Blood and Lace

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Si l’affiche de Blood and Lace exagère volontiers l’aspect belliciste de ce brûlot des 70’s, elle ne manque pas de souligner que ce pur produit de son époque n’a rien d’un après-midi trampoline, les seuls rebonds qu’on y trouve étant ceux d’un marteau sur les crânes d’un couple assoupi. Merci du réveil. Et de rien pour la grande orpheline de dix huit bougies que le carnage laisse derrière lui, la malheureuse se retrouvant vouée à voir ses belles années filer dans une pension pour adolescents tenue par une directrice meurtrière. Décidément, quand ça veut pas, ça veut pas.

 

 

Il arrive parfois que les Séries B les plus menues, celles condamnées à rester les prisonnières du circuit fermé des cinémas dits « grindhouse », parviennent avec le temps à faire vaciller l’aura de productions autrement plus reconnues. Les fans de Big John en râleront jusqu’à la fin de leurs jours, mais le cador que le tout petit Blood and Lace (1971) d’un encore plus minuscule Philip Gilbert (un film et pouf !, Monsieur disparaît) parvient à faire trembloter n’est autre que l’estimé Halloween (1978). La faute à l’introduction du film qui nous occupe aujourd’hui, et dont on peut légitimement soupçonner que Carpenter n’était pas sans connaître : lors de plans en vues subjectives, une main s’arme d’un marteau de coffreur et s’en va assassiner un couple de quinquas, le regard du meurtrier – et donc le nôtre – semblant surtout se porter sur la masse dont il se sert pour remodeler le front de ses victimes. Si cela ne vous évoque pas le premier 31 octobre du père Myers, on ne peut plus rien pour vous. Heureusement pour La Nuit des Masques, les similitudes s’arrêtent ici. Et si Blood and Lace se traîne une réputation de proto-slasher, c’est seulement à la faveur de cette première scène, la suite des évènements, bien que comportant effectivement un rôdeur cachant son faciès derrière un masque de vieillard, restant éloignée des habituelles cascades de coups de couteau à pain. Et si l’on doit rapprocher l’unique œuvre de Gilbert d’une autre, ce serait plus volontiers du magnifique La Résidence (1969) de Narciso Ibáñez Serrador, sorti seulement une petite année avant que Blood and Lace ne soit mis en chantier. Car si cette intrigue de criminel porté sur le claw hammer et la présence de celui-ci planeront sur tout le film, le producteur et scénariste Gil Lasky (les très girls with guns Mama’s Dirty Girls et The Manhandlers) concentre surtout ses efforts sur l’orphelinat où atterrit Ellie (la belle Melody Patterson), jeune fille comme de juste tourmentée par les événements sanglants qui l’ont privée de sa mère.

 

 

Abandonnée par un assistant social dans cette maison, reculée et bordée par les bois, où s’agglutinent des adolescents sans famille, la vive Ellie se rend immédiatement compte que quelque-chose ne tourne pas rond en ces lieux menés par la sévère et rigide Mrs. Deere (Gloria Grahame, qui dans une autre vie donna la réplique à Humphrey Bogart et Kirk Douglas). A peine ses valises posées, la nouvelle arrivée découvre dans l’infirmerie les corps livides et glacés d’enfants, que Deere et son homme à tout faire nommé Tom (Len Lesser, plus tard un récurrent de la série Senfield) font passer pour de simples grippés, alors qu’ils les ont en vérité liquidés lorsque ceux-ci tentaient de prendre la fuite. Comme il est délicat d’annoncer à l’inspection sociale que les gosses sous leur tutelle sont si mal traités qu’ils préfèrent s’évaporer dans la nature, autant forcer ceux-ci au silence. Et la Deere ayant cruellement besoin des menus subsides offerts par l’Etat pour chaque tête blonde placée sous sa garde, il est impératif de cacher que bon nombre de ses résidents ne respirent plus depuis longtemps et gisent désormais dans la chambre froide, dans l’attente de se faire passer pour des scrofuleux si d’aventure un importun désirait leur remettre le bonjour. Pour compliquer encore un peu plus une situation déjà au bord du chaos à la base, Ellie se persuade que l’assassin de sa mère flotte désormais dans les couloirs de l’orphelinat… Autant dire que l’appellation proto-slasher se trouve bien réductrice pour définir Blood and Lace, qui a moins en commun avec un Black Christmas qu’avec des productions pourtant variées comme Flagellations (l’institution dont la noble façade cache en vérité sévices, tortures et meurtres), Motel Hell (le duo Deere/Tom utilisant les dépouilles de leurs victimes à des fins pratiques) et Psychose (la vieille Deere garde le cadavre de son époux caché dans ses quartiers privés).

