Rana, The Legend of Shadow Lake

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Pas besoin d’avoir en poche Le Petit Guide de survie en vidéoclub pour savoir que plus un film à de titres différents, plus il y a de chances qu’il sente la couche usée, la multiplication des patronymes sous-entendant souvent une ribambelle de distributeurs se passant un bâton merdeux qu’ils tentent désespérément de travestir en une fringante nouveauté. Rana, The Legend of Shadow Lake (1981), alias The Creature from Shadow Lake, alias Croaked: Frog Monster from Hell se fait donc vilaine hydre à trois têtes, et, Bill Rebane oblige, elles puent toutes du bec.

 

 

Il existe un malentendu tenace au sujet de Troma Films, la petite boîte d’hurluberlus à laquelle on doit les classiques The Toxic Avenger et Atomic College, fréquemment perçue comme la maison des gloumoutes à l’humour pervers et dont le seul but dans la vie est de s’enfoncer le doigt dans le nez jusqu’à un cerveau de toute façon à l’arrêt depuis belle lurette. Oui, Troma c’est la vanne grasse du pet foireux en mode geyser de chiasse, le plaisir de voir un gosse se faire aplatir le melon par une bande de punks et toute une série de gags à base de micropénis et de vieux nibards veineux. Mais ce n’est pas que ça non plus, et aux débuts de l’entreprise, bien avant qu’elle ne se donne pour mission de migrer vers le terrier de Bugs Bunny pour le décorer de quelques viscères en plastoc, la petite entreprise de Lloyd Kaufman plaçait son petit sou dans le travail des autres, rachetant à des prix probablement modiques – la légendaire pingrerie du réalisateur de Terror Firmer laissant supposer qu’il préférait ne pas signer de chèques trop lourds à l’acquisition d’un nouveau titre – ce que l’on peut appeler des valeurs sûres de vidéoclub. Soit des bandes pas forcément merveilleuses (encore que…) mais dont la dévotion au genre leur assure de parler à quelques fins gourmets et donc d’écouler quelques unités. On parle là de productions bénignes mais généralement appréciables comme Nightbeast, Girls School Screamers, Bloodsucking Freaks ou Splatter University, achetés le prix d’une croûte de pain et revendus à celui d’une galette des rois. Avec Rana, The Legend of Shadow Lake, que la Troma relooke en un Croaked : Frog Monster from Hell se présentant comme plus moderne et coquin qu’il ne l’est réellement, personne n’aura ni la fève ni la couronne, même si la présence au poste de metteur en scène de Bill Rebane, qui plus est à une époque où il avait le feu et sortait de nouvelles Séries B avec la régularité d’une nymphomane avalant son petit bonbon contraceptif, avait de quoi réjouir. On se souvient tous du désopilant L’Invasion des Araignées Géantes (1975), où d’énormes tarentules en mousse faisaient des claquettes sur des fermettes en cure-dents. Malheureusement, en baissant le niveau de ses ambitions pour son Rana, le père Rebane fait également descendre de plusieurs échelons celui de notre humeur.

 

 

