Du Sang sur la Neige

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Nostalgie, quand tu nous tiens, tu ne nous lâches plus. Tu arrives même à nous faire regretter des époques durant lesquelles nous n’existions même pas ! C’est le cas de celle qui débuta en 1973 pour se terminer vingt ans plus tard, celle que l’on pourrait appeler « la période Avoriaz » à laquelle nous aurions tous aimé participer. En attentant qu’un Doc Brown construise une machine à remonter dans le temps, nous pouvons patienter avec le docu de Julien Dunand et Gildas Houbedine.

 

Avoriaz… Pour peu que vous ayez connu l’époque de la VHS, ce nom ne doit pas vous être étranger. Et pour cause, il était souvent placardé sur les pochettes de joyaux comme Terminator, Elmer le remue-méninges, Hidden ou encore Braindead, tous très fiers de pouvoir exhiber les prix qu’ils avaient reçus lors du festival enneigé. Et quel festival ! Sans doute le plus prestigieux pour des fantasticophiles dans notre genre, guère intéressés par les palmarès puant l’ennui que décerne Cannes chaque année dans une ambiance boursouflée. Tout l’inverse d’Avoriaz, qui prenait des airs de vacances d’hiver, situé dans une station où le ski règne en maître. Pas la peine de venir en costard (un coup à mourir de froid, de toute façon), apporter sa bonne humeur suffisait amplement, comme le prouvait un Claude Chabrol visiblement pas mécontent d’être venu bouffer de la pellicule ensanglantée durant trois jours. Trois jours de folie pour les bisseux, qui avaient là l’occasion de découvrir des films dont ils avaient vaguement entendu parler, au détour d’un article dans Mad Movies ou L’Ecran Fantastique. C’est que la VHS n’existait pas durant les premières années du festival, ne parlons même pas du DVD ou d’internet. Ramener son cul dans les sièges d’Avoriaz était bien souvent le seul moyen de découvrir des classiques en devenir comme Re-Animator, Duel, Mad Max ou Massacre à la Tronçonneuse, qui s’y créa sa réputation sulfureuse. Une bonne époque, née sous l’impulsion de Lionel Couchan pour des raisons commerciales qui n’entretiennent que peu de rapport avec le cinoche horrifique. Mais qu’importe ! Avoriaz était le lieu incontournable de tout cinéphile des années 70 et 80, un trampoline qui permit à Spielberg ou James Cameron de devenir les gourous que l’on sait, qui révéla Stuart Gordon et Tobe Hooper, qui fut le premier à saluer Brian de Palma et David Cronenberg. Peu de festivals auront eu autant d’influence sur un genre que celui d’Avoriaz, qui est synonyme de fêtes incroyables, de décors de rêves et aussi d’écrans qui dégoulinent d’hémoglobine…

 

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A l’évidence, un documentaire nous ramenant dans les salles obscures de la station est bienvenu, permettant à ceux qui comme l’auteur de ces lignes n’ont pas pu vivre cette époque formidable. On peut donc remercier Julien Dunand et Gildas Houbedine qui ont réussi à nous faire remonter le temps durant 70 minutes remplies d’images d’archives et d’entretiens. Avec Lionel Chouchan, bien sûr, mais également quelques figures du bis hexagonal, comme l’inévitable Christophe Lemaire de Starfix et Mad Movies, Gérard Lenne le critique et auteur du livre Cela s’appelle l’horror, Nicolas Boukhrief de chez Starfix et réalisateur du Convoyeur ou encore Jean-Baptiste Thoret, spécialiste de la culture alternative, auteur d’ouvrages sur Dario Argento ou John Carpenter. Que du beau monde qui va disserter sur le fameux festival et analyser son impact, tout en le remettant dans son contexte. Un véritable âge d’or pour eux, celui ou le cinéma fantastique a véritablement explosé, se faisant plus moderne. On peut d’ailleurs ressentir une certaine distance prise avec les œuvres de la Hammer, visiblement considérée comme vieillotte par Chouchan et quelques spectateurs. C’est que nous étions en plein dans la fin des seventies et au début des eighties, soit le carrefour des genres, là où la science-fiction, l’horreur et le film d’action se mélangeaient dans une orgie de gore et de violence. Le genre subissait une modernisation certaine qui n’avait pour avatars que La Nuit des Morts-Vivants et certains Polanski et qui allait exploser en même temps que le festival, qui a eu un coup de bol extraordinaire de naître dans le même laps de temps.

