Voeux Sanglants (The Initiation)

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1984, année charnière pour le sous-genre tout en coups de tournevis dans la tempe qu’est le slasher, progressivement délesté de son pardessus emprunté à Psychose et au cinéma à suspense dans son ensemble, puis rhabillé pour affronter l’hiver de la laine mitée de celui ne se souciant même plus de l’effet qu’il fait à son interlocuteur. Pour le dire plus simplement, l’âge d’or se dissipait, la relative intelligence que le genre pouvait encore avoir prenait congé et les tentatives apparues à partir de 85 adoptaient la posture du second degré à tendance perverse. Pas encore coiffé du bonnet d’âne mais déjà moins noble que ses prédécesseurs, Voeux Sanglants (alias The Initiation) fait le lien d’une tendance à l’autre et se trouve donc, c’est tout mathématique, tiraillé entre sa cervelle encore en marche et son entre-jambe déjà en ébullition.

 

 

A vrai dire, il n’est pas surprenant de découvrir que The Initiation souffre de schizophrénie. D’abord parce qu’un œil même négligemment jeté dans les coulisses repérera sans mal les tumultes d’une production déchirée entre les deux auteurs qui s’y sont succédé et dont les intentions étaient on ne peut plus opposées. Le londonien de naissance Peter Crane (Assassin en 73, Espion Modèle en 84) à l’origine en charge du projet cachait donc si peu ses velléités auteurisantes et sa tendance à chercher son inspiration dans les puisards européens qu’il en poussa les producteurs à lui faire prendre la porte, pour mettre à sa place le plus malléable homme de télé Larry Stewart (L’Incroyable Hulk, Drôle de Dames), de son côté prêt à suivre à la lettre le cahier des charges de décisionnaires désireux que l’on remette sur leur bureau un film d’horreur mainstream comme les autres. Ensuite parce que le script lui-même s’amuse à chatouiller les méninges de la jeune Kelly (Daphne Zuniga, La Mouche 2), étudiante aux nuits trop courtes, lardées de terribles cauchemars lors desquels elle se voit poignarder son propre père (le vétéran Clu Gulager, La Revanche de Freddy et Le Retour des Morts-Vivants) alors que celui-ci mélange ses fluides à ceux de sa mère (Vera Miles, la Lily Crane de Psychose) et qu’un inconnu entre dans la chambre pour y prendre feu. On peut comprendre que les réveils soient difficiles, et que la jeunettes ait bien du mal à se concentrer sur l’initiation à laquelle elle devra prochainement se soumettre pour enfin entrer dans la sororité de ses rêves. En attendant, elle se laisse inspecter le cortex, et plus si affinités, par son professeur/boyfriend Peter (James Read, devenu un second rôle fréquent des petits et grands écrans), et le bellâtre découvre que ce que Kelly pense être d’affreux rêves ne sont autre qu’une mémoire refoulée, et que cet homme incandescent n’est autre que son véritable père, arrivé en trombe dans le lit conjugal pour y trouver son épouse infidèle avec un autre entre les cuisses. Brûlé et envoyé dans un sanatorium où il semble être utilisé comme jardinier, ce papounet déchu semble avoir profité d’un ramdam dans la maison des fous pour avoirs pris la fuite. Et c’est lors de la fameuse soirée du bizutage à laquelle se prêtent la chair de sa chair et quelques-unes de ses amies, enfermée dans un centre commercial désert, qu’il choisit de faire son grand retour, la griffe de jardin dans une main et la machette dans l’autre.

 

 

 