 

 

D’ailleurs, comme dans moult thrillers des sixties inspirés du cinéma du gros Alfred, le mental fragile d’une héroïne elle-même vulnérable mène ici la danse, et Blood and Lace se fait plus psychologique que prévu. Il y a des neurones en état de marche dans ce que l’on pensait n’être qu’un petit film d’exploitation sauvage, et si la paire Gilbert/Lasky réussit quelque-chose, c’est bien les problèmes psychiatriques de personnages unis par leur résignation. Tous, à leur manière, semblent s’accommoder, peut-être par fatigue, du peu que la vie leur laisse, un état de fait parfaitement résumé par le personnage de Walter. Bellâtre de la bande des orphelins et véritable aimant à gonzesses, il est toujours présent sur les lieux alors qu’il a atteint ses 21 ans et pourrait donc partir papillonner où bon lui semble. Pourtant, lorsque cette Ellie dont il est épris et l’un de ses camarades découvrent que Deere garde au frais les corps de leurs amis disparus, Walter se refuse à toute fuite et résonne même ceux tentés de filer en douce : après tout, où iraient-ils, ces jeunes ignorés de tous ? Quel foyer illusoire les attend ? Qui se soucie véritablement d’eux ? Alors on reste dans les jupes d’une Deere ne voyant en eux qu’une source de revenus régulière. Et on ferme les yeux sur sa mauvaise habitude à enfermer au grenier, des jours durant et sans même un verre d’eau, les jeunes filles tentées d’aller voir ailleurs. Constat similaire pour l’assistant social auquel Ellie est confiée en début d’aventure : pas foncièrement mauvais mais faible de corps et d’esprit, son aveuglement consenti est incité par les caresses intimes que seule cette décidément bonne manipulatrice de Mrs. Deere accepte de lui offrir. Il faudra d’ailleurs que les soupçons entourant l’orphelinat lui explose en pleine poire pour que le bonhomme décide de sévir. Enfin, même cette si cruelle Mrs. Deere fait montre d’un fatalisme déprimant. Toujours une belle femme, elle ne cesse de ressasser des jours où elle rayonnait d’un tout autre brillant, ceux où son défunt mari, de son vivant parti voir ailleurs (l’aurait-elle puni par la mort après cette indélicatesse?), la regardait encore avec admiration. Pour survivre, et parce qu’elle ne se pense plus digne d’une meilleure existence, elle accepte de fricoter avec les malgracieux, couchant avec les uns et acceptant la sinistre compagnie des autres, comme ce Tom pervers et lubrique qu’elle méprise mais doit pourtant supporter.

 

 

Une belle galerie de personnages, posés sur un tapis roulant et se laissant tirer vers une destinée sans éclat, et à rebours desquels avancent Ellie, joli brin de fille fermement décidé à se rebeller et se battre pour une existence meilleure. Excellente héroïne que celle-ci, extrêmement affectée par le caractère de fille trop facile de sa mère, connue pour avoir nuitamment fréquenté tous les garçonnets de plus de 16 ans de la ville et dès lors incapable de dire à Ellie qui est son père. En quête d’identité, elle tente de réveiller les autruches à la tête trop profondément enfoncée dans le sable que sont ses nouveaux compagnons de chambrées, tous en semi-léthargie et acceptant de se faire dicter leurs lois alors qu’ils pourraient voler vers leurs origines et être enfin eux-mêmes. En vain, tant Deere et Tom broient dans l’oeuf toute pensée contraire à leurs intérêts, ne rendant que plus belle la révolte de l’excellente Melody Patterson, actrice douée qui maintient le difficile équilibre entre la fragilité d’une jeune fille en péril et la robustesse d’une femme lassée de prendre des coups. Mais impitoyable, Blood and Lace finira par faire d’elle une soumise à la fatalité de plus : dans un rire fou, elle donnera son accord à la plus impensable des propositions…

 

 

Nous voilà donc si loin du proto-slasher que l’on nous a présenté, le film de Gilbert – qui par ailleurs fournit un boulot incroyablement solide pour un premier méfait – tenant plus du cinéma de l’admirable Pete Walker que de celui du barbare Joseph Zito. D’ailleurs, si Blood and Lace trébuche, c’est lorsqu’il abandonne le spleen de ses protagonistes pour nous rappeler son statut de film d’horreur, auquel on ne croit guère. Aussi bien shootée soit-elle, la fameuse intro que John Carpenter reprendra à son compte pèche par son manque de virulence, le marteau utilisé par cette main vengeresse semblant caresser les pommettes des suppliciés plutôt que d’en faire voler les cartilages. Et si la maigreur du budget (200 000 dollars) n’aura gêné en rien la plausibilité de l’ensemble, Gilbert ayant pu s’entourer d’acteur capables (j’ai parlé de Patterson, mais Grahame méritait aussi de voir sa loge envahie par les bouquets de roses rouges), elle en met un sacré coup dans la qualité de la bande-son. Quelle bande-son, d’ailleurs ? N’ayant plus un sou à lui consacrer, Gilbert utilisera des plages musicales libres de droit, pour la plupart tirées de vieux films de monstres des années 50. Et ça s’entend, trompettes poussiéreuses et violons d’un autre âge hurlant à la moindre montée de tension, comme si Dracula et le loup-garou se mettaient sur la gueule en plein cimetière transylvanien. Sans doute adéquat pour montrer la fuite d’un cocher à travers de petits chemins enlacés par la brume. Beaucoup moins quant il s’agit de sonder les âmes d’individus si cabossés par la vie qu’ils ont décidé de ne plus la respecter. Que ces mauvais choix sonores ne vous empêchent néanmoins jamais d’apporter à Blood and Lace toute l’attention qu’il mérite, tant on tient là un véritable poids-lourd de sa décennie.

Rigs Mordo

 

 

 

  • Réalisation : Philip Gilbert
  • Scénario : Gil Lasky
  • Production : Ed Larky, Gil Lasky
  • Pays : USA
  • Acteurs : Melody Patterson, Gloria Grahame, Len Lesser, Vic Tayback
  • Année : 1971

 

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