Harvesters

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« C’est dans les vieux pots qu’on blablabla… » Cette vieille ritournelle, l’estimable et regretté Don Dohler semblait y croire dur comme fer, lui qui passa la majeure partie de sa carrière à conter encore et encore la même histoire d’invasion de petits hommes verts haineux. Pas de raison que la donne change lors de son come-back au début des années 2000, après une petite décennie d’inactivité, et c’est cette fois son plus terre-à-terre (toutes proportions gardées) Blood Massacre (débuté en 87, sorti en 91) qu’il réforme sous le titre Harvesters (2001).

 

 

 

Etonnant d’ailleurs de voir cette petite légende de la science-fiction visqueuse et sanguinolente remettre le couver sur ce film en particulier, tant le Blood Massacre première mouture fut une expérience douloureuse pour le prince de la Série B made in Baltimore. Modelé en 87 et profitant alors d’un peu coûteux tournage en vidéo, technologie alors nouvelle, le massacre sanglant attira l’attention de producteurs voyant en ce tout petit budget un potentiel succès. Pourquoi dès lors se contenter d’en faire un petit shot-on-video là où un tournage avec de la vraie pelloche pourrait affiner un peu les courbes de cette rencontre improbable entre une bande des vagabonds criminels menés par George Stover et une famille de cannibales ? Sans doute déjà heureux de pouvoir compter sur un distributeur, Don accepte de retourner l’entièreté du film, en 35 mm cette fois, et livre sa copie à des producteurs moins honnêtes qu’il le pensait. Car en plus de laisser le résultat pourrir dans leurs tiroirs durant des années, ils finissent par tenter de le ressortir à la sauvette, sous un nouveau nom et en ayant refait un montage que l’auteur considère comme catastrophique. Dohler, épuisé par la déception, raccrochera sa caméra durant onze ans pour se consacrer à sa petite famille et à son boulot d’éditeur dans un journal local. Serait-ce d’ailleurs dans un esprit de revanche qu’il entame une révision complète de Blood Massacre, traitement déjà offert à son culte The Alien Factor (1978) via sa fausse suite The Alien Factor 2 : Alien Rampage (2001) ? Possible, même s’il décide de faire deux pas en arrière et de laisser la réalisation à Joe Ripple, enquêteur pour la police rencontré lors du tournage d’Alien Rampage avec lequel il lie des liens serrés, Ripple devenant son associé au sein de Timewarp Films, leur petite maison de production. Plus intéressé par la partie technique d’un tournage, et se sentant plus en phase avec le matériel qu’avec les comédiens, c’est de bon coeur que Dohler laisse les manettes à Ripple, gardant néanmoins ses griffes sur le scénario et le montage.

 

 

Le script, il l’a de toute façon déjà écrit au milieu des années 80, Harvesters reprenant les grandes lignes, et même quelques petites, de Blood Massacre. On retrouve donc une clique de zonards, menés par l’ancienne militaire Frankie (Donna Sherman, déjà au garde-à-vous dans The Alien Factor 2) et occupés à enchaîner les braquages violents, dont la route finit par croiser celle d’une petite famille bien sous tous rapports, qu’ils prennent en otage. Bad idea, le foyer étant en vérité le repaire de psychopathes versant dans le trafic d’organes, et voyant dès lors en Frankie et ses amis junkies de quoi remplir les caisses de leur petite entreprise. Quelques menus changements à signaler donc : les mangeurs d’hommes muent en commerçants de globes oculaires ou de foies tout beaux tout neufs, et les rôles s’échangent puisque l’indéboulonnable George Stover passe du rang de rescapé du Vietnam devenu chef de fugitifs à l’opinel facile (il était dans Blood Massacre le mémorable Rizzo) à celui de papa-poule ayant entraîné ses filles à attirer leurs proies dans la cave, pour que son neveu puisse les désosser et les revendre en pièces détachées. L’ami George quitte la carcasse d’un salaud pour un autre, en somme. Les connaisseurs de l’oeuvre de Dohler pourront donc jouer au jeu des sept différences, et noteront que les mêmes retournements de situations arrivent aux mêmes moments dans ces deux films siamois, unis par la même trame. Ainsi que par le même principe du « tous pourris » puisqu’à l’exception d’un duo de marshalls (dont Joe Ripple, policier dans la vraie vie et désormais à l’écran aussi), aucune figure positive n’éclot dans Harvesters, le principe même du film étant d’inverser lorsque le besoin s’en fait sentir les statuts des protagonistes, tantôt chasseurs, tantôt chassés.

