Le Cadavre qui Tue (Doctor Blood’s Coffin)

Category: Films Comments: No comments

Ce n’est pas parce que la Hammer mettait tout le monde d’accord et régnait d’une poigne de fer sur le fantastique de la fin des 50’s et du début des 60’s que tout le monde devait se courber et lui baiser les pieds, et la rébellion vint finalement de ce que l’on pourrait appeler les réseaux parallèles, ceux n’appartenant ni à la Amicus ni à la Tigon et refermant généralement les volets et rendant les clés de l’appartement après cinq ou six films maximum. C’est le cas de la petite baraque Caralan Productions, à laquelle on doit The Snake Woman (1961) et Le Gang de l’Oiseau d’Or (1969), mais aussi un Doctor Blood’s Coffin (1961) permettant à Sidney J. Furie de parfaire son métier avant qu’il ne rejoigne, casque de combat vissé au caillou, les champs de bataille du film de guerre des seventies.

 

 

Certaines enseignes sont mal choisies. Prenez celle de notre bande du jour, Doctor Blood’s Coffin, ou même sa version belge, Le Cadavre qui Tue. Dans un cas comme dans l’autre, leur seule évocation frappe les narines d’un fumet de charogne, comme si l’on nous prenait la tête pour l’enfoncer dans un vieux charnier et que nous étaient faites les promesses d’un panorama dégoulinant d’une hideur inédite. Doctor Blood’s Coffin ! Prenez votre voix la plus rauque, écarquillez les yeux comme un demi-fou et répétez le mantra à plusieurs reprises, il vous sera impossible de ne pas vous imaginer allongés sur la table d’opération d’un éminent savant frappé par la démence et mettant le désordre dans vos organes, le tout dans sa tanière, une nécropole immonde où gisent les restes de demoiselles démantelées. Bien sûr, sages années 60 obligent, même si certains furieux commençaient déjà à repeindre les murs couleur vermeil, on ne saurait songer aux délices les plus gore, aux aquarelles les plus infâmes, mais pareil titre fait figure d’autorisation à s’imaginer dans la cahute de Jess Franco, là où le sommet du trash est rarement atteint mais où perversité et perfidie se pointent de meilleur coeur que chez la Hammer et autres instances établies. La douche ne sera peut-être pas gelée mais elle rafraîchira néanmoins, le niveau d’horreur ne dépassant en réalité jamais celui d’une production avec Peter Cushing et Christopher Lee. D’ailleurs leur vieille copine Hazel Court fait acte de présence, prenant la blouse de l’infirmière d’un petit village et tournoyant cafetière à la main dans le cabinet du Docteur Robert Blood (Ian Hunter), praticien rendu inquiet par une succession de disparitions, plusieurs soûlards étant kidnappés dans leur lit ou a la sortie des pubs, tandis que les propres ustensiles et fioles de produits médicamenteux du doc’ sont eux aussi subtilisés. Etonnant dans un minuscule bled, où tout le monde connaît tout le monde et où un visage méconnu serait repéré avant même d’avoir traversé la place. La seule présence inhabituelle est celle de Peter Blood (Kieron Moore, La Révolte des Triffids), fils prodige du médecine en lequel sont placés les plus grands espoirs, mais puisque son retour de Vienne coïncide avec les enlèvements, les soupçons du spectateur se portent naturellement sur lui. Nathan Juran, d’ordinaire un efficace metteur en scène de spectacles monstrueux (Le Cerveau de la Planète Arous, Le 7ème Voyage de Sinbad, The Deadly Mantis) pour le coup posté derrière une Remington, ne fait d’ailleurs pas grand mystère du caractère meurtrier de son héros, viré de son université viennoise pour s’être permis d’opérer des patients encore en vie pour leur extraire le palpitant, Peter, persuadé de son propre génie, songeant à transplanter un coeur vivant dans une carcasse froide en vue de la ranimer. Le syndrome Frankenstein, et les mêmes complications que pour le baron, Peter prenant toujours plus de risques pour tirer jusqu’à son laboratoire, monté dans une gigantesque mine dont lui seul connaît toutes les galeries, ses futures victimes. Si tous ne voient dans ce fringant et prometteur jeune homme que le brave fils de leur tant aimé docteur, la garde-malade Hazel Court, d’abord attirée par le charme du gaillard, éclaircie dans sa triste vie de veuve, commence à douter de sa bonne foi.

