Tag

Category: Films Comments: No comments

Courant 2020, Toxic Crypt vérifia à plusieurs reprises, au cours d’un Undead Pool où le problème de l’invasion zombie était réglé d’un tir de laser sorti du vagin d’une pro de la natation, ou encore du pétomane Zombie Ass dont tout était dans le titre, que les Japonais versant dans la Série B ont un profond mépris pour le qu’en dira-t-on. Moins coquin, même s’il ne résiste pas à la tentation de soulever une ou deux jupettes de lycéenne, mais pas forcément plus sage puisqu’il garde ce bel amour pour l’envolée de viscères, Sono Sion tente, si ce n’est d’élever le débat, de l’attendrir avec Tag (2015), qu’il adapte d’une nouvelle de Yusuke Yamada.

 

Attention, spoilers !

 

Cette sensation, au réveil, d’avoir vécu dix vies en l’espace de huit heures de sommeil, dix existences entrelacées au cours desquelles nous avons changé d’âge et de traits physiques à chaque renaissance, où nous sommes passés d’une profession à l’autre, d’un premier flirt au second, nous l’avons tous eue un matin ou l’autre. C’est très exactement ce sentiment que Tag fait sien. Occupée à passer un trajet en autocar en couchant sur papier les poèmes tournoyant dans sa tête, la jeune Mitsuko laisse tomber son stylo suite aux coups d’oreiller envoyés par ses camarades, prises dans une bataille de polochons. Baissée pour ramasser son porte-plume, elle esquive sans s’en rendre compte une puissante bourrasque, tranchante au point d’emporter le dessus du bus et le torse supérieur de tous ses passagers. Paniquée, trempée dans le sang de ses voisines, Mitsuko prend la fuite, d’abord sur la route, où elle assiste à de nouvelles amputations violentes, comme si un échafaud invisible s’abattait encore et encore sur les passants. Maintenant perdue dans la forêt, elle profite d’un ruisseau où flotte de nombreux restes de cadavres pour se débarrasser du liquide rougeaud collé sur elle et change de vêtements pour retrouver ensuite le chemin de son école, marchant désormais aux côtés de son amie (petite amie ? Le doute planera tout le long du film) Aki, charismatique adolescente au départ étonnée de l’état catatonique de Mitsuko, puis finalement persuadée qu’elle souffre d’une « simple petite amnésie », comme s’il était finalement très courant d’oublier tout de son existence d’un jour à l’autre. Le fantastique s’efface alors petit à petit, et la victime des vents violents retrouve son calme et une meilleure humeur, séchant même les cours pour folâtrer dans les bois avec Aki et deux autres camarades. Mais de retour en classe, et de manière inexpliquée, l’hystérie se ravive et leur professeur sort de son bureau une énorme sulfateuse pour s’offrir un carton parmi ses élèves, poussant Mitsuko a fuir une énième menace. Courage, fuyons ! La gamine évite les tirs de mortier des divers instituteurs, tous pris d’une rage toute militariste, et se réfugie auprès d’une policière de quartier, pour sa part étonnée que la jeune fille soit aussi en retard pour son mariage. Changement de décor : Mitsuko est désormais Keiko, son apparence changeant du tout au tout tandis qu’elle s’apprête à épouser un homme-cochon. Et plus loin, elle deviendra Izumi, marathonienne en pleine course. A chaque fois, elle se trouvera aidée par une Aki n’en finissant plus de revenir d’entre les morts.

