Démons

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De temps à autres, il est bon d’empoigner un bout de bois et d’aller vérifier si ce que l’on pensait être un vieux cadavre de plus de 35 ans abandonné par les vers gigote toujours une fois piqué. Aucun risque que Démons (1985), titre de gloire de Lamberto Bava, reste face contre terre alors que l’on s’amuse à le poinçonner : alors que vous n’avez rien vu venir, la bête est déjà redressée et prête à vous rappeler qu’en matière de gore, on n’a jamais vraiment fait mieux. Alors planquez femmes et enfants dans les abris antiatomique, posez votre casque de VTT sur le crâne et enfilez au moins deux cottes de maille : Dèmoni n’a pas perdu la moindre prémolaire et mord encore.

 

 

L’histoire n’est pas sans s’être fait connaître : à mi-parcours des années 80 et après avoir fait plus que ses preuves en tant que réalisateur, Dario Argento désirait démontrer sa valeur comme producteur et s’entoura donc de tout ce que la botte comptait de bons artisans et de conteurs aux idées longues. Dardano Sachetti et Franco Ferrini à la plume, Lamberto Bava à la mise en scène, Claudio Simonetti aux trompettes, Sergio Stivaletti au latex et à la gestion des stocks de purée de tomate, Michele Soavi en tant qu’assistant-réalisateur mais aussi comme comédien, rôle qui lui permet d’ailleurs de côtoyer quelques trombines fichées depuis longtemps au registre du grand banditisme bis. Comme la rousse incendiaire Nicoletta Elmi, le black à la moustache de mac Bobby Rhodes, Geretta Geretta la dingue ou Fiore Argento, fille de son père pas contraire à l’idée de participer à ses braquages horrifiques. Du grand monde, le gratin de la pègre locale, coincé pour l’occasion dans un cinéma dont personne n’avait entendu parler jusque-là, et qui ne semble avoir été construit que pour passer un film d’épouvante prenant pour sujet la découverte de la tombe de Nostradamus par quelques ados en vadrouille. Mais alors qu’ils trouvent un masque de fer à forme démoniaque dans les ruines où fut enterré l’astrologue et se transforment les uns après les autres en d’immondes goules baveuses, l’assistance commence elle aussi à subir une mutation, le théâtre devenant sans tarder l’antichambre d’un enfer où sautillent et griffonnent des possédés aux yeux hallucinés et aux canines appointées. La fiction et la réalité marchant main dans la main pour que les pires atrocités traversent l’écran et démembrent un parterre de cinéphiles, c’est là la grande idée de Démons, du reste principalement d’inspiration Evil Deadienne. Argento et Bava junior ne se cachent d’ailleurs pas d’avoir tenté de capturer le spectre de Sam Raimi pour qu’il hante leur salle obscure rénovée façon écorcherie, et ici, comme dans une petite cabane perdue dans les bois, si l’on se fait égratigner la nuque ou mordiller un mollet par l’un des sauvages vomissant du slime verdâtre, cela ne prend pas cinq minutes avant que l’on ne vienne grossir leurs rangs. De quoi soumettre les spectateurs venus sur invitation (Michele Soavi ayant auparavant traversé les rames de métro avec de la réclame plein les mains pour convier les passants) au même crève-cœur que Bruce Campbell lorsqu’il devait débiter ses camarades à la hache parce qu’ils commençaient à le regarder comme un potentiel petit-déjeuner.

 

 

Que Démons en doit une à Evil Dead, cela ne fait pas un pli. Mais Lamberto Bava n’en a pas pour autant le regard seulement fixé sur la toute-puissante Amérique, qu’il veut bien conquérir – et ce sera en partie fait cette fois, son sixième long-métrage y trouvant succès locatif et statut suffisamment culte pour devenir la source de quelques goodies – mais sans pour autant avoir à se travestir en rejeton de l’Oncle Sam et oublier d’où il vient. Hommage sera donc rendu à tout un pan de l’effroi transalpin, l’introduction perdant une jolie brune dans une gare déserte alors que raisonnent derrière elle des pas inquiétants, comme dans les gialli fleuris quinze années auparavant, tandis que la source du Mal changeant vos petites mignonnes en des harpies avec de la soupe aux pois plein la bouche n’est autre qu’un masque cornu nous ramenant à un certain Le Masque du Démon de… Mario Bava. On notera aussi quelques renvois à l’oeuvre de Dario Argento, quitte à laisser imaginer à certains que le cinéaste ne se contenta pas de son rôle de producteur et ne sut réprimer l’envie de shooter une scène ou deux : lorsque les demoiselles pourchassées par une mort écumeuse se perdent dans un dédale de tentures, alors que l’éclairage passe du bleu vif au rouge aigu, la tentation de regarder derrière nous pour vérifier si les sœurettes sorcières de Suspiria et Inferno n’y sont pas se fait particulièrement forte. Difficile de trouver plus bel hommage au fantastique local qu’en Démons, regard amusé et tendre sur plusieurs décennies de frousse rendu encore plus poignant par le fait qu’il fut l’un des derniers coups décrocheurs de mâchoires en provenance d’une Italie encore en feu, mais bientôt éteinte et ne distillant guère plus que de menues claques pas même capables de nous rougir les joues.