 

 

Et de sa foi tout court, Miss Court étant de ces dévotes regardant avec méfiance les avancées d’une science qu’elle ne voudrait pas voir empiéter sur le saint travail du Tout-Puissant. Juran, délivré de ses colossales menaces, saisit sa chance de revenir à des sujets à taille humaine, et cela semble presque à regrets qu’il met l’accent sur l’épouvante dans Doctor Blood’s Coffin, de toute évidence le titre d’un producteur très au fait des attentes du public plutôt que celui d’un auteur inspiré. Son intérêt, il semble se trouver surtout dans cette ultime confrontation entre Hazel Court et Kieron Moore, la première ayant tout découvert des cachotteries du second pour lequel elle fondait encore quelques heures auparavant, lui reprochant le blasphème auquel il s’adonne en tentant de faire revivre ceux que le soi-disant Créateur rappela à lui. Pour le scientiste, ces fadaises et cette morale arriérée ne sont qu’une déplaisante digue empêchant la recherche de s’écouler, et puisque les garants des bonnes mœurs et les soignants en manque d’audace ne s’osent aux expériences les plus inédites, eh bien le jeune Blood avancera seul et au pas de course. Homme pressé de prouver sa supériorité sur le commun des mortels, et personnage à l’égo inaccessible pour toute tête bien formée, Peter se précipite et enchaîne les bourdes, devient moins discret et finit donc par se faire repérer par une potentielle future petite copine aux idées en totale opposition aux siennes. La rencontre de deux extrêmes, d’un homme méprisant la vie au nom de cette même vie, et d’une femme aux valeurs ancestrales n’appréciant guère que l’on se substitue à la divinité qu’elle loue au fil de ses prières. Forcément intéressant, mais les lois du Marché sont ce qu’elles sont, et il est ardu pour Juran de virer les marchands du temple à coups de sandalette au cul, alors c’est sans réelle envie qu’il envoie son phlébologue touiller dans les cages thoraciques pour en extirper leur pompe à sang. Des séquences sanglantes très éloignées les unes des autres, et l’on sent que Furie aurait, lui aussi, préféré s’adonner à un thriller plus classique et se serait bien passé de ces contours macabres de Série B à l’odeur d’entrailles.

 

 

Elles ne sont d’ailleurs pas bien palpitantes, ces séquences où Peter cavale dans sa grotte, tentant de récupérer les corps inanimés qu’il empoisonne au curare, avant que la maréchaussée ne tombe sur eux lors de leurs recherches. Et on ne frisonne pas particulièrement non plus lorsqu’il se glisse dans un funérarium pour y opérer une victime que tout le monde croit éteinte, en vérité seulement paralysée par les viles piqûres de notre méchant héros, alors que le gérant de la boutique funéraire risque de se réveiller. Du suspense sans effet auquel personne ne croit, Furie le premier puisqu’il profite de ces passages voulus rudes sur un plan visuel (l’amoureux du fantastique médical aura bien ses plans de mains gantées tenant un coeur ensanglanté) pour laisser ses personnages débattre sur le bien-fondé de leurs actes. Il nous faut attendre les dix dernières minutes pour que Le Cadavre qui Tue mérite son statut de film d’horreur et son patronyme francophone, Peter, autant pour marquer un point que pour vexer Hazel Court, transplantant un coeur neuf dans les restes moisis de son défunt époux. Et celui-ci, attaqué par la moisissure et au faciès envahi par une mousse couleur olive, se relève bel et bien pour un final que l’ironie noire rapproche des Contes de la Crypte. Séduisant, mais aussi un peu trop tardif, ce qui précède enchantant plus de par sa belle ruralité (splendides décors de petit village perdu dans les landes) que par ses mystères trop peu mystérieux et des retournements de situation attendus. Le couperet tombe et fait mal : il est plus plaisant de causailler de Doctor Blood’s Coffin après la séance que de s’installer devant.

Rigs Mordo

 

 

 

  • Réalisation : Sidney J. Furie
  • Scénario : Nathan Juran
  • Production : George Fowler
  • Pays : Grande-Bretagne
  • Acteurs : Kieron Moore, Hazel Court, Ian Hunter, Kenneth J. Warren
  • Année : 1961

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>