Le Fantôme de l’Opéra

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De tous les Universal Monsters, le fantôme de l’opéra a toujours eu le statut de parent pauvre, celui que l’on invite aux soirées dans l’espoir qu’il ne bousille pas trop vite l’ambiance avec ses peines de coeur et qu’il jouera les taxis en utilisant sa vieille calèche pour ramener les plus cuits dans leurs mausolées maudits. Le défiguré romantique de Gaston Leroux, si ce n’est lorsqu’il était incarné par l’homme aux mille visages Lon Chaney, a donc toujours dû composer avec un rôle d’éternel bouche-trou, et c’est sans stupeur que l’on apprit que même sa version Hammer Films n’a jamais véritablement déchaîné les passions. Pire, alors que la plupart des bandes sorties des fourneaux anglais trouvaient public et succès sans même avoir à se faire suer, la version 62 de Terence Fisher fut bien vite considérée comme un échec. Un naufrage mérité ? Pas totalement.

 

 

Sa mauvaise réputation d’âne boiteux au sein de l’écurie britannique, Le Fantôme de l’Opéra la doit surtout à son caractère d’oeuvre bâtarde ne sachant jamais sur quel sabot danser, problème finalement récurrent lorsque l’on s’attaque au feuilleton de Leroux, une romance fantastique certes, mais une romance tout de même. Et probablement pour des producteurs avisés l’occasion de se mettre dans la poche un public plus féminin, qui aura certes le lot de frissons pour lequel il a payé le prix de l’entrée, mais aussi des jeunes cantatrices des rêves plein la voix, des ballets costumés, des bourgeois tirés à quatre épingles et des triangles amoureux se finissant toujours bien, nos castafiores tombant systématiquement dans les bras des beaux bruns prêts à braver les flammes pour sauver leurs plus belles robes alors que le laideron planqué dans les sous-sols du théâtre s’en retournera sucer des crottes de campagnol dans sa tanière, en pleurant sur son extrême laideur. Tout est bien qui finit bien, pour ainsi dire, et le tout épouse finalement un état d’esprit très soap-opera, dont l’apogée fut atteinte avec la version Claude Rains de 1943. Si le film muet de 1925 était l’équivalent de pellicule d’un bon roman gothique et volontairement poussiéreux, alors celle avec Rains était de ces petits livres pour ados façon Coeur de Mandarine. Connaissant la Hammer, même si elle était en ce début des années 60 regardée de près par une Universal voyant en son cousin anglais l’occasion de ressusciter sa marque sans avoir à lever une phalange, on pouvait fort justement imaginer que The Phantom of the Opera version sixties singerait plus volontiers les grimaces épouvantables de Chaney et se garderait bien de jouer les jolis coeurs à la mode Claude Rains. Malheureusement, Terence Fisher se voit forcé de trouver le parfait compromis – qui ne viendra jamais – entre ces deux visions à priori antinomiques.

 

 

Du coup, le bon Herbert Lom qu’il engage pour jouer cette ombre menaçante hantant les coulisses guillerettes d’un opéra londonien (hop, on relocalise l’intrigue, ça justifiera les accents) prendra bien son air le plus lugubre, flanqué d’un masque ne laissant apparaître qu’un œil dur, de frusques miteuses et de cheveux blancs en bataille. Au moins ne ressemble-t-il plus à un aristocrate bien trop propre sur lui pour quelqu’un censé vivre dans des recoins mal éclairés et certainement pas balayés chaque matin, et si Le Fantôme de l’Opéra peut se vanter d’une chose, c’est bien de ce relooking sentant la crasse et la moisissure. Et même si le traitement HD offert au film par Elephant Films via son chouette Blu-Ray a tendance à souligner l’aspect cartonné de sa caverne, bien jolie mais fausse comme une veille batcave, les séquences montrant le mélomane déchu penché sur son orgue, lui-même encastré dans la roche, marient parfaitement cette tristesse inhérente au personnage et la méfiance que l’on éprouve à son égard. D’ailleurs, comme pour souligner encore un peu plus l’appartenance du fantôme aux Universal Monsters, et l’éloigner de son grade d’épouvantail duquel toutes les femmes voudraient être aimées, on lui flanque dans les pattes un nain bossu, comme le clan Frankenstein en avait toujours un à disposition pour les basses besognes. Et dernier clou dans le cercueil des bordures les plus romantiques du film, l’équipe habituelle (Anthony Hinds au script, Roy Ashton aux maquillages, et quelques têtes connues des amateurs de la Hammer comme Michael Ripper, Thorley Walters ou l’excellent Michael Gough) se garde bien de faire du spectre un amoureux transi, celui-ci ne voyant en la chanteuse sur laquelle il jette son dévolu qu’une magnifique corde vocale qu’il désire entraîner, pour qu’elle puisse embellir encore un peu sa symphonie, que s’est lâchement attribuée un lord imbu de lui-même (Gough, impeccable en salopard). Moins que ses bons sentiments, Lom choie sa haine pour son pire ennemi, et si Fisher et Hinds s’en étaient tenus à cette intrigue, tout se serait bien passé pour Le Fantôme de l’Opéra.

