Killer’s Delight (The Dark Ride)

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Cela n’aura pas pris bien longtemps avant que je ne me contredise : samedi, alors que j’étais dans la gadoue jusqu’au cou pour cause de pique-nique avec le si vilain Rana, The Legend of Shadow Lake, je clamais haut et fort que plus un film à de titres différents, plus grandes sont les chances que la bande en question ait la grâce d’un Gérard Depardieu au sortir du Salon du Vin de Remouchamps. Comme pour me faire mentir, c’est au tour de Killer’s Delight (1978) de garer son van crasseux sur le parking de la crypte, l’unique méfait d’un certain Jeremy Hoenack se faisant également appeler The Dark Ride ou The Sports Killer sans pour autant se faire infamie.

 

 

« Visez la lune, vous retomberez toujours sur une étoile » ont dit un jour un poète pouet-pouet, le présentateur de La Roue de la Fortune et les mères célibataires ne sachant plus quoi partager sur leur mur Facebook. Le phare de nos nuits, Jeremy Hoenack ne l’a jamais visité, mais il semble effectivement avoir pignon sur rue sur l’une des loupiottes voisines, l’avortement de sa carrière de réalisateur lui permettant de devenir une valeur sûre dans la branche audio du montage, et il peut se vanter d’avoir breveté une machine à priori révolutionnaire dans le domaine du mix et des effets sonores. De quoi estomper, même frugalement, la déception Killer’s Delight, Série B à laquelle seuls les piliers de comptoir des vidéoclubs – y compris français, le film ayant bénéficié d’une sortie VHS sur les terres gauloises, parfois sous le titre Le Tueur de San Francisco – offriront une larme nostalgique. « Avec The Dark Ride (titre choisi par le metteur en scène, et comme vous l’avez lu une décision pas toujours respectée par ses distributeurs), j’ai en fait réalisé deux films : mon premier et mon dernier ! » Hoenack ne manque pas d’esprit et, bon joueur, avoue que son seul forfait n’est en rien irréprochable. En le poussant un peu, il est même possible de lui faire avouer ses bévues, comme sa mauvaise idée de faire appel à quelques amis pour le tournage, et surtout le fait qu’il ait prêté oreille aux mauvaises personnes. L’histoire est finalement toujours la même lorsqu’il est question de cinéma dit grindhouse, ou à tout le moins indépendant des 70’s : un jeune faiseur réunit bon an mal an une petite somme (Killer’s Delight coûta en tout et pour tout 100 000 dollars, somme principalement partie dans l’achat de la pellicule et dans les frais de laboratoire), s’esquinte la santé mais parvient à franchir la ligne d’arrivée avec une production complète sous le bras, et alors que des distributeurs honnêtes lui proposent un contrat ne vendant pas du rêve mais promettant que son œuvre soit visible un peu partout, il commet l’impair de se fier aux boniments d’un magouilleur lui assurant de larges rentrées d’argent… que Hoenack ne verra jamais vraiment. Et lorsqu’il comprend son erreur et récupère les droits pour les proposer à des investisseurs plus sérieux, ceux-ci découvrent avec colère que leur nouvelle acquisition est déjà disponible sur de nombreux territoires étrangers et que les recettes seront dès lors bien maigres. Des flingues à un coup enraillés dès le premier tir, l’histoire du cinéma d’exploitation des seventies en déborde. Dans cette crue où se sont noyés quelques filmeurs prometteurs, et une faction entière d’incapables, Hoenack parvient à sortir la tête, son voyage sombre s’il ne mérite pas que l’on boucle une grosse valise pour s’y essayer vaut bien que l’on prépare son petit sac.

 

 

Si The Dark Ride attire un public, c’est le plus souvent celui collectionnant les articles de presse sur ces éternels amis des femmes comme Ed Gein ou Ed Kemper, et accrochant dans leur salle de bain nouvellement carrelée le cirque de gouache du peintre John Wayne Gacy. Bref, la clientèle de Hoenack est principalement composée de personnes s’intéressant au phénomène des tueurs en série, et celle-ci ne manque jamais l’occasion de noter à quel point le film qui nous occupe aujourd’hui a de traits communs avec l’histoire de Ted Bundy, bien que Killer’s Delight fut tourné en 1976, et donc avant que le collectionneur de trognes décapitées ne soit rattrapé par la justice. Plus qu’entièrement basé sur le fait divers, ce petit psycho-thriller lui emprunte quelques motifs, et l’on peut également songer au Zodiac : le tueur traque les femmes isolées, fait monter dans son van jaune les auto-stoppeuses, trafique les véhicules de ses proies pour qu’elles soient forcées de s’en remettre à sa bonté de façade, se déguise volontiers et dépose même un petit mot doux, résultat d’une séance de collage de lettres capitales empruntées aux hebdomadaires locaux, devant la porte de l’inspecteur en charge de l’arrêter. Et avec lequel il débute évidemment une séance de bras de fer, les deux hommes parcourant les ruelles de San Francisco, l’un en quête d’une compagnie féminine à laquelle il brisera nuque et bras, abandonnant les dépouilles désarticulées dans la vallée ou sous des buissons, l’autre en courant en tous sens dans l’espoir de s’intercaler entre la victime et son exécuteur. Pas improbable non plus que Hoenack et sa scénariste Maralyn Thoma, dont le clavier crachera une dix tonnes d’épisodes de Santa Barbara, Des Jours et des Vies ou Hôpital Central, se souvinrent de la première enquête de l’inspecteur Harry, car si le héros du jour James Luisi n’a de toute évidence pas le charisme du vieux Clint, il retrouve cette défiance naturelle envers l’autorité et ce besoin de contourner l’ordre qu’il est censé incarner pour mettre un terme aux agissements de ce bourreau qui l’obsède. Rien de particulièrement neuf en vérité, mais Hoenack a l’oeil et sait emballer de sacrées scènes, à un point tel qu’il paraît évident que, placée dans les mains d’un agent capable, sa carrière aurait pu connaître meilleure destinée.