 

 

Malheureusement, le début des années 2000 n’est pas la fin des années 80, et autant Blood Massacre se voyait comme une Série B fiévreuse, noyée dans l’ombre et aux joues squameuses, autant Harvesters et son tout digital semble presque trop lumineux pour son propre bien. On n’ira pas jusqu’à prétendre que la paire Dohler/Ripple troque ses fioles d’acide pour un soin du visage, d’autant que le gore level a été monté d’un cran sur cette réactualisation, les énucléations et coups de fourche dans le zob tombant avec une plaisante régularité. Mais il manque à Harvesters ce grain de folie qui habitait Blood Massacre, l’impression que tout peut arriver à chaque instant se trouvant remplacée par les rails habituels de la production indé de l’époque, ceux qu’arpentent tous les faiseurs désargentés en n’oubliant pas de miser équitablement sur le sang coagulé et la fesse bien ferme (l’obligatoire passage dans un strip-club). Frustrant tant le cinéma de Dohler, ce n’est à la base pas l’agenouillement devant les dogmes et usages du genre, et encore moins sur Blood Massacre que sur un Nightbeast. Attention, dans son créneau, Harvesters est sans conteste un bon challenger, la sincérité et la volonté qu’ont Ripple et Dohler d’utiliser au mieux le moindre dollar en leur possession se traduisant définitivement à l’écran. C’est souvent gauche (aie, ces hélicoptères et bagnoles ajoutées par ordinateur !), quelquefois de mauvais goût (cette vieille bande-son dance music façon Top Hits 93, ça ne va pas être possible), mais remis en concurrence avec ce qu’il se faisait à l’époque, ça n’a certainement pas à rougir. Avec des budgets autrement plus décents, un Charles Band proposait trois fois moins que ces artisans du Maryland partis faire les cons dans la cave et le jardin du bon Don. Les bourlingueurs grimpant les montagnes du B-Movies bricolo, s’ils n’ont une connaissance que relative de l’art de Dohler, ne trouveront donc rien à redire à Harvesters, généreux au point de s’autoriser une mort par mine antipersonnel et multipliant les décors et figurants. Une production value plutôt rare pour une bande de ce niveau.

 

 

L’amoureux de l’original, lui, tiquera par contre un peu et n’en finira plus de regretter cette séquence incroyable voyant Stover embrasser goulûment une cannibale n’en voulant qu’à ses globules rouges (une séquence remplacée par un bain de sang, Bathory style). Mais ce même épris de Dohler reconnaîtra aussi à Harvesters sa petite importance historique. Film de toutes les premières fois, il est effectivement l’acte de décès de Don Dohler en tant que réalisateur (même s’il devra reprendre le poste sur Dead Hunt en 2007, Joe Ripple alors trop pris par sa formation d’infirmier et une déprime carabinée se voyant forcé de battre en retraite) et celui de naissance de Ripple au même poste. Les gens de culture remarqueront également que l’on tient là la première apparition de Leanna Chamish, autre personnalité bientôt indissociable de l’univers de Timewarp Films et de l’horreur fomentée à Baltimore tout entière, puisqu’elle a aussi offert ses services à Chris LaMartina (Grave Mistakes, Call Girl of Cthulhu). Enfin, Harvesters marque plus généralement un tournant dans la filmographie de Don de part les possibilités que Ripple, plus efficace que son comparse dans l’organisationnel (il finira d’ailleurs par monter une convention à visée caritative, le Scare that cares), apporta avec lui. Le tout semble effectivement de plus grande envergure, et peut-être un peu plus pro que par le passé. Un recalibrage bienvenu pour espérer faire sa loi sur le marché, mais pas tout à fait ce que l’on attendait d’un reboot de Blood Massacre, à qui l’étroitesse allait si bien.

Rigs Mordo

 

 

 

  • Réalisation : Joe Ripple
  • Scénario : Don Dohler
  • Production : Don Dohler
  • Pays : USA
  • Acteurs : Donna Sherman, George Stover, Leanna Chamish, Joe Ripple
  • Année : 2001

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