Billou délaisse donc ses mygales de la taille d’un hélicoptère pour apporter un cousin mongoloïde, un de plus, à cette pauvre Etrange Créature du Lac Noir, qui n’a par ailleurs jamais manqué de parents pauvres. Rana, c’est d’ailleurs un peu The Creature from the Black Lagoon version redneck et tabac mâché : plus sale visuellement, très aminci scénaristiquement, et surtout si miséreux que notre homme-poisson pas frais du jour (ou plutôt, pour les plus pointilleux d’entre vous, un homme-crapaud) préfère rester caché derrière ses troncs d’arbre ou sous son margouillis. On peut d’ailleurs entendre que Rebane préfère le laisser la tête sous l’eau tant son monstre, présenté comme une divinité crainte par les Indiens d’Amérique et dont la caverne secrète cacherait suffisamment d’or pour permettre au vieux Donald de se construire dix Trump Towers, ressemble en vérité à ces vieilles rombières passant leur matinée dans leur tenue de fitness vert pomme, leur soin pour la peau couleur caca d’oie sur la face, rondelles de concombres sur les mirettes incluses. Autant dire que le bestiau n’a pas fière allure et qu’on devine que c’est cette carrure de gymnaste tombée dans la boue qui justifia la décision de la noyer dans les fumigènes, Rana devenant une grosse rainette particulièrement acide et fumant comme un redoublant venant de s’acheter son premier paquet de Lucky Strike. Comme il est donc décidé de ne pas trop le faire passer devant l’écran, avec quoi Rebane nous distrait-il donc ? Ben avec que dalle, malheureusement, le vieux rapiat nous offrant un creature feature sans créature mais avec un vieil édenté vivant dans une cabane et que personne ne croit (alors que, comme dans toute Série B qui se respecte un tant soit peu, c’est bien sûr au taré ridé d’avoir toujours raison), une paléontologue vaguement sexy cherchant des fossiles au fond du lac, des bouseux en quête de trésor légendaire et faisant presque plus de victimes que Rana puisqu’ils plombent les chemises à carreaux (c’est l’Amérique profonde et rurale, ils ont donc tous des chemises à carreaux) de tous les curieux posant le pied sur leur campement, et bien sûr un petit garçon blond, devenu le narrateur de notre Croaked : Frog Monster from Hell une fois devenu grand. La chance qu’il a. Tout ce beau monde court en tous sens, piétine la mousse olivâtre des marais dans lesquels Rebane semble lui-même se perdre, et il ne se passe en définitive rien ou si peu. Les méchants usent de leur fusil au mépris de toute vie (ils restent des chasseurs, et sont donc par définition décérébrés, ne l’oublions pas) et Rana accepte de dévoiler une patte ou une nageoire de temps à autres, emportant sous les eaux croupies un pêcheur toutes les vingt minutes. Excitant comme une lap-dance de Christine Boutin à la messe de minuit.

 

 

Quelle est d’ailleurs la raison d’être de The Legend of Shadow Lake par rapport aux très similaires Bog et Creature from the Black Lake, autres films de monstres pantouflards dévoilant à peine leur chimère ? Disons qu’à contrario de ces trop bien élevées promenades champêtres, Rana a le mérite de ruer dans les brancards quand l’occasion se présente, même si celle-ci se fait toujours trop rare. Plutôt que d’aller user son filet dans le lac noir de la Universal et entamer un bras de fer perdu d’avance avec le sublime Gill-Man de Jack Arnold, Rebane pense se trouver un adversaire à sa hauteur en la personne de Sean S. Cunningham et émule donc le style de son Vendredi 13, qui cassa la baraque une petite année plus tôt. Au point que notre reptile semble plus descendre du clan Voorhees que des truites tueuses du dansant Horror of Party Beach par exemple. Notre têtard transperce les nuques des petits baigneurs avec leurs propres harpons par ici, écrase une caboche contre un tronc d’arbre par là. Le gros Jason n’y aurait probablement rien trouvé à redire, d’autant que sans tomber dans le gore cracra, Rebane fait couler les fluides cramoisis et dépose un ou deux squelettes aux endroits stratégiques. Un sursaut appréciable, mais tout cela continue de faire fort peu, et ce n’est pas ce plan d’une grenouille sortant de la bouche de Rana, finalement le seul cliché vaguement mémorable, ni ce final dans une caverne secrète, qui viendront vous sauver du profond ennui dans lequel vous vous noierez à coup sûr. Rana est trop long, trop pingre et surtout trop couard pour oser se montrer, et ne mérite dès lors guère plus qu’un statut de bruit de fond nous accompagnant lorsque l’on trie notre linge propre. On lèvera le nez entre deux paires de chaussettes, en se disant que décidément on en a rana’foutre.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Bill Rebane
  • Scénario : Jerry Gregoris, Mike Landers, Lyoma Denetz
  • Production : Jerry Gregoris, Bill Rebane
  • Pays : USA
  • Acteurs : Glenn Scherer, Brad Ellingson, Karen McDiarmid, Alan Ross
  • Année : 1981

2 comments to Rana, The Legend of Shadow Lake

  • Adrien Vaillant Adrien Vaillant  says:

    Héhé, le père Rebane ne déçoit jamais. Quand même Lloyd Kaufman déclare que ton film est le plus nul du catalogue, tu sais que t’as réalisé un chef d’œuvre. Sur ma liste depuis des décennies et j’avoue avoir encore jamais osé le voir de peur de vraiment m’y faire chier, et tu viens sans doute de retarder ma vision de quelques années encore mec. Encore que je suis intéressé par ce plan de grenouille dans la bouche de Rana.

    Sinon soit franc. Tu t’es farcis le film et l’exercice de la chronique rien que pour le jeu de mots final, pas vrai ?

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