 

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Les très nombreuses images d’archives nous permettent en tout cas de nous y croire et nous laisser admirer des scènes assez étonnantes, à la décontraction certaine. Comment ne pas écarquiller les yeux devant cette chanson de France Gall durant laquelle s’invite un Udo Kier aussi vampirique que charmeur ? Comment ne pas s’étonner de voir Claude Chabrol jouer le contrôleur d’un train des épouvantes avant de se faire mordre par un passager sortant d’un cercueil ? Et puis quel plaisir de voir Lucio Fulci parler français, surtout pour dire tout le bien qu’il pense de Robocop ! On ne s’étonnera pas de voir certains fans du genre passer devant la caméra, comme Eddy Mitchell ou Johnny Hallyday, ce dernier assistant visiblement à toutes les projections pour son seul plaisir. Un vrai moment de fête, macabre bien sûr, le festival mettant les petits plats dans les grands, avec une gare désaffectée transformée en maison de l’horreur, histoire d’y accueillir des invités prestigieux. Car la neige d’Avoriaz aura été foulée du pied par du beau monde, accueillant au fil des années des grands (ou des futurs grands) comme William Friedkin, Christopher Lee, Sergio Leone, Roger Corman, Sydney Pollack, Donald Sutherland, Robert De Niro, Christopher Walken, Ingrid Pitt ou encore Wes Craven. De quoi faire tomber la tête de plus d’un cinéphile ! Mais si le docu met bien entendu l’accent sur les personnalités respectueuses du genre, celles qui le comprennent, il n’oublie pas non plus de citer ceux qui n’avaient, à priori, pas grand-chose à faire là. La troupe du Splendid se fait d’ailleurs remarquer, que ce soit une Valérie Mairesse qui se moque gentiment du Krull de Peter Yates ou un Michel Blanc toujours aussi peu joyeux et transpirant le mépris pour le fantastique qui nous assène, sûr de lui, que Terminator est une merde filmée comme du Starsky et Hutch. Aussi hallucinant qu’impayable ! On peut également se demander ce que foutait là un Michel Drucker qui n’a probablement jamais regardé de film fantastique de sa vie et qui ne savait visiblement pas quoi dire sur les films diffusés à l’époque. Il est d’ailleurs amusant de constater que ces personnes, assez jeunes à l’époque (ils devaient avoir la trentaine) paraissaient déjà vieux, un sentiment renforcé par la présence côte à côte de Gérard Lenne et Christophe Lemaire qui, l’un dans la soixantaine, l’autre dans la cinquantaine, semblent toujours très jeunes avec leurs t-shirts de Peter Cushing et de vampires. Le fantastique, ça conserve.

 

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S’il nous projette sans mal à l’époque et nous rend de grande humeur, Du Sang sur la Neige subit tout de même quelques petits défauts. Le premier, c’est que, comme toutes les bonnes choses, il est un peut trop court. C’est que j’aurais bien repris une heure d’archives, moi ! Le second petit problème, c’est la trop grosse place accordée à certains films comme Carrie, Mad Max ou The Phantom of the Paradise, décortiqués par nos critiques. De fort belle manière, là n’est pas le problème, mais disons que l’intérêt de la chose m’échappe un peu compte tenu que des analyses de ces classiques, on en trouve des dizaines en cinq minutes parmi les divers ouvrages ou articles qui leur ont été consacrés. Cette petite parenthèse filmique semble donc, non pas hors-sujet, mais dispensable. On peut aussi se demander pourquoi Dario Argento est là vu qu’il ne dit absolument rien, se contentant de se marrer à tout ce que dit Lionel Chouchan, ce qui est assez poilant, cela dit. Rien de bien grave, donc, ce documentaire restant clairement à voir. Je vous conseille d’ailleurs de profiter de sa diffusion ces jours-ci sur Cine Frissons et vous recommande de reluquer vos programmes télévisés ! Et si vous l’enregistrer sur une vieille VHS poussiéreuse, c’est encore mieux !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Julien Dunant, Gildas Houbedine
  • Pays: France
  • Année: 2013

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