 

 

Sans aller jusqu’à une comparaison trop osée avec le David Fincher de Zodiac, force est de constater que The Dark Ride touche la bonne corde lorsqu’il s’attarde longuement sur une automobiliste bloquée sur le parking d’une piscine municipale, sa voiture refusant de démarrer, tandis que l’obscurité des alentours est peu à peu balayée par des phares approchant. Ceux d’un van jaune dans lequel il n’est pas bon de devenir le passager. Malin, Hoenack comprend que le personnage principal d’un bon thriller urbain est avant tout la ville que battent assassin et policier, ce gigantesque labyrinthe avalant les cris des promeneuses en face à face avec la mort, et prend le temps d’y perdre sa caméra, même s’il regrette depuis de ne pas s’être montré plus tempétueux. Il est vrai que Killer’s Delight ne se distingue pas particulièrement par sa rudesse, une seule scène, brève qui plus est, se résignant à nous dévoiler le calvaire des demoiselles emportées par ce Monsieur-Tout-Le-Monde, dont le plaisir est de les dénuder puis de briser leurs os un à un, parce que sa mère cumulait les amants et que son appétit sexuel tronçonna son mariage. Le reste nous sera montré au travers des glaciales photographies noir et blanc des cadavres, dénudés et abandonnés au milieu des bois. Cela pourra sembler léger pour un spectateur déjà passé dans la turne crasseuse de Maniac, mais cette retenue n’en fonctionne pas moins une fois que l’on accepte que Hoenack vise les bons polars à la Don Siegel plutôt que les compilations de sadisme sexuel de la 42ème rue. Malheureusement, peut-être encore trop inexpérimenté et manquant de confiance en ses capacités, le réalisateur s’en remet de plus en plus à des dialogues trop explicatifs et s’envase dans un margouillis de procédures : le bon flic se fait sermonner par un supérieur trop rigide, cela met au point des planques pas bien compliquées et surtout inefficaces, cela tend un piège à un coupable trop vite dévoilé et cela bavasse plus que cela ne devrait. Inutile de dire que le coup portait plus lorsqu’il se reposait sur les déambulations de son meurtrier que sur la stratégie d’un héros pour lequel on ne ressent rien ou si peu, dont les sautes d’humeur étonnantes (il tire la gueule tout le long du film, puis rit pour un rien, comme un ado aussi attardé qu’excité, dans certaines scènes) trahissent une caractérisation malheureuse.

 

 

Killer’s Delight n’approfondit pas les bonnes voies, et se perd dans un compromis mal ficelé entre l’épouvante urbaine et le film policier de base, sans parvenir à satisfaire l’un des deux partis. L’horror addict s’assoupira devant les réunions au commissariat, tandis que la ménagère espérant un bon substitut à ses vieux épisodes de Perry Mason trouvera tout cela encore un peu trop glauque. Peut-être trouvera-t-elle une ressemblance entre George Buck Flower, déjà dans la place, et Raymond Burr. Pas de quoi sortir la matraque et se montrer vindicatifs à l’égard de cette chasse à l’homme, bien réalisée et dispensaire d’un excellent final (attention spoilers) : le tueur en série, alors qu’il vient de tordre le cou de sa dernière victime, fond en larmes, persuadé qu’il vient, enfin !, d’effacer de son existence la mère qu’il déteste tant, pourtant déjà plus de ce monde depuis longtemps, et croit reconnaître en James Luisi son père, cherchant le réconfort dans les bras de celui qu’il vient en vérité de priver de sa maîtresse. Marquant, pour le moins. Il s’en est donc fallu de peu pour que Killer’s Delight, à l’énergie malheureusement mal dirigée, se fasse gemme méconnue. En l’état, cela reste un chouette petit brouillon dont nous n’aurons malheureusement jamais de mise au propre.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Jeremy Hoenack
  • Scénario : Maralyn Thoma
  • Production : Jeremy Hoenack, Maralyn Thoma
  • Pays : USA
  • Acteurs : James Luisi, Susan Sullivan, John Karlen, Martin Speer
  • Année : 1976 (sorti en 78)

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