A la vue de ce synopsis où l’onirique se débat avec la réalité tandis qu’une pauvre adolescente voit ses compagnons de beuverie tomber sous le poinçon d’acier d’un détraqué, on comprend pourquoi The Initiation, pourtant tourné en 83 mais alors privé de lumière puisque cloîtré dans le coffre-fort de ses producteurs des mois durant, sortit à la hâte en 84, alors que Wes Craven se faisait un ami pour la vie en la personne d’un tueur d’enfants à la peau cramée et usant, lui aussi, de griffes parfaitement acérées. La ressemblance entre Voeux Sanglants et Les Griffes de la Nuit est certes floue, mais reste bien suffisante pour soudainement précipiter une distribution auparavant fort en peine. Reconnaissons qu’il n’y avait aucune hâte à avoir quant à l’idée de proposer ce slasher indécis au public, déjà trop habitué à la franchise d’un Jason Voorhees ayant toujours soin de ne pas trop reprendre son souffle entre deux écrabouillages de boites crâniennes. Son petit café du matin, carburant nécessaire à l’entame d’une longue journée, The Initiation ne saurait faire sans, et il lui faut d’ailleurs près de quarante minutes – et le reste ! – pour que ses rouages se poussent les uns les autres, la première moitié étant entièrement consacrée aux troubles psychologiques de sa Kelly, témoin malgré elle du point de départ habituel du genre. Soit ces ébats vidés de tout romantisme et auxquels ne devraient assister les âmes naissantes, gangrenées par le vicieux spectacle de la conception. Crane, puis Stewart lorsque le premier fut viré pour cause de retard pris sur le planning et de besoin d’élever un débat que les financiers souhaitent voir rester au niveau d’une émission de Cyril Hanouna, soit intellectuellement sous celui du cochon, se relaient donc pour pousser leur héroïne à se torturer les esprits durant trois quarts d’heure, tandis que son beau Peter et son assistante à lunettes (c’est une doctoresse des nerfs des années 80, elle doit donc avoir l’air d’en être au stade terminal de la ringardise) usent de tous les grands mots couchés dans leurs manuels de psychologie. On devine l’idée derrière tout ça : sous couvert de nous présenter le mobile poussant le père au faciès brûlé à éplucher du teenager, les réalisateurs nous mettent surtout en tête qu’il n’est pas impossible que Kelly soit la véritable coupable. Après tout, n’avait-elle pas perforé la cuisse de l’amant de sa mère lorsqu’elle le trouva enroulé dans des draps dans lesquels il n’aurait jamais dû transpirer ? Malin, le script dirige tous les indices vers le géniteur vengeur tout en laissant planer un lourd doute sur la final girl… pour finalement nous prendre par surprise à cinq minutes de la fin avec un twist certes tout sauf original (on ne le révélera pas, mais l’idée fit les belles pages de nombre de romans policier) mais suffisamment bien amené pour fonctionner.

 

 

 

L’ennui, c’est que si Voeux Sanglants peut éventuellement faire illusion en tant que thriller bas de plafond, il a comme on l’a dit plus de mal à prendre le chemin du slasher, la première heure ne voyant que deux corps rejoindre la morgue, comme s’il fut décidé de ne pas trop s’éloigner du suspense à la Carpenter, dont La Nuit des Masques patientait effectivement avant de délivrer une furie toujours maîtrisée. Et puis, sans doute à la demande de producteurs ne sachant trop ce qu’ils ont envie de vendre, s’ils vont débarquer sur le marché avec un film noir à la Hitchcock ou s’ils vont avant tout s’adresser à des ados en rut, on se met à marcher sur les plates bandes de psychokiller movies parlant sans ambages, trouant les chemisiers pas encore dégrafés à l’aide de flèches et égorgeant les chauds lapins dans les chiottes, parce que l’on a abandonné toute idée d’élégance. Un formatage se met ainsi à l’oeuvre, et s’effacent progressivement les aspects plus policiers de The Initiation pour le faire rentrer dans les rangs de ces bandes où les poitrines s’étalent, où l’on se fait tuer d’un coup net et où l’on ne peut s’empêcher de parler touche-pipi. En résulte un B-Movie entre deux eaux, capable de rivaliser de noirceur lorsque l’une des ados raconte comment elle fut violée à onze ans par son adipeux professeur de violon, mais aussi de rire du déguisement de pénis pour lequel opte un garnement lors d’un bal costumé. Et plutôt que de donner l’impression d’avoir une personnalité complexe, l’ensemble sonne confus et désappointera l’amoureux de mystères, pour qui Voeux Sanglants se fera toujours trop brutal, surtout lorsqu’il s’acharne à poignarder une mignonne dans l’estomac, comme il apportera la frustration aux fervents du slasher, qui ne manqueront pas de l’accuser de trop s’étendre tout en lui reconnaissant un sacré décor de galerie commerciale, aussi froide qu’écrasante de gigantisme. Pas un mauvais film, juste l’un de ceux incapables de savoir s’il doit miser sur sa bêtise crasse ou sur le zeste de subtilité qu’il peut s’offrir.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Larry Stewart, Peter Crane
  • Scénario : Charles Pratt Jr.
  • Production : Scott Winant
  • Pays : USA
  • Acteurs : Daphne Zuniga, James Read, Vera Miles, Clu Gulager
  • Année : 1984

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