The Witch

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« Un film apte à redorer un peu le blason d’un genre dont on vérifie chaque semaine l’état de déliquescence avancé », « Il y a longtemps qu’on n’avait vu film d’horreur aussi beau que The Witch », « L’impression d’assister à la renaissance du cinéma d’épouvante », « Robert Eggers signe ainsi l’un des films fantastiques les plus marquants de cette dernière décennie tant par ses partis pris formels que par son engagement politique. » Que n’a-t-on pas lu sur The Witch (2015), petit film indépendant de Robert Eggers défrayant la chronique à sa sortie et occasion d’une petite bagarre entre conquis et insoumis (de ceux-ci, on pu lire que notre mégère n’était « qu’un petit piège à geeks », « un film grandiloquent qui s’étire », « un film d’une lenteur accablante » ou encore que « le cinéma d’horreur est mort avec ce film ! »). En somme, à The Witch, on dit « oui » ou « non » mais jamais « peut-être ». Par chez nous, disons qu’on ne dit ni oui ni non.

 

 

Un temps perçus comme de gigantesques salons de thé où tous les cinéphiles un peu pointus pourraient échanger bons plans et judicieuses recommandations, les réseaux sociaux ont très vite laissé tomber le rideau pour dévoiler les contours rocailleux de leurs arènes romaines. Et si quelques gladiateurs continuent de s’y cogner le casque à la masse, nombreux sont ceux à avoir compris que les lieux n’invitent finalement que très peu à la découverte et que l’on en sort trop souvent écœuré d’un film avant même de l’avoir vu, et vers lequel on se serait peut-être dirigé si l’on n’avait pas entendu le bruit des canons en l’approchant. The Witch, en son temps, incarna parfaitement cet état de fait, tant il semblait impossible de s’exprimer sur son cas sans prendre parti pour un camp ou l’autre, parfois fermement opposés. Ainsi, pour les apôtres du film de Robert Eggers, la résistance n’était pour ainsi dire formée que de tristes décérébrés tout juste bons à peloter cousins et cousines dans la paille. Et pour les adversaires de notre fameuse sorcière, ses partisans ne sont que de sinistres prétentieux embrassant une hype exagérée et commanditée par un réalisateur au look de hipster (grosse barbe parfaitement taillée, cheveux rasés sur les côtés : le Robert a effectivement tout de l’abonné au festival Sundance qui aurait un appart à Williamsburg, dans lequel il ferait rugir du shoegaze et du black metal à la Ulver). Comment souvent, c’est au confluent de toutes ces opinions souvent extrêmes que l’on déterrera la vérité, à condition donc d’accepter de faire un pas en arrière et d’attendre que les troupes aient déserté le champ de bataille. Puisque cela s’écharpe désormais sur Midsommar, que l’on verra donc en 2047, promis, c’est avec sérénité que l’on peut disséquer le cadavre enfin froid de The Witch et remettre notre rapport. Non, le premier film du jeune Eggers n’est en aucun cas un nouveau classique du genre, et encore moins son sauveur. Mais il est aussi très loin d’être l’antipathique ratage en lequel certains tentent de le maquiller.

 

 

Dans la Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle, William (Ralph Ineson, qui ne doit se nourrir que de vieux gravier pour avoir une voix comme la sienne) et sa petite famille, constituée de sa femme Katherine, son aînée Thomasin, du vaillant Caleb, des jumeaux Mercy et Jonas, et du poupin Samuel, se voient contraints de quitter la confortable plantation où ils vivaient alors, le père de cette petite tribu s’étant mis à dos le reste de la population suite à ses virulentes critiques sur leur façon de vivre leur foi. Poussés à une vie d’ermites en lisière d’une forêt de cauchemar, le clan se voit très vite tourmenté par ce qui semble être une sorcière, et serait coupable d’avoir emporté le petit Samuel. Si William se persuade que c’est là l’oeuvre des loups, Thomasin commence sérieusement à en douter, et regarde d’un œil suspicieux Mercy et Jonas, dont les chants au sujet de celui qu’ils appellent Black Philip, le noir bouc de la famille, laissent sous-entendre qu’ils conversent réellement avec l’animal. Lorsque Caleb disparaît à son tour dans les bois et réapparaît à la tombée de la nuit, nu, désorienté et couvert de griffes, les croyances et liens familiaux explosent, les jumeaux pointant Thomasin du doigt comme la responsable de tous ces malheurs. Ce que que ses parents seraient presque disposés à croire… Amoureux d’un cinéma fantastique si surexcité qu’il pourrait avoir été réalisé par le Diable de Tasmanie, comptez-vous puis prenez la porte, rien ne saura vous contenter dans The Witch, que Robert Eggers a de toute évidence tourné en pensant qu’il serait projeté à la galerie d’art municipale de Los Angeles plutôt qu’au Brady ou sur ces parkings transformés en drive-in. On ne parle pas de cinéma d’exploitation ici, mais d’art pictural, d’une peinture que son artiste créa avec une palette ne contenant que trois couleurs : le noir du granit le plus dur, le gris d’un ciel abandonné par les nuages et le brun tiré de la plus vieille écorce au monde. Et cela fonctionnera sur qui sait apprécier un beau calendrier : visuellement, impossible de nier que cette New-England Folktale flatte les pupilles et fait partie des travaux les mieux bossés de ces dernières années. On a envie de s’y égarer, dans cette colonie d’arbres morts, et de perdre nous aussi nos couleurs dans l’univers glacial de la pauvre Thomasin, personnage tragique s’il en est.