 

 

Comme s’il se rendait compte que les grands jours étaient déjà derrière et qu’allaient désormais suivre un nivellement par le bas, Lamberto Bava se retrousse les manches jusqu’aux épaules et plonge les pattes dans le sceau à tripailles pour en balancer absolument partout, peut-être cette fois pour rendre hommage à un Fulci pas effrayé à l’idée de se salir le pantalon, dans tous les cas pour donner forme à une sorte de baroud d’honneur qui le voit foncer sans se retourner à la tête de ses démons, qui arrachent du cuir chevelu, égorgent avec les doigts, crèvent les yeux d’un aveugle (décidément, quand ça veut pas, ça veut pas!), sortent du dos d’une malheureuse sans raison apparente et étranglent ceux qui pensaient trouver dans la pénombre un havre de paix où il pourront effleurer de l’entre-jambe. Un acharnement sans temps mort sur des protagonistes pour leur part livides, dénués de toute personnalité et seulement réquisitionnés pour se faire labourer la gueule par des ongles trop bien limés. Pas de trauma passé pour l’héroïne, pas vraiment de romance pour sucrer les carbonara, pas d’explication non plus quant au pourquoi du comment : Démons se refuse à toute justification et sprinte sans jamais s’offrir de gorgée d’eau fraîche, semblable qu’il est à sa bande-son constituée de groupes de hard et heavy metal (du Saxon et du Accept dans les esgourdes, et ça colle du tonnerre avec le spectacle), bruyante, racée et volontairement inexcusable. Lamberto Bava est de sortie pour répandre des entrailles chaudes sur les tapis cramoisis du temple du septième art, et pour se laisser aller à tous les débordements possibles et imaginables, comme cette légendaire séquence renvoyant au chambara et dans laquelle un courageux tient un katana dans une main et le guidon de la moto qu’il chevauche dans l’autre, roulant à tombeaux ouverts entre les rangées de sièges pour éventrer et décapiter du diablotin.

 

 

Démons est ce que l’on peut appeler un plaisir simple, ce qui ne lui sert jamais d’excuse pour feignanter ou se contenter d’une patine de gros Z mal débouché, la technique ne faisant jamais défaut à un Lamberto que l’on retrouve bien plus en forme que sur Apocalypse dans l’Océan Rouge. On peut légitimement supposer qu’il lui était plus excitant de filmer un ballet où des dents cariées et des serres crasseuses labourent les chairs qu’une grosse boulette de viande sortant péniblement de sa flaque pour bâiller un coup, et il n’est en ce sens guère surprenant de découvrir que Démoni profite d’un tout autre soin que la baignade avec un requin-poulpe-meatballs. D’une idée à l’autre, Bava rebondit dans une frénésie si communicative qu’elle nous en fait oublier que tout cela ne raconte absolument rien, si ce n’est la fin de notre civilisation à cause d’une pellicule maudite. Mais comment y songer alors que les hélicoptères tombent du ciel pour percer le plafond des salles obscures, qu’une punkette se laisse caresser le bout des seins à la lame de rasoir et que sur les jolis minois des actrices poussent des boutons de la taille d’une orange, prêts à percer et répandre un pus dégoulinant ? On ne réfléchit pas durant Démons, on se laisse porter en se disant que rarement l’expression « sois belle et tais-toi » aura été aussi bien portée par une bisserie.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Lamberto Bava
  • Scénario : Dardano Sachetti, Franco Ferrini, Lamberto Bava, Dario Argento
  • Production : Dario Argento
  • Titre Original : Dèmoni 
  • Pays : Italie
  • Acteurs : Natasha Hovey, Urbano Barberini, Fiore Argento, Bobby Rhodes
  • Année : 1985

2 comments to Démons

  • FREUDSTEIN  says:

    Revu dernièrement avec mon fiston,j’ai pris beaucoup de plaisir à le revoir alors que lors de sa sortie en salle,j’avais fait la fine bouche,le trouvant assez naze sauf sa bande son hard rock et ne sachant pas que celui-ci annoncé le début de la fin d’un cinoche bis transalpin que j’aimais tant…. Finalement le film à pris une patine forcement très 80’s et un statut de film culte.
    Du reste j’ai enchaîner avec la suite tout en me disant(comme un vieux con…)que j’avais de la chance de découvrir ce genre de films sur grand écran….

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