a pas souvent eue auparavant, il se glisse sous la peau graisseuse du vieux juge Alvin ‘J.P’ Valkenheiser, mais aussi sous la couche de son petit-fils Bobo, mongolien aux airs de poupin de deux mètres, petite mèche de chérubin incluse. Deux personnages demandant costumes et prothèses, et donc un certain temps dans la caravane des maquilleurs. Jamais une bonne chose lorsque l’on doit aussi courir dans tous les sens en tant que directeur de chantier… De plus, Aykroyd commence à se demander s’il sera écouté une fois déguisé en vieux sénile ou en gros bébé monstrueux, tuniques n’allant effectivement pas de paire avec le rôle de donneur d’ordres. Il sera vite rassuré : ravis de bosser pour une si belle âme que la sienne, les membres de l’équipe sont aux petits soins avec lui et crient volontiers sur tous les toits que jamais tournage ne fut aussi stimulant et agréable que celui de Nothing But Trouble, titre original finalement retenu. Si tout se passe à peu près bien sur le set, dans les bureaux de la production ça commence à ventiler : attentif à la moindre idée qui lui est lancée, et qu’il attrape toujours au vol, Aykroyd ne cesse de rajouter de nouvelles pièces et des mécanismes inédits à son manoir, comme un tour de grand huit finissant en abattoir, les passagers se faisant broyer par des dents d’acier. Plus loin, c’est une petite locomotive que l’on installera à la table du juge dément, utilisée pour faire passer les plats et les sauces lors d’un repas très Texas Chainsaw Massacre dans l’esprit. De bonnes idées, mais elles ont un coût, et très vite cela commence à suer chez Warner Bros, au point que sont organisées des réunions pour trouver un moyen de rendre ce Tribunal Fantôme moins onéreux. Le mal est malheureusement déjà fait ; le budget gonfle jusqu’à près de 50 millions et fera un bide retentissant lors de sa sortie, ne réunissant péniblement que 8 millions de dollars lors de son exploitation. Autant dire que dalle.

 

 

Evidemment, Aykroyd ne se rassiéra plus jamais dans le fauteuil du grand patron après cela, la faute de ce cuisant échec lui incombant. Difficile d’ailleurs de le nier : si Nothing But Trouble (un titre bien ironique au vu de la situation finale…) peina à trouver son public, c’est parce qu’il était particulièrement ardu à marketer, et cela parce que son auteur a foutu un peu tout et surtout n’importe-quoi dedans, jusqu’à créer une anomalie filmique plutôt qu’un véritable film en tant que tel. Il n’y a pas de réelle histoire dans Tribunal Fantôme, encore moins d’actes et de structures, mais seulement une enfilade de scénettes folles, toutes plus gratuites les unes que les autres et, on le sait, largement improvisées. Voir l’arrivée de ces rappeurs (dont un 2Pac alors tout jeune) venus faire un bœuf avec le juge, scène proprement inutile mais que Dan Aykroyd ajouta pour avoir l’occasion de jouer du piano dans son propre film, le tout déguisé en un vieillard répugnant. Nothing But Trouble est un plaisir hédoniste pour son géniteur, une curiosité que l’on ne pourrait dénicher ailleurs que dans son esprit fou. C’est aussi l’une des meilleures parodies de film d’horreur trouvables sur le marché. On l’a dit, il y a beaucoup de Tobe Hooper là-dedans, que ce soit dans ce décorum crasseux, cette scène du souper où l’on se demande si les saucisses offertes ne sont pas faites avec de la viande humaine, ces ossements retrouvés entre les murs, ces chausse-trapes, cette pièce bourrée de têtes de poupées décapitées, la présence de ces deux énormes mutants, cette grosse dame mutique (John Candy) ou encore ce policier complice (John Candy again) redirigeant les chauffards vers une mort certaine. Autant de passages obligés sur lesquels l’effroi moderne s’est fondé, à grands coups de TCM, de Colline à des Yeux ou de Massacres dans le Train Fantôme. Balancez maintenant un humour très Tex Avery et des images aussi drôles que macabres (la chambre envahie par des chauves-souris, au centre de laquelle se trouve un énorme monticule de fiente, le nez de Aykroyd qui ressemble soudainement à un pénis) et vous vous retrouvez avec une bande indescriptible, qu’il faut vivre pour y croire.

 

 

Fréquemment considéré comme un terrible ratage, Nothing But Trouble est bien loin de mériter sa triste réputation, même si son absence d’histoire joue en sa défaveur et le prive d’un public « classique ». Les amoureux de productions décalées y trouveront par contre de quoi faire, et s’amuseront autant que Aykroyd dans le rôle du juge. Difficilement en effet de se montrer sévères envers ce grand bonhomme, toujours habité des meilleures intentions et que toute l’équipe appréciait sans retenue, espérant même pouvoir retravailler avec lui à l’avenir. Même constat pour une Demi Moore à priori charmante et faisant de son mieux avec le rôle fort peu écrit dont elle écope, et un John Candy qui offrit des cadeaux à de nombreux membres de l’équipe lors du dernier jour de tournage. Comme souvent, les problèmes vinrent avec le réputé difficile Chevy Chase, progressivement désintéressé par le film et d’une telle mauvaise humeur qu’il en venait à hurler à sur le pauvre Aykroyd, arguant que le film se faisait sur sa seule présence et qu’il était payé trois fois plus que lui. Une révolte de star qui ne plût guère aux techniciens, qui sommèrent le Chevy de parler autrement à leur réalisateur adoré s’il ne voulait pas se manger une brique un beau matin. Calmé ou non, le premier rôle masculin ne montrera plus aucun entrain et cela se voit à chaque étape du film, Chase devenant l’évident point faible du long-métrage en ne parvenant jamais à incarner un point d’ancrage sympathique pour le spectateur, un contre-point à la démence ambiante. Il aurait sans doute été plus avisé de diriger la caméra vers la Demi plutôt que sur le râleur quitté par l’enthousiasme, et alors Tribunal Fantôme aurait sans doute eu plus de chances de faire entendre ses nombreux délices auprès de son audience. Reste en tout cas un bel exemple de la liberté en cours à l’époque, celle qui nous offrit les tout aussi polémiques Howard the Duck et Super Mario : Le Film, autres exemples conspués mais que l’on peut désormais regarder comme les ruines d’une époque où Hollywood, pour le meilleur et pour le pire, s’autorisait à tout oser.

Rigs Mordo

 

 

 

 

  • Réalisation : Dan Aykroyd
  • Scénario : Dan Aykroyd
  • Production : Robert K. Weiss, Lester Berman
  • Pays : USA
  • Acteurs : Dan Aykroyd, Chevy Chase, Demi Moor, John Candy
  • Année : 1991

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