 

 

D’ailleurs, si Eggers est souvent loué pour son sens du visuel, il paraît indéniable qu’une large partie du succès de The Witch est due à sa jeune actrice au physique unique Anya Taylor-Joy (qu’elle n’y voit pas offense, mais elle m’évoque parfois l’antique pub Playstation avec cette demoiselle au faciès de Roswell), impeccable dans son rôle de Cendrillon. Car si Eggers jure par tous les grands Dieux qu’il a été puiser son scénario dans de poussiéreuses lectures sur la sorcellerie et la chasse aux démoniaques à Salem, il n’a sans doute pas oublié non plus de réviser le classique de Disney. Telle la princesse attendant son prince charmant, Thomasin est la bonne à tout faire méprisée par la quasi-intégralité de sa famille, sa mère ne voyant en elle qu’une adolescente problématique, tandis que ses jeunes et frères et sœurs la matent en secret ou se moquent d’elle à la première occasion, quand ils ne l’accusent pas de tous les maux du monde. Même le vieux William, plus doux que ce que sa voix de bison et son regard perçant laissent supposer, la laisse se faire gronder à sa place lorsque sa femme découvre qu’un plateau d’argent, que son époux a vendu pour des ustensiles de trappeur, manque à l’appel. Là encore, c’est la faute d’une Thomasin attaquée de tous les côtés, et se rebellant peu à peu… Si The Witch est fréquemment célébré pour sa noirceur absolue, il ne repousse pourtant jamais le happy end final (attention, spoilers je suppose) : Thomasin ne trouvera peut-être ni prince charmant ni carrosse à forme de citrouilles, et c’est pour elle aux douze coups de minuit que commence véritablement la fête, mais elle découvre dans le sabbat noir une famille prête à l’accepter telle qu’elle est. Et enfin échappe-t-elle aux croyances de ses parents, autant de chapes de plomb pesant sur leur petit cabanon et qui, plutôt que des les unir, n’en finit plus de les écarter les uns des autres. Si sorcière il y a dans la sylve, et si Diable rumine dans l’enclos des chèvres, leur travail sera déjà mâché par un catholicisme si loin de réchauffer les coeurs. Intéressant tout cela, même si déjà vu ailleurs. D’autant que l’on sait, et Eggers avec nous, que ces thématiques lorsqu’elles sont alliées à celle du passage à l’âge adulte (Thomasin voit du sang partout, signe de sa transformation physique), garantissent toujours les bons mots d’une certaine presse.

 

 

Mais porté par une interprétation et un sens de l’image sans faille (le petit Caleb, désormais en proie à ses désirs, séduit par un petit chaperon rouge tout en boobs et sorti des écuries Pornhub), The Witch mérite en partie, et sur un plan strictement technique, ses ovations. En partie parce qu’il n’est aussi « que ça » – ce qui n’est déjà pas mal, on en convient – et peine, dans sa gestion de l’épouvante, à se distinguer réellement, n’en déplaise à ceux jadis occupés à en faire le summum de l’originalité, d’une production Blumhouse lambda. Comprendre que comme dans un Insidious ou un Conjuring, les violons cracheront leurs cris stridents dans vos oreilles mal préparées lorsque Eggers veut vous voir sursauter, et que si ce n’est lors du malsain enlèvement (et ce qui s’en suit) du petit Samuel, le reste n’apporte finalement rien de bien neuf à un genre dont il ne saurait prétendre à sa résurrection. Disons-le d’ailleurs sans se cacher : si The Witch part avec un handicap, c’est bien celui que ses indéfectibles soutiens lui ont posé sur le dos, le montant en épingle alors qu’il aurait fallut pour qu’il fonctionne réellement qu’il nous prenne par surprise. Et donc en faire un secret, même de polichinelle. Difficile après le tintamarre ayant suivi sa sortie… Toute histoire de sorcière mise à part, on finit même par songer au phénomène The Blair Witch Project (même si le film doit évidemment plus aux estimables Haxan et La Nuit des Maléfices), à son époque perçu comme une secousse sismique mais, quelques années plus tard et une fois la surprise passée, déjà rentré dans la case des films « whatever ». Pour ne rien arranger, Eggers joue trop souvent les prolongations, maintenant ses plans plus qu’ils ne demandent, quitte à nous faire sombrer à plus d’une reprise dans l’ennui. Bref, dans sa catégorie et sur un sujet similaire, notre sorcière se fait envoyer dans les cordes par le coréen The Strangers, plus sérieux concurrent au titre de meilleur film d’horreur de sa décennie. Un constat peut-être un peu dur, et surtout dirigé vers les véritables ennemis du film, soit ces spécialistes des accroches DVD pressés de vous vendre un radis pour un ananas, mais The Witch a la coque assez solide pour pouvoir se prendre un petit missile de-ci de-là.

Rigs Mordo

 

 

 

  • Réalisation : Robert Eggers
  • Scénario : Robert Eggers
  • Production : Jodi Redmond, Daniel Bekerman…
  • Pays : USA, Canada
  • Acteurs : Anya Taylor-Joy, Ralph Ineson, Kate Dickie, Harvey Scrimshaw
  • Année : 2015

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