 

 

Qui s’est déjà penché ne serait-ce qu’avec légèreté sur le cas Sono Sion sait que le réalisateur n’est pas du genre à emprunter les routes sans danger, et au cinéma traditionnel il préfère l’expérimentation. Tag s’inscrit bien entendu dans cette voie, et mieux vaut d’ailleurs ne pas trop se fier à son trailer, annonciateur d’un déluge gore à la Battle Royale auquel on aurait accolé l’esprit punk et parodique de la vague dite Sushi Typhoon. Si Sion fait bien péter un crâne de jeune fille comme de la porcelaine et pousse un crocodile à sortir d’un lac pour mordre l’entre-jambe de la même demoiselle, décidément pas à court de malchance, et semble même s’amuser avec le principe de ces rafales tranchantes, excuse en or pour séparer les membres à l’envi, le propos est néanmoins ailleurs. Dans cette idée d’une trame caméléon, et dans cette envie palpable de filmer de vigoureuses et candides jeunes filles courir au vent, redécouvrant leur insouciance entre deux hémorragies. Tag n’est donc pas réellement un film d’horreur, il est un film de genres au pluriel au sens où il les embrasse tous, s’adonnant au kung-fu lorsque l’occasion de punir du sournois se présente, accueillant à bras ouverts le romantisme lorsque Aki et Mitsuko se lancent leurs oeillades les plus tendres, bifurquant vers la science-fiction en fin de course, tout ça sans omettre la comédie estudiantine quand ça rigole entre deux majeurs tendus. Le tout dans un entre-deux tonal pas si surprenant lorsque l’on connaît un peu l’auteur, capable de s’amuser comme si les lendemains n’existaient plus puis faire montre d’un pessimisme rêveur, décelable par cette obsession toute nippone pour le suicide, seule échappatoire à une succession de mondes terribles pour des jeunes filles en péril, coursées par de vils cochons, des pervers en slip et des maîtresses d’école en cuir. Un petit côté féministe évident, l’homme, peu présent dans l’affaire, n’apparaissant que de manière mauvaise ou bassement animale : voir ce passage dans le monde des mâles, ruelle crasseuse où s’alignent des sales types occupés à se malaxer la nouille. On découvre d’ailleurs le pot aux roses peu après : Mitsuko et ses différentes incarnations sont en vérité les prisonnières d’un jeu-vidéo auquel s’adonne un vieil ermite centenaire, planqué dans une galerie rocailleuse où sont alignées tels des trophées de livides lycéennes.

 

 

Une intrusion un peu dommageable de la technologie dans le récit, si beau lorsqu’il évitait la SF et s’en tenait au fantastique onirique. Dommage aussi de voir Sono Sion s’essayer à un début d’explications, ces quelques tentatives de revenir sur le pourquoi du comment, peut-être pour ne pas s’aliéner un public trop traditionnel, limitent la force de frappe d’un Tag plus efficient lorsqu’il se refuse toute pause et continue à faire traverser ses héroïnes, au pas de course, un Japon aplati par l’automne. Mais à tout malheur est bon, et Sion profite de ces passages plus verbeux pour parodier les boursouflures Inception et Matrix, trempées dans un body horror apte à éveiller quelques férus de Cronenberg, comme lors de cette séquence voyant une demoiselle progressivement déchirée par des fils électriques cachés en elle. Mieux vaut tout de même éviter de trop réfléchir sous cette grosse couette surréaliste – et le mot est employé si fréquemment qu’il en devient mantra – et s’y glisser pour ce qu’elle est : un formidable repaire de belles images, tel ce geyser de plumes rouges s’échappant du ventre d’une Mitsuko se poignardant elle-même, Sion abandonnant, alors à raison, les habituelles coulures sanguines. Souffle donc sur Tag non pas une bise mortelle mais bien la fraîcheur de la liberté. L’ensemble ne fondra bien évidemment pas sur toutes les langues, et une bouche peu habituée aux saveurs japonaises ne saura trop si elle doit cracher discrètement dans sa serviette ou avaler. Mais pour un palais entraîné, la chère se déguste sans retenue.

Rigs Mordo

 

 

 

  • Réalisation : Sono Sion
  • Scénario : Sono Sion
  • Production : Sedic Deux Inc.
  • Titre Original : Riaru onigokko
  • Pays : Japon
  • Acteurs : Reina Triendl, Yuki Sakurai, Erina Mano, Mariko Shinoda
  • Année : 2015

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>