 

 

Seulement voilà, tout film gothique semble se devoir de mettre en avant un jeune premier (Edward de Souza dans le cas présent), ainsi que l’amour naissant entre celui-ci et la belle prima donna, et Fisher se plie à ces standards. Rien de trop gênant, d’autant que le script mêle habilement la relation entre les héros et l’enquête menant à la découverte du fantôme. Mais celui-ci, ainsi qu’un Michael Gough effroyablement magnétique, semblent presque accessoires à une intrigue ne sachant plus trop ce qu’elle veut et où elle doit aller. Dans un besoin de ne pas trop charger la barque du fantôme, certes pas le compagnon de beuverie idéal mais dont l’histoire semble trop tragique pour en faire un immonde assassin, il fut donc décidé que les coups de surin dans l’oeil et la pendaison de technicien seraient commis par son âme damnée au râble cabossé. Pourquoi pas, mais s’il fut décidé de refiler le rôle du maniaque à celui-ci, pourquoi tenter également d’attendrir les foules sur sa condition de clochard mutique, et presque le montrer tendre à l’occasion ? En résulte fatalement l’impression qu’il manque au film un méchant, et que malgré toutes ses tentatives de noircir ses traits, Le Fantôme de l’Opéra ne sait échapper bien longtemps à ses principes romantiques. Le bossu tue, sans raison apparente, plusieurs innocents, mais au fond ce n’est pas un mauvais bougre. Le fantôme n’éprouve aucun sentiment pour l’héroïne, mais n’en est pas moins prêt à donner sa vie pour celle-ci. Quant à Michael Gough, ordure intégrale, on attendra vainement que la roue tourne en sa défaveur : il s’en sortira avec une bonne frousse en découvrant le faciès rongé par l’acide du virtuose qu’il arnaqua et condamna à une vie de rebus. Sans plus. Cela fait bien sûr trop léger, et cela prive également le film de tension dans sa dernière partie, dont l’encéphalogramme reste désespéramment rectiligne. Serait-ce d’ailleurs le deal de distribution avec la Universal qui fit de ce Phantom of the Opera un semi-ratage ? Possible, et l’on sent bien que la Hammer se faisait ici moins exiguë qu’à l’accoutumée : l’amphithéâtre est plein à craquer, il ne manque pas un flûtiste à l’orchestre, les décors se font nombreux et crédibles… Une hausse de moyens se devine, et l’on se demande si, avec elle, ne serait pas venue une série de doutes sur la démarche à adopter. Reste que qui dit semi-ratage dit aussi semi-réussite, et le savoir-faire du studio permet à l’ensemble de tenir, plus ou moins solidement selon les instants, sur ses gambettes. On ne passe pas un mauvais moment devant cette cuvée 62, c’est juste que l’on en espérait beaucoup plus.

Rigs Mordo

 

 

 

  • Réalisation : Terence Fisher
  • Scénario : Anthony Hinds
  • Production : Anthony Hinds, Basil Keys
  • Pays : Grande-Bretagne
  • Acteurs : Herbert Lom, Heather Sears, Edward de Souza, Michael Gough, Thorley Walters
  • Année : 1962

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